Le discours sur la France moche remonte au XIXe siècle, pour protéger le patrimoine national, pittoresque et immuable, de la laideur des paysages modernes. Principales ciblées aujourd’hui : les zones d’activité… qui ne sont pourtant pas sans intérêt esthétique : ces paysages banals ne sont-ils pas les laboratoires d’une urbanité plus riche qu’il n’y paraît
avec Arnaud BRENNETOT, géographe, Représenter les territoires (Presses Universitaires de Rennes), Pierric CALENGE, géographe
La salle est comble et la file d’attente était déjà pleine 40 minutes avant le début de la conférence. L’afflux de curieux continuant, de nombreuses personnes ont été déçues de ne pas pouvoir y assister.
Présentation d’Arnaud Brennetot
Le discours sur la « France moche » remonte au XIXe siècle, pour protéger le patrimoine national, pittoresque et immuable, de la laideur des paysages modernes. Principales visées aujourd’hui : les zones d’activité… qui ne sont pourtant pas sans intérêt esthétique : ces paysages banals ne sont-ils pas les laboratoires d’une urbanité plus riche qu’il n’y paraît ?
L’intervention commence avec la présentation de la une de Télérama du 13 février 2010 : « Halte à la France moche ! » Celle-ci a connu un succès qui en a fait même une expression courante. La laideur du paysage représente alors les dysfonctionnements sociaux. Référence à la « France amochée », à laquelle Arnaud Brennetot a consacré un chapitre.
Le discours progressiste et le discours culturaliste
Le discours progressiste repose sur l’idée que la beauté des formes repose sur leur fonction sociale. On dénonce alors les landes, les friches, comme le fait Arthur Young dans son voyage en France. La ville doit aussi être débarrassée des lieux vétustes et des décombres (c’est l’œuvre d’Haussmann). Puis les formes nouvelles se développent et chaque projet doit avoir une fonction (Arnaud Brennetot cite le quartier de la Défense).
Le discours culturaliste estime que le partage des lieux fait le lieu. Ce discours naît avec les destructions de la Révolution française (le vandalisme). Cela amène à une politique de préservation du patrimoine. Ensuite s’ensuit un élargissement vers les sites naturels (la montagne par exemple) et, dans ce cas, les implantations comme les usines ou les chemins de fer sont décriées par le Touring club de France (TCF). Enfin, il y a la création de la société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France en 1901. En 1919, le TCF organise le premier concours de villages pour favoriser une amélioration de l’esthétique des rues et des bâtiments.
De la critique des banlieues à la crise du paysage
Jean Giraudoux critique les banlieues modernes en périphérie des villes. François Choay les nomme « cages à lapins » dès 1959. Au début des années 1970, les premières émissions comme La France défigurée dressent un inventaire des atteintes au paysage. Cette émission de l’ORTF a eu un énorme succès : elle reprend les codes du TCF et dénonce les panneaux publicitaires au bord des routes, les pylônes électriques et les aménagements en périphérie des villes.
Entre 1984 et 1989, la DATAR a lancé une mission photographique visant à représenter les paysages français du moment. Le spectacle est peu réjouissant, car les artistes semblaient avoir une fascination pour les paysages décrépis (usines fermées, décharges). Cela provoque alors une « crise du paysage ». En cela, la une de Télérama puise dans cette tendance.
On voit alors un repli nostalgique (affiche de Mitterrand en 1981 « Force tranquille », émission « SOS villages » de J.-P. Pernaut, ou encore « Le village préféré des Français » de S. Bern) vers la célébration des traditions et de l’authenticité. C’est le « pittoresque nostalgique » d’Yves Luginbühl. Les périphéries des villes font alors l’objet d’une critique.
Présentation de Pierric Calenge
Présentation générale de son sujet de thèse
Il commence par un point sur les commentaires de la publication Facebook annonçant leur intervention (capture d’écran prise la veille). Puis visite de Pont-à-Mousson : une aventure en « terrain connu » (on apprécie le jeu de mots), dans un paysage banal de zone d’activités économiques. ZAC, ZA, ZI = ZAE : ces espaces sont éloignés des centres, aménagés pour des activités économiques et ont un zonage précis. Références : « paysage banal » (J.-R. Pitte, pour critiquer le rurbain), « paysages ordinaires » (Yves Luginbühl).
Aventure en terrain connu (sic)
ZAC du Breuil : il y a un effort d’esthétisation de la surface commerciale, on a quitté les bâtiments blancs pour les rendre plus jolis. Désormais, il y a de nombreux lockers où l’activité, à certains moments, peut être importante : ils peuvent être des « centres ». Il y a aussi des panneaux solaires : ce sont des espaces de la transition énergétique. On trouve aussi des laveries. Ces parkings sont des lieux centraux, comme on le constate le samedi matin.
ZAC de Bouxières-lès-Ménils : une aire de covoiturage et des entreprises du BTP, des hangars, des salles de sport comme Basic Fit, et des crèches : des lieux fonctionnels pour les habitants. La valeur d’usage est plus importante que la valeur esthétique. On peut y voir des rassemblements organisés par des commerces. L’activité peut être bruyante mais ne dérange pas trop de monde.
ZI de Montirchard : l’architecture de « boîte à chaussures » en tôle, dont on ne perçoit pas de suite la fonction industrielle, car elle fait face au supermarché. Un peu plus loin, on peut observer des sites industriels plus marqués, comme des silos.
Entre la ZAC et la ZI, un interstice a été comblé avec un kiosque à pizzas, des lockers et des machines à laver.
Deux hypothèses se dégagent :
- Pour les usagers, la valeur d’usage est plus importante que la valeur esthétique.
- Les usages et les formes de centralité ne sont pas les mêmes selon la distance à la ville. Il y a un peu plus de centralité dans les zones à proximité du centre, comme les ZAC, à la différence des ZI.
L’association des paysages de France met en avant des paysages où il y a peu d’activités (voir site internet). Elle décerne un prix de la « France moche » : le lauréat de 2025 est éloquent (voir ci-dessous)

Conclusion
La critique esthétique est un jugement de valeur qui ne cherche pas à comprendre comment ces espaces fonctionnent et comment les habitants les fréquentent.
Les questions amènent à un débat agité dans la salle : sur la localisation de la conférence (pourquoi ne pas la faire en périphérie ?), sur le bien-fondé de constructions qui doivent être utiles sans être esthétiques, sur la concurrence pour investir dans le foncier (terres agricoles contre grandes surfaces en périphérie), et sur la question des faibles moyens alloués pour mettre en forme ces lieux (pavillons de grande couronne, espaces marchands).






