Le musée du Quai Branly propose une exposition originale et très fournie sur les paradisiers. Mêlant histoire, biologie et anthropologie, elle retrace et interroge, avec une distance critique, l’évolution des relations entre les sociétés humaines et ces animaux singuliers. Un parcours riche en enseignements, aussi bien sur la précocité de la mondialisation que sur les mutations du rapport aux non-humains. 

La réalité plurielle d’une espèce fascinante

Le visiteur est d’abord confronté à sa cécité botanique, son absence de connaissances d’un monde animal qu’il tend à simplifier à outrance. On apprend ainsi que le paradisier n’est pas un oiseau, mais un groupe ornithologique qui comporte 45 espèces réparties en 17 groupes : le singulier renvoie donc à une représentation culturelle, et non à une réalité scientifique, plurielle et bien plus complexe.  

Mais si ces oiseaux forment un groupe hétérogène, composés de spécimens aux formes, tailles et attitudes très différentes, Ils partagent trois propriétés : l’absorption quasi-totale de la lumière qui met en avant la couleur (l’ultra-noir), des plumes qui diffractent la lumière, la renvoyant différemment selon l’angle de vision (l’iridescence) et la capacité à emmagasiner la lumière pour la restituer dans le noir (la biofluorescence, qui participe à la communication visuelle d’une façon encore peu connue des scientifiques). 

On comprend donc que ces oiseaux aient exercé une fascination de longue date. D’autant plus que, n’ayant pas de prédateurs et disposant de nombreuses ressources dans les forêts de Nouvelle-Guinée, ils ont développé au fil de l’évolution des couleurs vives, des plumages exubérants et des danses nuptiales sophistiquées, poussés par des femelles de plus en plus exigeantes dans le choix de leurs partenaires.

Paradisier magnifique (Diphyllodes magnificus), Dustin Chen

Des relations de réciprocité fondatrices du lien social 

Mais l’exposition s’intéresse surtout aux relations que nous entretenons avec ces espèces. 

En Nouvelle-Guinée, les oiseaux sont perçus comme des divinités et forment avec les humains une alliance tissée par des liens de réciprocité. Il est fréquent de donner aux enfants des noms d’oiseaux, et de confectionner des parures en plumes de paradisier pour s’approprier les qualités des oiseaux et signifier son apparence à un clan, son statut social ou son rang d’initiation. Les peaux de paradisiers servent aussi de biens d’échange, et renforcent la cohésion du groupe à plusieurs égards : les proches des grands chefs leur prêtent les plumes lors de cérémonies (mariages, rituel célébrant la récolte de l’igname), et la fabrication intègre des matériaux associés à l’identité clan (coq, casoar) ou à la géographie du territoire (arbre, montagne…). De même, certains s’inspirent des créations des autres groupes, mais après le paiement compensatoire de « droits de reproduction ». 

Les danses pratiquées lors des cérémonies sont inspirées de celles des oiseaux, les huiles et pigments corporels associés aux couleurs des plumes produisant d’impressionnants effets de brillances et contrastes, qui renvoient à la vitalité du groupe ou à une présence surnaturelle. 

L’ethnologue Florence Brunois-Pasina évoque ainsi un cosmos forestier au sein duquel les relations intègrent l’invisible et la présence spirituelle des ancêtres. 

Coiffes traditionnelles de Papouasie Nouvelle-Guinée

Une ressource économique à l’origine d’une industrie lucrative 

Tout autre est le rapport entretenu par les Européens à ces oiseaux. Leur fascination prend racine dans leur interprétation erronée d’une pratique traditionnelle. Pendant longtemps en effet, les chasseurs ne conservaient que le corps de l’oiseau, mis à sécher sur une pique après le retrait des ailes et des pattes, avant d’être exporté. Les Européens pensaient donc que cet oiseau sans pattes volait perpétuellement et se reproduisait en l’air. 

Arrivées en Europe après le voyage de Magellan, des plumes « d’oiseaux de Dieu » sont offertes en cadeaux à Charles Quint par le sultan des îles Moluques. On les associe à des créations divines, et elles rejoignent les naturalia et les exotica des cabinets de curiosités. 

Des peintres comme Rembrandt ou Brueghel intégreront les plumes de paradisier dans leurs toiles, marquant le tournant naturaliste de la peinture (qui s’éloigne du religieux et de l’imaginaire) et son goût naissant pour l’exotisme. 

Les spécimens vivants rapportés par des naturalistes anglais gonfleront ensuite les entrées des zoos européens. 

Mais c’est au XXe siècle que la fascination se change en exploitation massive et commerciale, avec l’émergence d’une véritable industrie plumassière. Une carte permet de spatialiser cette industrie et de prendre conscience de son ampleur : à Paris en 1910, le secteur fait vivre 50 000 personnes et engendre un chiffres d’affaires de 100 000 millions de francs. Sur les quelques mètres qui séparent le Louvre et l’Opéra, on trouve alors plus d’une dizaine d’adresses – maisons de couture, joailliers, taxidermistes, modistes et grands magasins, mais aussi music-hall et théâtres. Car dans le monde du divertissement, les plumes, portées par Josephine Baker et les actrices de vaudevilles, incarnent la modernité, la séduction et la transgression. Elles permettent surtout de chasser la réalité de la guerre par un imaginaire de l’exotisme. 

Ce n’est qu’au tournant du siècle que naît un puissant mouvement d’opposition à la chasse et l’exportation de ces oiseaux, officiellement interdites dans les années 1910.

Les plumes de paradis dans les années 1910

Un bien précieux au cœur d’une proto-mondialisation 

Mais les plumes de paradisier ont toujours été au cœur d’intenses relations commerciales, qui témoignent de l’ancienneté de la mondialisation. 

Dès le Ve siècle, des routes commerciales relient la Nouvelle-Guinée et ses ressources aux îles voisines puis à l’Inde, l’Asie et la Méditerranée. Les îles Moluques apparaissent alors comme un carrefour commercial régional. 

Les plumes de paradisiers sont perçues comme des biens précieux ou cadeaux diplomatiques et intégrées aux récits mythiques locaux, étant diversement appropriées selon le contexte. Ils servent notamment à tisser des réseaux d’alliances et à manifester le lien entre ciel et terre. 

De nombreux décors sur les tambours et bronzes de la culture Dong Son du Vietnam et de Chine sont inspirés de plumes de paradisiers, signe de l’intérêt asiatique pour ces ressources rares et symboliques. Les vents de mousson permettent leurs circulation vers l’ouest et les empires mongol, safavide et ottoman. En Asie du Sud-Est, elles ornent les marionnettes du théâtre d’ombre. Intégrées au sirpech des rois du Népal, elles sont un signe de faveur divine et un outil de légitimité. 

Un puissant levier de mobilisation pour la cause nationale ou environnementale 

L’exposition se clôt sur une section plus actuelle et riche en pistes de réflexion. 

Devenu emblème de la Papouasie Nouvelle-Guinée lors de son indépendance en 1975, l’oiseau est omniprésent : il apparaît sur le drapeau, le logo de la compagnie aérienne nationale, ou dans les œuvres d’art qui mêlent tradition et invention. On parle même de Kumul Way pour désigner le mouvement d’affirmation culturelle et politique des années 1970, qui réinterprète le motif de l’oiseau de paradis avec un triple objectif : affirmer l’identité nationale, unir une île aux cultures plurielles et aux quelques 800 langues, et sensibiliser à la préservation de l’environnement et à la déforestation. 

Car la protection de l’espèce dépend d’enjeux à la fois locaux et globaux : la coopération avec les communautés qui détiennent les savoirs nécessaires à leur préservation, et la régulation de la déforestation et des dynamiques minières, extractivistes ou climatiques qui mettent en danger leur habitat. Un exemple : la montée des eaux conduit le paradisier bleu à partager son habitat en hauteur avec de plus en plus d’animaux, ce qui menace son mode de vie. 

On voit ainsi comment les paysages et les animaux peuvent devenir des outils de cohésion et des leviers de mobilisation pour la protection de l’environnement. Des chercheurs ont notamment montré que les mascottes de clubs sportifs, souvent des animaux charismatiques mais menacés, pourraient permettre de mobiliser les supporteurs et d’améliorer l’image des sponsors au nom d’une cause plus vaste qu’est la préservation de la biodiversité. Tout en éduquant à la diversité du vivant par la mise en avant d’espèces locales (le tuatara pour l’équipe de basket d’Auckland). 

On apprend enfin à distinguer une chasse et une exportation commerciale et une pratique respectueuse de l’environnement et garante de l’équilibre des écosystèmes : en Papouasie-Nouvelle-Guinée, les oiseaux sont protégés et leur capture n’est autorisée que de façon traditionnelle et pour des usages culturels et de subsistance. Souvent, le chasseur utilise une flèche émoussée pour ne pas souiller le plumage, et opère après avoir sollicité les faveurs de l’arbre. De nos jours, on cherche à limiter la chasse en distribuant des kits de conservation qui prolongent la durée de vie des plumes. 

 

Le logo de la compagnie aérienne de Papouasie
Le paradisier utilisé par Greenpeace pour sa campagne contre la déforestation.

Entre anthropologie et géographie, cette exposition illustrera de façon originale les programmes sur la mondialisation ou l’environnement. Les plus convaincus pourront approfondir la visite par la lecture du catalogue d’exposition, dense et richement illustré.