Le géographe Gilles Fumey nous régale régulièrement de sa passion pour la nourriture, avec force d’anecdotes qui alimentent un récit qui tient autant du conteur que de l’universitaire. Gilles n’oublie pas que le FIG a aussi une mission « grand public ».
Cette première intervention – il y en aura 2 autres dont nous allons également rendre compte – S’intitule donc « Les paysages, ça se mange ! « . Un brin provocatrice, l’accroche, bien tournée va se révéler féconde tout au long de cette conférence : ainsi le Libé des géographes « Le Libé des géographes », pages spéciales dans Libération, parait le vendredi de chaque FIG. est l’occasion pour l’auteur de rappeler que ces paysages qu’on mange, c’est par exemple la banane qu’on dévore sans penser ou savoir que l’on abime ainsi les paysages de l’Equateur ! Agir, oui, mais en conscience…
Le paysage, ça n’a pas toujours été évident dans l’histoire !
En fait, un paysage, pour nous, ça paraît quelque chose d’assez banal. En gros, on sait qu’il y a des lieux qui sont beaux et d’autres que nous n’aimons pas.
Or pendant très longtemps, on n’a en quelque sorte rien vu.
Pas de photos bien sûr, ni même des cartes – les Alpes n’ont été cartographiées qu’à partir du tout début du XVIIe siècle On pourra évoquer ici la carte du Dauphiné dressée par l’ingénieur militaire Jean de Bens pour Sully.
Voir ce que les autres ne voient pas
La première chose à comprendre, c’est que le paysage c’est quelque chose qu’on a peu à peu appris à voir dans l’histoire.
Avec la perspective, il fait une apparition en arrière-plan dans un tableau de Van Eyck, celui de la Vierge au chancelier Rolin. Le chancelier, grand argentier du duc de Bourgogne s’inquiète à la fin de sa vie du salut de son âme, s’étant beaucoup enrichi… il se fait donc représenter par un des plus grands peintres du temps, les mains jointes devant la Vierge en majesté. A-t-il obtenu ce pardon en léguant une partie de sa fortune à sa ville d’Autun ? Toujours est-il que Van Eyck en profite pour ouvrir une fenêtre derrière ce qui ne devait être qu’une histoire entre un homme riche et sa conscience.
En fait dans un petit arrière-plan s’ouvre une fenêtre derrière laquelle Van Eyck a peint des paysages avec à gauche une ville et à droite une campagne, et au centre, une rivière qui vous emmène au fond du tableau comme pour la Joconde de Léonard. C’est quelque chose qui apparaît d’une manière assez surprenante, une sorte d’ajout dont on cherche la logique dans un tableau religieux.
Donc la gravure intitulée « Paysage » de Roelandt Savery presque deux siècles plus tard, le rendu des traits est précis et rend compte du caractère formidable de ce paysage de montagne qui quand on est un peintre hollandais au XVIIe siècle fascine. Mais que veut nous faire comprendre l’artiste ? Qu’en se représentant, minuscule, en train de dessiner le paysage, il voit ce que les autres ne voient pas.
Il y une grande modernité là-dedans : en fait ces images-là, elles viennent de gens qui ont passé leur vie devant des panoramas, devant des paysages, à les peindre et à chercher comment les peindre. Paul Cézanne devant la montagne Sainte-Victoire passe des semaines entières à essayer d’attraper une couleur. Mais avant lui, on passait devant sans vraiment la voir. Donc ces artistes qui ont pris ce temps nous ont appris à voir quelque chose que l’on appelle le paysage, que l’on va manger dans quelques instants.
La montagne et l’eau
Un autre endroit où on invente le paysage, c’est la Chine. Pour les Chinois, un beau paysage résulte de la concaténation L’action de mettre bout à bout deux éléments ou plus pour en former un seul. Source : Wikipédia).des mots « montagne » et « eau ».

Ces gens qui se sont mis à dessiner des montagnes, des nuages et de l’eau étaient des lettrés, des gens éduqués, qui face à un monde déjà modernisé se retrouvaient dans les montagnes pour occuper leur temps à peindre ceux qu’ils voyaient. Le conférencier nous rappelle que ces deux espaces civilisationnels l’Europe et la Chine, se sont vraiment rencontrés à l’occasion des premières missions coloniales, notamment jésuites.
Or quand un jésuite peint un paysage chinois, il n’en voit pas la même chose : Il y extrapole une espace géométrisé qui remodèle la nature et dont le château de Versailles sera le plus emblématique exemple. L’Angleterre, grande concurrente européenne et coloniale de la France, fabrique par réaction son jardin « à l’anglaise » dont l’inspiration est en réalité chinoise…

L’exemple de Central Park dans l’île de Manhattan Manhattan signifie « l’île verte » en langue amérindienne.) montrera au XIXe siècle ce mélange entre l’approche chinoise de la nature ici « préservée » (arbres et plan d’eau) et le rectiligne du bâti.
Un beau paysage, c’est subjectif !
Un paysage des Vosges que nous admirons par sa verdure décevra un Mauritanien amoureux de ses roches ocres… Donc peu importe l’opinion sans réflexion.
Mangeons maintenant le paysage !
Plusieurs archétypes définissent les paysages que l’on mange. Le premier, c’est la fête que l’on fait à nos aliments dans toutes les régions.

Du paysage à la table
Second archétype, l’asiatisation de la nourriture dont on prend tout juste conscience avec la multiplication des restaurants et boutiques en particulier chinoises. Ainsi le thé, arbuste pouvant monter jusqu’à 20 m et formant l’un des symboles de la forêt primaire à Ceylan est taillé sous la colonisation anglais à hauteur de bras pour être plus facilement récolté. La forêt détruite fait ainsi place à des paysages qui n’ont rien de naturel, à l’instar de ceux des forêts que l’on détruit pour la viande bovine ou l’huile de palme.
Troisième archétype, le paysage de vignes. La vigne, c’est le vin qui comme toute boisson alcoolisée transforme notre rapport au monde. Les Grecs, après le repas, s’enivrent… et peuvent inventer la philosophie.

Le bocage, contrairement à la vigne, très ancienne et vraisemblablement cultivée en premier dans le Caucase, est né au XIe siècle en Europe avec la mise en cadastre des champs pour éviter que les animaux ne déambulent. Cette « mise en jardins » avec une forte biodiversité de la nature, c’est celle que nous cherchons à retrouver.
Mais sa déclinaison américaine en carrés – les townships – donnés aux migrants pour qu’ils s’y installent dès la fin du XIXe siècle s’est faite sur la destruction des bisons et des Amérindiens, opère une rupture : un espace au départ hostile, qu’il faut défendre l’arme à la main ; un paysage qui disparaît pour ne devenir qu’une production industrielle de viande et de cultures.
Comment mangeons-nous les paysages ?
Par l’opération d’une opération psycho-motrice qui relève de la pensée magique théorisée par plusieurs psychologues à la fin du XIXe siècle (James Fraser, Edward Tylor) sous forme de lois.

D’abord la loi dite « de contagion » : « je mange ce qui m’est proche ». Ainsi les anciens Vosgiens ont pu marier myrtilles et farine de céréales pour en faire une tarte délicieuse. La publicité quant à elle n’hésite pas à mettre en avant un fromage de munster avec une vache locale. Les Vosges nous nourrissent et nous guérissent (bonbons au pin, eaux de vie de fruits locaux) !

Ensuite la loi de similitude. Le thé du Mont Fuji est forcément meilleur puisque récolté sur les pans de la montagne sacrée des Japonais…

On mangera si possible à table avec ses amis Même si notre facétieux conférencier a pu réussir à inviter à la même table deux collègues se détestant… ; leur offrir ses meilleurs mets, c’est les remercier d’être là, ce que les Grecs appelaient déjà « eucharistie ». Ainsi les Stammtisch des Alsaciens pendant l’Occupation comme forme de résistance passive (photo). Ce contexte de cérémonie, de civilité est autant issu des religions que des traditions.

Les Suisses se sont passionnés pour le chocolat sans avoir d’empire colonial mais ils ont pu en associer la consommation avec leurs nombreux paysages traditionnels et fabricant ainsi un imaginaire puissant, reconnu internationalement.
Bel exemple de la loi de similitude…





