Lola Guyon est géographe de formation. Elle s’est spécialisée au fil des années sur les thématiques littorales : des perceptions des plages aux risques côtiers. Elle est actuellement en fin de doctorat à l’Université de Bretagne Occidentale sur la thématique des paysages sous-marins en contexte turbide. Ses travaux s’inscrivent en géographie humaine, sur des questions de perceptions et représentations de ces paysages, mais également de médiation.
Gaëtan Jolly est un géographe dont les travaux portent sur les paysages littoraux et sous-marins, ainsi que sur leur intégration dans les politiques publiques de gestion de la mer et de l’environnement. Doctorant en géographie à l’Université Rennes 2, il développe des méthodes innovantes de caractérisation des paysages sous-marins, notamment à travers des recherches menées dans le Parc naturel marin d’Iroise et sur les territoires côtiers français.
Ces deux docteurs en géographies viennent de finir leurs thèses. Cherchent à expliquer durant cette conférence ce qu’est le paysage sous-marin et en En quoi il se matérialise de plus en plus au sein des politiques publiques et au sein de nos sociétés.
Introduction

C’est la première photographie en couleur prise dans l’espace de la planète, prise en 1972. C’est la fin des Trente Glorieuses, à une époque où l’on commence à se rendre compte de l’impact de nos sociétés sur les milieux marins, mais aussi que la planète est bleue : elle est composée à 70 % par les océans.
C’est une époque où les autorités occidentales se questionnent et se regroupent afin de développer des aires marines protégées à travers le monde :
Ces outils présentent actuellement des limites, en raison des changements globaux mais aussi de tensions locales et internationales sur les ressources maritimes.
Comment penser le bien commun maritime ?
Donc certains gouvernements dont la France (2e ZEE mondiale) se posent la question de comment repenser la manière de planifier nos territoires maritimes. Comment arriver à penser la mer comme un bien commun ? Sur un espace qui n’est pas seulement un milieu naturel mais aussi un territoire occupé avec des enjeux sociaux, économiques et environnementaux.
Le paysage, objet et outil de politiques territoriales
Une des réponses apportées par les politiques est de voir le paysage non pas comme un concept, mais comme un outil de gestion, de connaissance et d’action. Depuis une vingtaine d’années, questionnement sur la mer comme un territoire et comme un paysage. Si l’on se réfère à la Convention européenne du paysage qui le définit comme « une partie du territoire tel que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et / ou humains et de leurs interrelations », la mer est donc bien un territoire en tant que tel.
Le Paysage sous-marin : des représentations sociales …

Le paysage sous-marin est vu depuis longtemps : les cartes anciennes avec des monstres marins ont évolués vers des territ où l’imaginaire se développe, notamment dans la culture populaire : Jules Verne 20000 lieux sous la mer ; films comme Le Grand bleu ; dessins animés comme Némo ; …
Et des territoires d’usages
La mer est aussi un territoire de pratiques et d’usages. Au XIXe siècle, on voit par exemple la création du scaphandre et le développement de la photographie sous-marine. Au cours du XXe siècle, des améliorations techniques permettent d’aller toujours plus loin et toujours plus longtemps et de fournir des images de plus en plus nettes.
Vers des mises en scène
Ces images sont utilisées aujourd’hui pour mettre en scène ces paysages sous-marins. Le lieu privilégié pour ces mises en scènes est notamment l’aquarium. Les aquariums ont été développés depuis 200 ans. Aujourd’hui, plus que des lieux qui mettent en lien avec les découvertes le grand public, ils deviennent aussi des lieux de spectacles (ex : à Atlanta ou Dubaï, on y voit des baleines bleues).
Dans les aquariums les plus modestes, on peut trouver des choses intéressantes avec une représentation paysagère, une mise en scène des territoire locaux (ex à Brest et à la Rochelle), avec des endroits dédiés au milieu local Et aussi ses endroits spécialisés (milieu tropical, polaire …)
Des paysages sous-marins progressivement mobilisés

Au-delà d’une représentation, le paysage sous-marin devient peu à peu un outil, qui commence à être mobilisé par les acteurs publics.
Dès les années 2010, le paysage sous-marin est mobilisé pour sensibiliser. Le Royaume-Uni voit par la question du paysage une manière de représenter leur territoire sous-marin à des fins de sensibilisation. En France également, et récemment avec l’inauguration du parcours immersif à l’ile d’Aix.
Puis c’est peu à peu un outil qui est utilisé à des fins de gestion, dans les années 2020. Les Britanniques développent une manière de cartographier leur façade maritime par le prisme du paysage pour changer la manière de planifier ces territoires. Aussi, la France développe en 2023 un plan de paysage sous-marin. Nous sommes sur un parc national avec une interface terre mer : question de développer un outil à la base terrestre pour apporter une continuité sur les territoires maritimes.

Cela questionne les acteurs publics. Cette question est à la base de la naissance des sujets de thèse de Lola et Gaëtan.
Pour Gaëtan Jolly, il s’agit du territoire de la mer d’Iroise qui a été au cœur du premier parc naturel marin français inauguré en 2007, qui s’inscrit dans une question de préserver l’existant. Mais le changement global apporte des modifications qui font que l’on ne peut plus préserver l’existant, il faut désormais sensibiliser et accompagner les populations à ces changements.
Il y a 4 ans, la question du parc a été de savoir s’il était possible d’utiliser la question du paysage pour l’intégrer dans les plans de gestion. Le premier outil est donc l’atlas des paysages.
Paysage sous-marin et atlas
Le sujet de cette recherche est de savoir s’il est possible d’adapter cet outil terrestre en mer et de proposer une méthodologie qui soit duplicable à l’ensemble des façades maritimes françaises.
Quant à Lola Guyon, son travail s’est concentré sur le Pertuis d’Antioche, le bras de mer entre l’île de Ré et l’île d’Oléron dans le parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde. C’est le dernier parc créé en France hexagonale hors Corse, en 2015, dans une vocation de développement durable. Depuis sa création, la direction du parc marin avait en tête ce concept de paysage sous-marin et la volonté de valoriser le territoire et sensibiliser le public. La particularité du Pertuis d’Antioche est qu’il y a beaucoup d’apports fluviaux : la couleur de l’eau est différente, elle n’est pas transparente, il n’y a pas de visibilité. L’idée était d’utiliser le paysage pour faire de la médiation scientifique.
Les 2 thèses étaient des demandes des parcs marins, elles ont donc été co-financées par ID-Îles
Comment les paysages sous-marins sont-ils retranscrits dans les atlas ?
La moitié des atlas littoraux occultaient la représentation des paysages sous-marins et la mer, vus comme un arrière-plan, un décor. Cependant l’autre moitié évoquait le terme paysage sous-marin, il y avait donc une conscientisation présente. Mais sur les 11, il n’y en avaient que 4 qui intégraient vraiment le paysage littoral, et le seul qui évoque le paysage sous-marin avec une vraie cartographie est celui des Pyrénées Atlantiques, mais uniquement à travers l’estran.
Il fallait donc développer une méthode pour décrire ces paysages et les intégrer.
Paysage sous-marin et sensibilisation

Le but de la sensibilisation est de voir ce qui était fait au niveau des aires marines protégées et des parcs naturels marins. Sur les 8 parcs naturels marins qui existent, 3 sont porteurs de projets de médiation en lien avec les paysages. Cela a commencé avec le parc naturel marin des estuaires picards et de la côte d’Opale, qui a réalisé une exposition « vue du ciel, vie des sables » en 2023. Puis en 2024, ouverture du parcours immersif dans le parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis. Enfin, en 2025, une exposition a été mise en place avec des photos de Laurent Ballesta dans le PNM du Cap corse, « les trésors du cap Corse ».
Aussi, on se rend compte qu’au niveau du réseau des aires marines protégées, peu d’actions de médiations prennent les paysages comme outils. Il n’y a qu’un seul Parc national qui le prenne comme outils, il s’agit de Port Cros, qui a mis en place un centre d’interprétation des paysages à la fois terrestres, marins et sous-marins.
Caractériser – Qualifier – Sensibiliser
Gaëtan Jolly : dans le cas de l’Atlas, il s’agit d’utiliser les méthodologies terrestres existantes, à savoir de caractériser un paysage, d’essayer de comprendre sa morphologie et de croiser cette information avec la qualification. C’est-à-dire essayer de comprendre comment le territoire est représenté dans l’iconographie et comment les populations se le représentent et se l’approprie. Si l’on mêle ces deux actions, on arrive à l’identification du paysage puis on peut proposer un atlas.
Cette phase de qualification est un point commun avec la thèse de Lola Guyon.
En effet, la chercheuse a tenté de voir si dans les représentations des personnes qui habitent le territoire, il existe cette conceptualisation du paysage sous-marins. Elle est bien présente, ce qui a permis à Lola Guyon de faire une analyse de la scénographie mise en place par le parc.
Caractérisation : lecture du paysage
Peut-on adapter un outil existant aux fonds marins ? Pas uniquement une représentation à majorité visuelle, mais en incluant la colonne d’eau. Il s’agit donc d’intégrer une tridimensionnalité du paysage.
Le paysage sous-marin, un espace tridimensionnel

Délimitation des paysages

La première étape est donc de collecter l’ensemble des données qui existaient sur le territoire de la Mer d’Iroise, qui a déjà été beaucoup étudié. On arrive à dissocier différents paysages. Le problème c’est que l’on reste sur le support d’une carte en 2D. L’idée de Gaëtan Jolly est de creuser la caractérisation par des relevés de terrain. Le chercheur a réalisé différentes campagnes de plongée pour reconstituer une méthode. (Photos, prises de notes, dessins) afin de mener une reconstitution de cette promenade tridimensionnelle.
Compléter et extrapoler : la confrontation à des dires d’experts
Puis il a fait une confrontation de ses relevés à des dires d’experts, fin de spatialiser leurs objets d’études. (cf carte ci-dessous)

Caractériser : quels apports et limites ?
En recoupant les entretiens, on se rend compte que la question du paysage, met en évidence que les endroits les plus connus étaient les littoraux et que l’on avait une grosse zone d’ombre en ce qui concerne le large.
Exemple : reconstitution du territoire le plus à l’Ouest de la mer d’Iroise, qui était très peu connu. On a réussi à reconstituer le socle, mais aussi la dynamique de la masse d’eau et la surface (Ouessant).

Qualification : rendre compte du paysage vécu
La phase de qualification s’est faite en deux temps. Les méthodes ont été élaborées de façon commune afin de s’appliquer aux deux territoires étudiés par les deux chercheurs.
Analyse des vecteurs de représentation des deux terrains
La première chose qu’ils ont faite est l’analyse des vecteurs de représentation des 2 terrains. Ils ont analysé la façon de mettre en avant les paysages marins sur les sites internet de différents acteurs de terrain (ex : sites de plongée, …) pour y étudier les photos afin de voir comment les milieux marins et sous-marins y étaient ou non mis en avant.
Sur un panel de 1 000 images chacun, environ 15 % des images sont en lien avec les milieux sous-marins. La façon de les mettre en avant est très différente sur les deux zones.
Ainsi, dans le Pertuis, les milieux sous-marins sont mis en avant à travers des photographies en macro, zoomées sur des espèces, ou à travers des photos d’épaves (nombreuses en Charente Maritime), et ces photos n’étaient pas forcément géolocalisées.
En mer d’Iroise, c’est différent : c’est une mer qui draine un imaginaire répandu depuis très longtemps. Elle est vue comme une mer dangereuse avec beaucoup de tempêtes, donc de naufrages, avec en plus une forte présence militaire, donc de nombreuses épaves.
Depuis une vingtaine d’années, la mer d’Iroise est désormais représentée par des paysages « naturels ». Mais ce sont toujours les mêmes, ils sont stéréotypés. A savoir une masse d’eau peu profonde, avec une eau claire, des forêts laminaires (grandes algues) et des grands mammifères marins (phoques).
En fait, si l’on reprend cette iconographe, on peut se rendre compte qu’elle se localise surtout sur l’archipel de Molène. C’est le secteur le plus étudié de la mer d’Iroise. Les paysages qui sont représentés ne représentent à peine 20 % de la diversité des paysages sous-marins de ce territoire. Un des objectifs de l’atlas est de donner à voir la diversité des autres paysages.
Représentation des usagers
Après cette analyse iconographique, il faut les confronter aux représentations des usagers. (Madeleines de Proust, imaginaire, …)
Les deux chercheurs ont mené des entretiens semi directifs. Ils ont posé des questions à des usagers. Puis ils ont observé leur réaction face à des images. Ils ont enfin fait faire des dessins aux personnes interrogées. Les chercheurs ont fait le choix de sortir du prisme des plongeurs en s’intéressant plus généralement aux usagers de la mer, c’est-à-dire les plongeurs, les marins, les marins pécheurs, … Ils ont cherché des personnes qui pratiquaient ces territoires proches des côtes, mais aussi loin des côtes et sur diverses profondeurs.

D’abord, les chercheurs se sont rendus compte que dans les dires des personnes interrogées, les usagers se représentent ces territoires-là et qu’ils arrivent à reconstituer un paysage. La pratique de la mer n’est pas seulement de traverser un espace, mais c’est bien un territoire en tant que tel, il y a une appropriation de ces espaces.
Aussi, la manière de représenter ces espaces est généralement cognitive, en lieu avec leur pratique. Elles n’étaient pas liées à des représentations générales, mais plutôt individuelles et locales.
Cela permet de reconstituer des paysages et d’en faire des cartes mentales. Elles ont permis aux usagers de mettre sur papier leurs représentations, ce qui a permis à Gaëtan Jolly de créer la figure ci-dessous :

On peut constater qu’en fonction des personnes, il y a des représentations différentes. Par exemple pour ceux qui pratiquent la surface (kayakistes, marins), il y a des représentations pas trop détaillées, plutôt des aplats, en lien avec des zones à risques.
Les plongeurs quant-à-eux font des représentations plus détaillées dans les formes, mais aussi sur la colonne d’eau (courants, saisonnalité de l’eau, …).
Donc les représentations sont très influencées par les usages.
Qualification : quels apports et limites ?
Au-delà de cela, ils ont constaté que les représentations se font sur l’expérience sensible et sensorielle du paysage. La colonne d’eau reste la zone grise des représentations paysagère (davantage décrite en mer d’Iroise que dans le Pertuis).
Aussi, en surface, dans les zones d’Estran, il y a une expérience sensorielle assez complète (vue, ouïe, odorat, touché, goût). Plus on va en profondeur, plus la vue prend le dessus globalement (le touché reste cependant important : pression, température …).

À travers ces représentations paysagères, les deux chercheurs ont pu mettre en avant les caractéristiques paysagères et territoriales de leurs parcs marins.
Identification : un territoire à décrypter
Gaëtan Jolly a mêlé les données de caractérisation et de qualification pour apporter une représentation de ces territoires. Ce n’est pas une simple mise en dessin, mais un travail de reconstitution pour représenter les territoires.
Unité paysagère des basses de Crozon
Par exemple, au large de la Presqu’île de Crozon : ce n’est pas seulement un atlas photographique. C’est aussi une tentative de reconstituer les fonds marins, avec un travail sur le choix des couleurs, des textures …
On peut donc reconstituer l’ensemble des paysages sous-marins. Cette méthode fonctionne. On arrive sur quelque chose de plus global, c’est-à-dire les paysages marins et pas seulement les fonds marins. Cela s’inscrit dans une continuité terre-mer.

Une lecture du paysage de surface
Dans la mer des Pertuis : on constate sur les photos de la surface de l’eau que l’on ne voit pas grand-chose, juste la couleur de la surface.
Scénographier : sensibiliser les publics
Le paysage : outil de médiation
L’objectif du Parc était donc de donner à voir au grand public ce qu’il y sur cette partie du territoire, et qu’il y a beaucoup de vie, que cela peut être beau.
Le but du Parc était de se détacher de l’approche « milieu » (de l’écologie) ou visuelle, et de proposer une approche sensible.
Le Parc a été rejoint par la communauté d’agglomération Rochefort Océan, qui porte depuis 2020 le label Grand site de France. Le projet du parc est de toucher le grand public et de montrer ce qui se passe sous la surface, avec un projet de parcours imMERsif mis en place à l’île d’Aix, au fort Liédot (monument historique).
Un bastion du fort a été pris pour la scénographie. Il représente à droite le paysage de l’Est de l’île d’Aix sous influence estuarienne, et à gauche, un paysage plutôt sous influence océanique, à l’ouest. C’est un moyen pour plonger le grand public dans le paysage sous- marin.

Quels apports ? Vers une gestion paysagère du continuum terre-mer
Jusqu’où ? Quid des territoires turbides, profonds et / ou éloignés des côtes ?
Il n’y a pas de frein sur la question des paysages sous-marins, même dans les eaux turbides, profondes, éloignées. En effet, on a des outils pour les représenter, et l’idée du paysage est aussi de valoriser des expériences. Cela permet de reconsidérer toutes les façades maritimes.
Pour qui et comment ?
Cette question de continuum terre-mer peut concerner différents acteurs publics : les Parcs naturels régionaux. Mais aussi cela peut apporter des éléments de connaissances et de représentations pour les questions d’extension des réserves naturelles. Ou encore sur des questions plus pratiques et techniques comme le développement des éoliennes en mer. Ou enfin pour les pratiques en mer (comme l’extraction de certaines ressources). Cela peut aussi permettre de proposer des moyens d’objectifs et de qualité paysagères en mer.
En quoi les Paysages sous-marins interrogent … les territoires terrestres ?
Ainsi, avec la question de la turbidité : quid des paysages nocturnes, urbains ou denses. La mer est un milieu en mouvement : quid sur la terre de la météo et de la saisonnalité.
Cela nous interroge aussi sur les paysages extraordinaires et ordinaires (par rapport aux paysages vécus).
Cela questionne aussi les paysages inhabités, qui peuvent être reliés aux Hautes montagnes.
Enfin, la question de l’accessibilité réduite, avec les représentations des personnes à mobilité réduite.
Perspectives
La question des paysages sous-marins n’est pas uniquement un concept mais quelque chose dans les faits. Il s’agit de connaître, recueillir et valoriser des savoirs, de représenter pour sensibiliser et planifier peut-être autrement les paysages maritimes.
Cela permet aussi d’élargir « l’outil paysage » en mer pour partir sur une gestion différente.
Cela permet donc de réinterroger la question de paysages : cela réintroduit implication citoyenne dans le débat public. Réintroduire la question du bien commun dans le débat.





