Table Ronde proposée par le Lab du jeune chercheur

Reconnue par la France comme crime contre l’humanité en 2001, la traite coloniale esclavagiste est trop souvent résumée au « commerce triangulaire », qui masque sa réalité de fait social total demandant à être appréhendée à travers les prismes culturels, anthropologiques, historiques, socio-économiques.
Cette table ronde approchera la traite esclavagiste dans le cadre plus large du commerce colonial, des réseaux de marchands régionaux et mondiaux, de la construction d’espaces exploités aux profits des métropoles, des circuits de produits utilisés en monnaies d’échange contre la vie de millions de personnes.
La réflexion portera sur l’ensemble des espaces concernés (ports français atlantiques, façade africaine occidentale, Mascareignes et océan Indien, archipel antillais), envisagés avec leur singularité mais également avec leur inscription à marche forcée dans cette première mondialisation.

Raphaël JANEAULT, coordinateur de la recherche, présente la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME) et le soutien aux jeunes chercheurs. Il présente le panel réuni pour cette table ronde :

Abdelhakim BELHACEL, doctorant ATER à l’Université Paris-Nanterre,

Lucas MARIN, doctorant contractuel à l’Université Paris-Nanterre,

Clément PIQUET, doctorant contractuel de l’Université Bordeaux-Montaigne,

Cheikh SÈNE, docteur de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

Clément PIQUET présente son travail sur les ports de départ : Bordeaux, Nantes, La Rochelle au XVIIIe siècle.

Il dresse un tableau des activités portuaires avant la traite, du Moyen Age jusqu’au début du XVIIe siècle. Le cabotage vers des ports français ou européens domine, il note un petit commerce vers le Levant et de la pêche au hareng. L’ouverture coloniale commence, en Normandie, avec des voyages vers le Brésil dont on rapporte du bois tinctorial échangé avec les populations locales.

La première compagnie à charte date de 1626 ; un siècle plus tard (1716-1717) des lettres patentes donnent aux ports de l’Atlantique le droit de commercer avec les colonies.

Utilisant comme source les registres des droits d’ancrageAncêtre des droits de quai ou d’usage des installations portuaires., il peut retracer l’activité de chaque port.

Statistiques pour le port de Bordeaux en 1787

Dans l’exemple de Bordeaux en 1787, ce sont 2061 navires. Les destinations : 1665 vers La Rochelle et du cabotage vers l’Europe du Nord, auxquels il faut ajouter 19 navires négriers.

Le commerce colonial s’appuie sur l’activité de fond traditionnelle.

 

Contrairement à la situation britannique qui importe le sucre pour sa consommation, en France il y a une redistribution du produit vers le reste de l’Europe ; pour Bordeaux ce sont les 3/4 des denrées importées. Il faut aussi noter l’importance des relations avec l’avant-pays, fournisseur des denrées à embarquer pour la traite (tissus, armes, éventuellement de l’alcool).

Ce commerce se fait plus souvent en droiture pour Bordeaux que pour Nantes.

Ce commerce fonctionne en réseau.

 

Ce navire du port de La Rochelle a été construit à Nantes

 

L’eau-de-vie embarquée à Bordeaux pour Nantes est destinée au marché américain. La guerre d’Amérique ne freine pas ces échanges.

La notion de port négrier ne doit pas faire penser à des isolats, mais à des réseaux économiques et familiaux.

 

Cheikh SÈNESa thèse sur l’économie de traite en Sénégambie du XVIIe au XIXe siècle a été honorée d’une mention spéciale par le jury du Prix de thèse 2021 de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.

Il s’intéresse à l’espace sénégambien, hors Casamance.

C’est vers 1440 que les Portugais apparaissent dans cette région, à la recherche de l’or ; il n’est pas encore question de commerce d’esclaves. Un commerce avec l’Europe existe, notamment du cuivre avec Majorque et Venise via le Maroc.

En quoi le commerce d’esclaves qui se met en place, remodèle-t-il le commerce transsaharien existant ?

Produits de la traite au XVe s.

Au XVIe siècle, de nouveaux pays apparaissent dans ce commerce aux côtés des Portugais : Français, Anglais, Hollandais, organisés en compagnies. La première compagnie s’installe à Saint-Louis en 1659. De nouveaux produits sont échangés.

Produits de la traite au XVie et XIXe s.

Parmi ceux-ci, les « pièces de Guinée », tissus teints en indigo et venus d’Inde et les fusils de traite sont très appréciés, alors que les Européens viennent chercher de la gomme arabiqueConcurrence qui déclenche une guerre entre les Français et les Hollandais sur la côte mauritanienne et les cauris partis des Maldives.

Routes des cauris

Les Européens reprennent des réseaux commerciaux déjà bien établis du commerce transsaharien et fondés sur des monnaies en nature (importance des manilles (au Bénin notamment) et des perles de verre vénitiennes.

Le rôle du papier est à mettre en relation avec le Fouta déjà islamisé, où il sert à l’écrit en arabe mais aussi entre dans la composition des grigris.

Les barres de fer sont très prisées en Sénégambie. C’est une monnaie fictive, dont la valeur peut varier entre la côte et l’intérieur.

Une pièce de Guinée vaut 10 barres en monnaie locale ou 50 Livres en monnaie française.

Cela permet d’estimer par exemple le prix d’un esclave, dont la valeur sera multipliée par 2 aux Antilles.

 

Abdelhakim BELHACELSujet de sa thèse : La domination omanaise en Afrique de l’Est : réseaux, pouvoirs, hybridations 1804-1884, sous la direction de Pierre Ragon (Université Paris Nanterre) et la codirection de Thomas Vernet (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne). s’intéresse à la côte de l’Afrique de l’Est, avec un point focal sur Zanzibar.

Au cours des siècles suivants, de nombreux espaces sont concernés tant par la traite maritime que caravanière.

Routes des cauris

Des réseaux internationaux existent depuis l’Antiquité, mais on a plus de sources à partir de l’arrivée des Européens.

La carte montre, la côte swahilie et les destinations des captifs vers Madagascar, puis la Réunion et Maurice, la péninsule arabe où ils sont employés à la culture de la datte. Certains demeurent sur place comme esclaves des marchands.

Ces patriciens swahilis sont des intermédiaires entre l’intérieur de l’Afrique et l’Arabie – Océan indien.
L’augmentation de la demande en esclaves, surtout après 1769 avec la fin du monopole de la Compagnie des Indes, ouvre des routes vers les Mascareignes, et même Saint-Domingue.

Les esclaves sont échangés contre des textiles venus d’Inde, des armes à feu, des monnaies d’argent.

AB développe l’exemple de Zanzibar, capitale de l’empire omanais en Afrique de l’Est, qui centralise les échanges. Les esclaves pris dans l’intérieur, sur les rives sud du Tanganyika transitent par Kilwa avant d’être répartis vers le reste de la côte (Mombasa…), où se développent des plantations de girofliersLe clou de girofle est arrivé d’Asie. Il a été implanté dans les Mascareignes par Pierre Poivre. Menacés par les ouragans, les girofliers ont été plantés sur la côte swahilie vers 1810, introduits par les négriers. ou l’Océan indien. Cette culture explique l’augmentation du nombre d’esclaves sur la côte swahilie. Le clou de girofle est consommé localement et exporté vers l’Arabie, l’Inde et l’Europe.

Avec Lucas MARIN Son projet de thèse porte sur l’administration, les usages et les pratiques des littoraux antillais aux XVIIe et XVIIIe siècles (Grenade, Guadeloupe, Martinique, Tobago, sous la direction d’Arnaud Exbalin et François Regourd., partons vers les Caraïbes et plus particulièrement des Petites Antilles, des îles Vierges au nord jusqu’à la Grenade et Trinité au sud.

Avant le XVe siècle, les habitants vivaient de la pêche, de l’agriculture. La mobilité entre les îles était forte. L’archipel reste longtemps à l’écart de la domination espagnole, mais elles sont fréquentées pour des étapes, sur la route vers l’Amérique, pour approvisionnement en eau douce, en fruits et par les flibustiers.

LM rappelle les installations, française dans les Grandes Antilles et anglaise à la Barbade. L’économie des îles coloniales repose d’abord sur le tabac et la travail des engagés. Dans les années 1640-1650 est introduite la culture de la canne à sucre. Le recours à la traite esclavagiste se développe dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Une société esclavagiste se met en place.

Il développe les rapports entre les Petits Antilles et la mobilité au XVIIIe siècle. Il note la continuité des échanges par rapport au XVe siècle. Les productions, y compris le sucre, sont acheminées par cabotage vers Saint-Pierre, à la Martinique, d’où elles partent vers l’Europe.

Il constate une hiérarchisation des ports et une exploitation des ressources des îles au profit des plantations (bois, chaux issue des coquillages des Grenadines). Ces ressources, sur-exploitées sur les premières îles colonisées, sont, au XVIIIe siècle, exploitées sur les Petites Antilles. La Martinique exploite le bois de Sainte-Lucie. L’archipel est exploité par cabotage, parfois réalisé par des esclaves, une pratique critiquée car dangereuse pour l’ordre public, mais soutenue par les planteurs.

LM invite à décentrer la question de l’esclavage.

Questions de la salle à propos du vocabulaire

CP critique le terme de « commerce triangulaire ». Si la formule est utile sur le plan pédagogique jusqu’au collège, elle est incomplète puisqu’elle évacue l’Océan indien. Elle est trop schématique et n’était pas perçue par les hommes de l’époque.

À propos des mots « esclave » et « personne esclavisée », 

Les sources utilisent « esclave », « personne esclavisée » décrit un processus et CS préfère le terme de « captif », vu d’Afrique.

La table ronde se termine par l’évocation, à propos de la question des sources non-européennes, de Modeste Testas dont une statue a été érigée à Bordeaux, sur le quai des Chartrons. Capturée avec sa mère, en Afrique orientale, conduite à l’Ouest avant d’être déportée à Jérémie, ville de Saint-Domingue, son parcours dit la complexité de la traite.