Une réplique de série

Le 16 septembre 1971, la chaîne ABC diffuse le premier épisode d’une série policière que plus personne ne regarde« The Way of the Intercepting Fist », premier épisode de Longstreet, ABC, 16 septembre 1971, écrit par Stirling Silliphant. Longstreet suit les enquêtes d’un détective aveugle à La Nouvelle-Orléans. Dans cet épisode, un antiquaire nommé Li Tsung lui apprend à se battre. Il est joué par un acteur que l’Amérique connaît à peine : Bruce Lee.

 

 

Li Tsung n’enseigne pas des coups. Il parle de l’eau. Vide ton esprit, dit-il en substance, sois sans forme : versée dans une tasse, l’eau devient la tasse. La réplique se referme sur quatre mots qui feront le tour du monde : « Be water, my friend. »

 

 

Cinquante-cinq ans plus tard, la série est oubliée et la phrase ne l’est pas. Cet article suit quelques-unes de ces vies que mènent les fictions une fois sorties de l’écran. Il faut poser d’emblée une limite, faute de quoi tout ce qui suit tournerait à la fable. Une fiction n’a jamais mis personne dans la rue. Elle prête des gestes et des mots à ceux qui y descendent pour d’autres raisons. Ce sont ces prêts que nous allons suivre.

 

« Be water », ou la consigne d’un personnage

La phrase a une généalogie plus étrange qu’on ne le croit. L’épisode est signé Stirling Silliphant, scénariste oscarisé de Dans la chaleur de la nuit, et élève de Lee en kung-fu. Silliphant a mis dans la bouche de Li Tsung ce que son maître lui enseignait à l’entraînement. Lee a ensuite repris ces répliques presque mot pour mot dans un entretien télévisé : c’est ainsi qu’elles sont devenues siennesSur la genèse de la réplique et son attribution à Lee : South China Morning Post, h ; B. Ruby Rich, « Be Like Water: Film, Politics, Legacy », Film Quarterly, 10 septembre 2019, . L’enseignement d’un maître est passé par le script de son élève, puis par un personnage de fiction, avant de revenir au maître comme sa maxime la plus célèbre.

En 2019, la boucle s’ouvre sur le monde. Hong Kong se soulève contre un projet de loi d’extradition vers la Chine continentale, et ses manifestants font de « Be water » une doctrine. Pas de chef. Pas de place occupée, pas de point fixe que la police pourrait encercler : des foules qui se forment, se dispersent devant l’obstacle et se reforment plus loin. La presse décrit alors un mouvement sans tête, qui tient la maxime de Lee pour règle d’or« Hong Kong’s protesters learn from Bruce Lee », The Economist, 2019,  ; Chaohua Wang, « Hong Kong heats up », London Review of Books, 15 août 2019, . Une sagesse de kung-fu, passée par un téléfilm, devient une tactique de rue sans rien perdre de sa forme.

La grammaire est simple, et c’est sa force. Un corps sans forme ne se décapite pas, puisqu’il n’a pas de tête. Il ne se cerne pas davantage, puisqu’il ne tient aucun lieu. Ce qu’il perd en programme, il le gagne en insaisissabilité.

L’eau n’a pas de chef. Elle n’a qu’une pente.

 

Le dernier de la classe

Ouvrez n’importe quel shonen, ces mangas d’aventure écrits pour les adolescents, et vous trouverez le même point de départ : le héros est le dernier. Naruto Uzumaki rate l’examen de sortie de l’académie des ninjas. Les adultes du village l’évitent, ses camarades le tiennent pour un bouffon. Il veut pourtant devenir Hokage, le chef de son village, et il le deviendra. Sailor Moon est la version féminine de la nullité : Bunny (Usagi) est la dernière de la classe. Son Goku n’est jamais allé à l’école.  Luffy n’a pas de profil compatible avec l’école. Et c’est un paradoxe : alors que bon nombre de mangas situent l’action dans une école, ou prennent pour héros des écoliers/lycéens. La plupart des héros marquants sont soit en échec scolaire, soit ne sont jamais allés à l’école réellement et s’épanouissent en dehors du cadre scolaire.

Le shonen ne raconte pas le triomphe du talent. Il raconte la revanche de l’obstination. Le héros gagne parce qu’il ne lâche rien, et parce qu’il s’est fait des amis en chemin : la bande compte plus que le don. Il affronte des ennemis infiniment plus puissants que lui, et cette disproportion est le moteur du récit, non son obstacle.

Une génération entière a grandi dans cette grammaire. Elle y a appris quelque chose de précis : le classement que l’institution vous assigne n’est pas votre vérité. On pourrait n’y voir qu’une consolation pour collégiens. C’est aussi une manière de recevoir le mépris, non comme un verdict, mais comme le premier chapitre.

Dans le shonen, la mauvaise note n’est pas un verdict. C’est la première case.

 

Le jeu dont on ne vote pas les règles

En 2021, une série sud-coréenne fait le tour de la planète. Squid Game enferme 456 endettés dans une suite de jeux d’enfants dont les perdants sont abattus. Les joueurs portent des survêtements numérotés. Leurs gardiens portent des masques frappés d’un cercle, d’un triangle ou d’un carré : ils n’ont pas de visage.

Le moment le plus cruel n’est pas une mise à mort. Au deuxième épisode, le règlement prévoit que la majorité peut arrêter le jeu. Les joueurs votent, sortent, retrouvent leur vie. Puis presque tous reviennent, parce que dehors rien n’a changé et que le jeu reste la seule porte. La série dit là quelque chose de redoutable. On peut voter pour sortir du jeu. On ne vote pas ses règles.

La fiction a quitté l’écran presque aussitôt. Le 20 octobre 2021, la grande confédération syndicale coréenne, la KCTU, fait de la série le thème de sa grève générale. Dans les rues de Séoul, des grévistes défilent en combinaison de garde ; la mairie porte plainte contre eux. Leur vidéo de mobilisation montre des joueurs qui chantent ensemble, ôtent leur survêtement et enfilent leur gilet de lutte syndicale« South Korean workers channel « Squid Game » to protest their real-life economic woes », CBS News, octobre 2021,  ; « Korean unions use Squid Game to mobilize for general strike », IndustriALL, 22 octobre 2021,  ; sur la plainte de la mairie de Séoul, dépêche Reuters reprise par Devdiscourse.

À Séoul, on a vu des joueurs ôter leur survêtement pour enfiler un gilet.

 

Le géant sans visage

Dans L’Attaque des Titans, l’humanité survit derrière trois murs. Au-dehors marchent des géants nus, au sourire figé, qui dévorent les hommes sans haine et sans raison. La première grande image du récit est celle d’un Titan colossal, un écorché de soixante mètres, dont la tête dépasse le mur. On ne voit que lui, et l’on comprend que rien ne tiendra.

Hajime Isayama a voulu des Titans qui inquiètent par leur masse et par l’absence d’expression de leurs visagesSur les intentions d’Isayama dans la conception des Titans, voir la notice de l’œuvre. La peur qu’ils inspirent est un rapport d’échelle : face à eux, l’individu n’existe plus. Le géant n’a pas de nom, pas d’histoire. Il est la force pure, celle avec laquelle on ne négocie pas.

Puis le récit bascule. On apprend que les Titans sont des hommes, transformés, et que certains vivaient parmi les héros. À partir de cette révélation, le manga change de nature : ce n’était pas une histoire de monstres, c’était une histoire de guerre, avec des humains des deux côtés du mur. La peur ne disparaît pas. Elle devient une question.

Le Titan fait peur tant qu’il n’a pas de visage. Le jour où l’on en voit un, l’histoire change de genre.

 

Le masque et le loyer

Spider-Man naît en 1962 avec un défaut qu’aucun super-héros n’avait avant lui : il est pauvre. Peter Parker est un lycéen du Queens, orphelin, élevé par une tante qui compte chaque dollar. Pour vivre, il vend des photos de son double masqué à un patron de presse qui le traite de menace publique. Il rate ses cours, ses rendez-vous, ses fins de mois. Le costume ne l’enrichit pas. Il le cache.

C’est la règle que le super-héros américain apporte et que le shonen ignore : l’identité secrète. Naruto veut qu’on le reconnaisse ; Peter Parker veut qu’on ne le reconnaisse pas. Sous le masque, n’importe qui. Spider-Man : New Generation a poussé cette promesse jusqu’au bout en 2018. Miles Morales, adolescent de Brooklyn, y découvre que d’autres que Peter ont porté le costume, et le film tient en une idée : n’importe qui peut porter le masque« Anyone can wear the mask » est la formule par laquelle le studio a présenté le film : « Spider-Man: Into the Spider-Verse Featurette Proves Anyone Can Wear The Mask » Slashfilm, 2018, . Le héros n’est plus une personne. C’est un rôle, et tout le monde peut l’endosser.

Le masque a pourtant deux faces. Celui qui le porte y voit une protection et une promesse. Celui qui le regarde y voit un visage caché, donc un suspect. Batman le sait mieux que personne : la police de Gotham allume le signal qui l’appelle, et poursuit souvent celui qui y répond. Le costume ne dit jamais seul s’il habille un justicier ou un coupable. C’est le regard qui tranche.

Spider-Man est le seul super-héros qui n’arrive pas à payer son loyer. C’est pour cela que n’importe qui peut l’être.

 

Un drapeau que tout le monde peut redessiner

One Piece est le manga le plus vendu de l’histoire. Depuis 1997, Eiichirō Oda y raconte la navigation de Monkey D. Luffy, un garçon au chapeau de paille qui veut devenir roi des pirates. Dans sa bouche, le titre ne veut pas dire régner. Il veut dire être l’homme le plus libre du monde.

En face de lui, Oda a construit l’un des pouvoirs les plus noirs de la culture populaire. Un Gouvernement mondial tient les mers. Au-dessus de lui vit une caste de nobles, les Dragons célestes, qui possèdent des esclaves et refusent de respirer le même air que le peuple. Sous ses dehors d’aventure pour enfants, la série parle d’exploitation, de discrimination, d’une histoire effacée par ceux qui gouvernent.

Le drapeau de l’équipage a une origine minuscule et décisive. Luffy l’a d’abord dessiné lui-même, si mal que son ami Usopp a dû le refaireSur l’origine du pavillon des Chapeaux de paille. Une tête de mort qui sourit, un chapeau de paille : rien de plus simple. Ce pavillon n’a ni devise ni programme. Il dit seulement : nous sommes du même équipage.

Le pavillon des Chapeaux de paille est un dessin raté corrigé par un ami. C’est pour cela que n’importe qui peut le refaire, et que n’importe qui peut le prendre.

 

La bataille qu’on tourne

Dans Hunger Games, un Capitole opulent tient douze districts misérables. Chaque année, il les oblige à envoyer des enfants s’entretuer devant les caméras. Quand Katniss Everdeen se porte volontaire à la place de sa sœur, la foule du district 12 refuse d’applaudir. Elle lève en silence trois doigts : un geste d’adieu et de respect, qui devient un geste de défi.

Le premier volet de La Révolte, en 2014, pose un regard plus froid sur la rébellion elle-même. Katniss n’y est plus une combattante : elle est une image. Les rebelles la filment, la maquillent, lui font rejouer ses colères devant l’objectif, et diffusent de courts clips pour soulever les districts. Devant les ruines d’un hôpital bombardé, elle lance au président Snow, face caméra : « If we burn, you burn with us. » Si nous brûlons, vous brûlerez avec nous. Le cri est tourné, monté, diffusé. Une vieille complainte qu’elle chante au bord d’un lac, The Hanging Tree, devient l’hymne des rebelles. La guerre se gagne autant en salle de montage que sur le champ de bataille. Le symbole, on le fabrique.

Le salut, lui, a quitté l’écran pour de bon. En juin 2014, après le coup d’État militaire en Thaïlande, des étudiants le lèvent dans les rues de Bangkok. La junte, qui le reconnaît comme venu des films, l’interdit, et ce faisant le consacre. Il passe à Hong Kong à l’automne, puis revient en masse en Birmanie en 2021« Why Are People in Myanmar Doing the Hunger Games Three-Finger Salute? », Gizmodo, 2021, . Un geste de fiction, muet, qu’on ne peut confisquer comme une pancarte.

Dans La Révolte, on ne gagne pas une bataille : on la tourne.

 

Ceux qui regardent

Les fictions ne parlent pas seulement à ceux qui se lèvent. Elles ont aussi des lecteurs assis : ceux qui observent la rue, la commentent, la gouvernent ou la craignent. Ceux-là lisent eux aussi les événements avec des grammaires apprises ailleurs, et ils le savent rarement.

 

La main derrière le rideau

Dans Matrix, le monde visible est une simulation. Derrière les apparences, des machines tirent les fils. Morpheus tend deux pilules : la bleue pour continuer à dormir, la rouge pour voir. Depuis 1999, la pilule rouge est devenue la métaphore universelle de l’éveil, et chacun la revendique : celui qui dénonce le système comme celui qui traque ses manipulateurs.

La fiction obéit ici à une contrainte qui n’a rien de politique. Une histoire a besoin d’un auteur du désordre. Un récit où le chaos n’aurait pas de cause serait un récit sans enquête, sans méchant, sans dénouement. Le cinéma, le roman et la série nous ont habitués à ce que toute agitation cache une main, et à ce que le héros finisse par la trouver.

Il ne s’agit pas de dire que les mains n’existent jamais. Des États manipulent, des puissances étrangères amplifient, et il arrive qu’on les prenne sur le fait. Il s’agit d’autre chose : à force de récits, nous sommes portés à chercher une main partout, et à la trouver même quand le désordre n’a pas d’auteur. Ceux qui dénoncent le système et ceux qui dénoncent les manipulateurs y sont exposés à parts égales.

Dans une fiction, le désordre a toujours un auteur. Sinon, il n’y aurait pas d’histoire.

 

Le héros qui portait un avertissement

Frank Herbert a écrit Dune contre son propre héros. Paul Atréides, jeune noble réfugié dans le désert, devient le messie d’un peuple opprimé et le conduit à la victoire. Puis cette victoire déchaîne une guerre sainte qui ravage la galaxie. Herbert l’a dit sans détour en 1984 : les leaders charismatiques auraient dû porter sur le front une étiquette, « peut nuire à votre santé »« Leader of the Dunes », UPI, 6 décembre 1984, .

Ses lecteurs ne l’ont pas entendu. Des millions d’entre eux ont gardé de Dune l’élan du héros et oublié la mise en garde. Herbert a passé les volumes suivants à rappeler ce qu’il avait voulu dire, sans parvenir à défaire ce que la fiction avait fait. Même un avertissement écrit en toutes lettres se retourne, quand l’image du héros est plus forte que lui.

C’est la plus inquiétante des grammaires de ce voyage, parce qu’elle s’applique à toutes les autres. Le cancre, le pirate, le justicier masqué, le geai moqueur peuvent devenir des messies. La fiction qui libère sait aussi fabriquer les icônes devant lesquelles on cesse de penser.

Herbert voulait un avertissement. Ses lecteurs ont gardé le héros.

 

Pendant ce temps, en France

Le 31 août, à Mayotte, des élèves bloquent le lycée du Nord d’Acoua. À la mi-septembre, un lycée de Créteil fait de même ; deux semaines plus tard, plus de quatre cents actions sont recensées dans les lycées du pays« Mouvement lycéen et étudiant de 2026 en France », Wikipédia,  ; Amnesty International France, « Mouvement lycéen : des mineurs face à la répression des forces de l’ordre », .

En septembre, un jeune inconnu propose sur TikTok de manifester le 17 octobre contre le prix de l’essence. Viginum ne relève derrière l’appel qu’une activité étrangère minimaleD’après l’enquête du Monde du 19 septembre 2026, résumée par Claire Vue .

Le 30 septembre, à Tours, un lycéen de seize ans perd l’usage d’un œil.

Le 1er octobre, un montage de lycées en flammes, fabriqué par une IA, fait le tour des réseauxVoir Ludovic Chevassus, « Le feu était vrai, l’image était fausse », Les Clionautes, 4 octobre 2026,.

Le 6 octobre, à Nantes, une banderole montre Spider-Man en gilet jaune ; un lycéen vêtu du même costume vient poser devant. Batman et Super Mario passent dans les gaz lacrymogènesContre-Attaque, « Spiderman en Gilet Jaune », 6 octobre 2026, .

Le 7 octobre, Paris convoque l’ambassadeur d’Iran pour une campagne de désinformation sur le mouvement lycéenMinistère de l’Europe et des Affaires étrangères, « Iran – Convocation de l’ambassadeur de la République islamique d’Iran », 7 octobre 2026, . Le lendemain, un sondage indique que 44 % des 18-24 ans admettent parfois la violence pour faire avancer leurs idées ; dans l’ensemble du pays, cette part recule, de 35 % en 2023 à 32 %Ifop pour LCI, « Les Français et le mouvement des lycéens », enquête des 6 et 7 octobre 2026, publiée le 8 octobre : .

Le 13 octobre, des pancartes générées par IA, couvertes de fautes d’orthographe, circulent pour moquer les lycéens. La journée de mobilisation est baptisée « acte V »« Attention à ces fausses pancartes créées par l’IA pour décrédibiliser les lycéens », France 24, 14 octobre 2026, .

Le 15 octobre, le gouvernement refuse de supprimer Parcoursup.

Le 16 octobre, un site militant appelle les manifestants du lendemain à être « comme l’eau »Contre-Attaque, « Pour un 17 octobre historique : demain, soyons comme l’eau », 16 octobre 2026,. Le même jour, sur les comptes qui transforment la rue en anime, un CRS de grande taille devient « le Titan »David-Julien Rahmil, « Les lycéens transforment le mouvement en shonen animé », L’ADN, 16 octobre 2026, . Le surnom du « Titan » n’est attesté que par cette source..

Le 17 octobre, des drapeaux pirates au chapeau de paille flottent à Paris, à Lyon, à MontpellierSofiane Zerouala, « De One Piece à 1789, les nouveaux symboles de la révolte », Bondy Blog, 18 octobre 2026, . Place de la République, la statue de Marianne porte un gilet jaune géant : devant, la police qui mutile les lycéens en 2026 ; dans le dos, la police qui noie les Algériens en 1961. Près de Rouen, d’anciens Gilets jaunes rebloquent le rond-point des Vaches« 17 octobre : lycéens et gilets jaunes se retrouvent sur TikTok, mais qu’en est-il dans la rue ? », La Clé publique, 17 octobre 2026, . À Saint-Étienne, un manifestant de dix-sept ans a la main arrachée par une grenadeFrance 3 Auvergne-Rhône-Alpes, 18 octobre 2026. À Limoges, l’hôtel de ville brûle. À Paris, un manifestant meurt d’un malaise, boulevard de Magenta. Le même jour, franceinfo demande pourquoi la fiction se retrouve dans la rue. Ses images montrent des pancartes reprenant la réplique de Katniss au président Snow, des vidéos de lycéens face aux forces de l’ordre sur l’air de The Hanging Tree, et le maire de Saint-Denis comparé à Spider-Man pour s’être interposé entre des jeunes et des policiers. Un lycéen y dit : « On est en train de faire quelque chose d’historique. » Une spécialiste y voit un nous de génération, rassemblé derrière une image qui n’appartient à aucun parti.

 

 

Mieux encore. À Nice un vendeur de Micromania devient un héros, notre Songoku national.

 

 

Le 19 octobre, Olivier Vial cherche les « ficelles invisibles » derrière la dispersionOlivier Vial, « Le 17 octobre, répétition générale d’une nouvelle forme d’insurrection ? », 19 octobre 2026, . Un autre observateur note que la consigne de la veille n’avait pas de signataire« Sois comme l’eau : le 17 octobre n’était pas un ordre spontané », Le Courrier des stratèges, 19 octobre 2026, .

Le 24 octobre, une nouvelle journée est baptisée « acte II »« Mobilisation du 24 octobre : plus de 1 300 interpellations, une cinquantaine de policiers blessés », France 24, 25 octobre 2026, . À Rennes, des manifestants défilent en Spider-ManLégende AFP d’une photographie prise à Rennes le 24 octobre 2026, reprise dans le direct de Yahoo Actualités du 31 octobre.

Le 25 octobre, un dimanche, deux créatrices de contenu reçoivent un message privé sur Instagram. Le lendemain, elles sont reçues à Matignon, plusieurs heures avant les organisations lycéennes. À midi, l’une d’elles dévoile les annonces à la télévision et les qualifie de plan de communicationMathilde Fouqué et Anna Baldy, reçues à Matignon le 26 octobre 2026 avant les organisations lycéennes et étudiantes : « Mobilisation lycéenne : pourquoi le gouvernement a-t-il annoncé ses mesures à des créateurs de contenu en avant-première ? », franceinfo,  ; récit détaillé et réactions des organisations : Putsch, 29 octobre 2026 . Le Premier ministre annonce que Parcoursup sera remplacé, en 2028, par un autre système d’admission« Remplacement de Parcoursup, plus de transparence dans la procédure, classes à 28 : ce que Sébastien Lecornu a détaillé à Thotis », Thotis, 26 octobre 2026, .

Le 28 octobre, à l’Assemblée, tous les groupes approuvent la fin de Parcoursup. Aucun ne s’accorde sur ce qui la remplacera« Parcoursup sera remplacé pour la campagne 2028, c’est entendu : ce qu’il faut retenir du débat », LCP, 28 octobre 2026, .

Le 31 octobre, soir d’Halloween, les réseaux appellent à manifester déguisé ; on y répète la chorégraphie de Thriller. Le ministre de l’Intérieur interdit les masques : Halloween, dit-il,« 31 octobre : le gouvernement craint des violences en marge d’Halloween n’est pas un motif légitime », Maire-info . Le ministère compte 320 000 manifestants, contre 550 000 le 17 octobre. Les cortèges, tenus loin des centres-villes, restent calmes pour l’essentielBilan de Laurent Nuñez, BFMTV, 31 octobre 2026, relayé par Shango . Le soir même, l’Union étudiante et l’Union syndicale lycéenne appellent à rebloquer lycées et universités le mardi 3 et le jeudi 5 novembre« France : des syndicats étudiants appellent à bloquer à nouveau lycées et universités mardi et jeudi », RTBF, .

 

Spiderman était partout ….

 

… les Avengers aussi !

 

 

Ce que la grille ne dit pas

Aucune de ces œuvres n’a supprimé un seul des 1 803 postes de professeurs perdus par le second degré à la rentréeSNES-FSU Limoges, communiqué du 27 janvier 2026. Aucune n’a écrit Parcoursup ni fixé le prix de l’essence. Les causes sont ailleurs, dans des budgets et dans des classes surchargées, et cet article ne prétend pas le contraire. Ce que les fictions fournissent, c’est la forme : la manière dont le manque se vit, se raconte, se combat et se soupçonne.

Relisez la chronique. Vous y avez reconnu une station avant les autres : l’eau peut-être, ou le cancre, ou le masque, ou la main derrière le rideau. Celle que vous avez reconnue la première en dit moins sur la rue que sur votre place devant elle. Celui qui cherchait les ficelles lisait un récit, lui aussi. Celui qui brandissait le drapeau également. Et ceux qui expliquaient, à la télévision ou sur Facebook, comment la fiction était descendue dans la rue la racontaient déjà comme une épopée de héros.

L’État n’a pas fait exception. Le 26 octobre, il a donné la primeur de ses réponses à deux visages que l’écran avait rendus familiers, avant les organisations qui portaient le mouvement depuis un mois. L’audience tenait lieu de mandat. Dans l’heure, l’une des deux a retourné le message contre son expéditeur : on l’avait choisie pour porter une annonce, elle en a fait un démenti. C’est la leçon de Herbert, jouée cette fois par le pouvoir. Qui s’adresse à la foule par ses héros ne choisit pas ce que les héros diront.

Si les journées du 3 et du 5 novembre produisent des images qu’aucune de ces stations n’annonce, cette grille aura eu tort.

 

Lundi matin

Lundi 2 novembre, nous retrouvons des classes qui sortent d’un mois de blocus, et dont certaines le reprendront dès le lendemain. Nos élèves ont lu les mêmes mangas et les mêmes comics que les héros qu’ils se sont donnés dans la rue. Certains ont porté le drapeau ou le masque, d’autres ont regardé les remix depuis leur chambre, d’autres encore se sont tenus à l’écart. Notre métier n’est pas de leur dire quoi penser de cet automne. Il est de leur donner les moyens de lire ce qui le leur a raconté.

La leçon de Herbert vaut pour nous. Retirer leurs héros à nos élèves serait inutile, et faux : ces récits leur ont appris la ténacité et la fidélité à la bande, qui ne sont pas des vices. Mais un héros qu’on ne sait pas lire finit toujours par lire à notre place.

Nos élèves n’ont pas besoin qu’on leur apprenne à aimer leurs héros. Ils ont besoin qu’on leur apprenne à les lire.

 

Le miroir et la marge

Cet article est une première pièce. Le 17 novembre, dans le cycle cyberdéfense et guerre cognitive du ComCyber, je présenterai la suivante : Le miroir et la marge. Ce que l’Occident a déposé contre lui-même dans la couche cognitive du cyber.

 

 

La rue de cet automne en offre le modèle réduit. Des lycéens empruntent leurs gestes à nos fictions ; un État choisit des visages d’écran pour leur répondre ; chacun lit l’autre avec un récit appris ailleurs. La même partie se joue à une autre échelle dans la guerre des récits. Quand les États-Unis et Israël ont frappé l’Iran, à la fin de l’hiver, Téhéran a répondu en briques de construction, en Toy Story, en pirates des Caraïbes. Il n’a rien inventé. Il a puisé dans la grammaire que l’Occident avait lui-même déposée, pendant trente ans, dans le monde entier, et il l’a retournée contre lui.

La conférence posera une question que cet article n’a fait qu’effleurer. Avant de chercher l’arme de l’adversaire, savons-nous reconnaître, dans notre propre culture, celle que nous lui tendons ? La défense cognitive commence par un audit de soi. Les enseignants le pratiquent chaque jour sans le nommer : lire ce que les récits installent dans les esprits, avant qu’un autre ne s’en serve.