Philippe Pelletier est docteur en Géographie, diplômé en langue et civilisation japonaises, professeur émérite près l’Université Lumière Lyon 2. Membre de l’UMR 5600 Environnement, Ville, Société. Directeur de la collection « Espaces critiques » aux Presses Universitaires de Lyon (PUL). Ancien directeur scientifique du Festival International de la Géographie (FIG). Prix Shibusawa-Claudel (1998), Grand prix de l’Académie de Marine (1999), Grand prix de la Société de géographie (2023). Ses travaux et publications portent sur la géographie du Japon, la géopolitique, la métagéographie, l’histoire idéologique de l’interface nature-société, les rapports entre géographie et écologie, la géographie et l’anarchisme d’Élisée Reclus.

La conférence a pour objectif de montrer comment les paysages japonais ont été construits comme symboles de l’identité nationale, depuis la fin du XIXᵉ siècle jusqu’aux courants néonationalistes contemporains. Le paysage, loin d’être neutre ou purement naturel, reflète les transformations historiques du Japon et constitue un instrument de pouvoir et d’affirmation identitaire.

Les visuels de cet article sont extraits du diaporama réalisé et projeté par Philippe Pelletier lors de sa conférence.

 

I – Aux origines de la conception du paysage japonais

Au XIVe siècle, sous l’influence du bouddhisme zen, venu de Chine, la combinaison de la montagne et de l’eau est une image du cosmos, dans lequel l’être humain n’apparaît pas ou peu.
Il s’agit en quelque sorte d’une dimension phénoménologique de ce qu’on appellerait de façon anachronique et postérieure, le paysage.

La notion de Fûkei apparaît à partir du XIXe siècle. Elle associe le vent et la lumière qu’on peut traduire par paysage.
Sous l’influence occidentale, on quitte la notion de Sansui  à une dimension de paysage objet ou paysage sujet. Le paysage objet pouvant être objectivé, voire mesuré, calibré. Il existe indépendamment de l’observateur. Le regard, l’interprétation, la culture donne un sens à ce qu’on voit du paysage sujet.

A la fin du XIXe siècle sont apparus en japonais d’autres néologismes dont celui de Keikan, qui est utilisé notamment par les géographes et qui correspond globalement à notre paysage.
A cette époque aussi le terme de Keiliki cherche à traduire la notion de paysage dans son étymologie, c’est-à-dire landschaft, « faire du pays ».

II – Shiga Shigetaka : la construction d’un paysage national japonais à la fin du XIXe siècle

A la fin du XIXe siècle, Shiga Shigetaka, considéré comme un géographe, mais diplômé en agronomie à l’université de Sapporo (Ile de Hokkaido), tente d’appliquer dans un espace plus ou moins tempéré des techniques agronomiques occidentales, très influencées notamment par les Américains.

Shiga est par ailleurs un grand voyageur (surtout de 1912 à 1923). Il adhère à la société de géographie de Tokyo, et se lance aussi en politique avec la Seikyô-sha, et surtout son magazine nationaliste identitaire Nihonjin, de la fin de Meiji.
Il essaye de redéfinir l’identité japonaise par rapport au contexte mondial et en particulier par rapport à la culture occidentale. Il promeut l’idée de Kokusugi, qui recherche une naissance nationale pure concernant le Japon.

En 1894, il publie son ouvrage majeur, Des paysages japonais (Nippon fükeiron) qui est réédité 15 fois.

Shiga sera un député ultra nationaliste pendant deux ans (1902-1904). Il est aussi intégré dans différentes instances des affaires étrangères, notamment pour le tracé des frontières avec la Russie.
Avant son ouvrage de 1894 sur les paysages, il effectue une réflexion à ce sujet. Son approche est une tentative plus ou moins réussie de mêler des conceptions savantes, scientifiques, occidentales, et mesurées, avec des approches plus traditionnelles. Donc tous ces phénomènes astronomiques terrestres qu’ils déclinent, et donc les paysages, doivent nourrir intérieurement la pureté nationale du peuple japonais.

Dans l’approche paysagère chez les nationalistes japonais, c’est pas tant les motifs et les paysages en tant que tels qui font la différence, mais le rapport esthétique et éthique sentimental avec ces paysages, notamment avec les occidentaux. Ce qui explique tout ce discours de l’harmonie avec la nature, malgré Fukushima et les pollutions.

Le mélange de la tradition et d’éléments occidentaux, notamment des ouvrages européens sur le Japon, construit le raisonnement suivant : on voit ce que les autres, les étrangers (plutôt les occidentaux) racontent de nous et on recycle.

Shiga distingue trois caractéristiques du paysage japonais.

L’un des éléments forts du livre de Shiga est le rapport aux montagnes et aux volcans.


L’approche viriliste est assez net. Shiga va être parmi les pionniers de l’alpinisme au Japon, sous l’influence britannique. Il existe historiquement un rapport très étroit entre l’alpinisme et le nationalisme.

L’auteur va alerter sur la destruction des paysages, des ressources, des forêts, des arbres, des châteaux en ruines. Il considère que la modernisation donc l’industrialisation dégrade les paysages japonais, et la perte d’une tradition.

La nostalgie d’un passé plus ou moins mythifié constitue l’un des substrats du nationalisme.
La société japonaise doit s’efforcer de protéger ses paysages contre des destructions pour garder son esprit d’humanité.

 

III – Produire des paysages, du début du XXe siècle jusqu’à la Haute croissance

L’une des conséquences du travail de Shiga est ce qu’on peut appeler la naturalisation du social.

Il va promouvoir l’expression très connue au Japon de Hakusha seishô, « sable blanc, pin bleu », correspondant à un paysage naturel traditionnel, classique. Mais ce type de paysage est en réalité une production complètement anthropique. La pinède en bordure de mer avait un objectif pratique de lutter contre les fortes marées ou les tsunamis.

Le sable blanc vient de l’arène granitique qui arrive de la mer intérieure sur les plages.


Le granit arrive sur les plages en raison du saunage traditionnel dans la mer intérieure, notamment dans les criques, permettant des marais salants.


La technique japonaise à l’époque consistait à chauffer l’eau de mer, pour dégager le sel. Mais le bois utilisé pour brûler, a entraîné la déforestation et l’accélération de l’érosion. L’arène granitique se retrouve ainsi en bord de mer. Les montagnes étaient alors complètement dénudées.

Dans la première moitié du XXe siècle, un autre courant apparaît le Zôengaku (l’étude du jardin), qui concerne plutôt les parcs urbains modernes.

La création de parcs nationaux commence en 1931. Une loi dans une logique de loisir, est articulée avec une politique économique liée aux compagnies ferroviaires, qui par leurs affichages, ont promu l’image des paysages. Cette dimension économique joue un rôle important dans la fabrication des paysages.

Après la guerre et les destructions massives, on rebâtit à l’identique dans un souci de respect de la propriété privée et de la trame foncière sur les mêmes parcelles.

Le Japon de la reconstruction, de la haute croissance, se caractérise par des terres pleines, des combinats industriels (l’industrialisation lourde).
On assiste à une urbanisation de type métropolisation et même mégalopolisation avec des paysages urbains sans fin.

Dans les banlieues, la maison traditionnelle a disparu, remplacée par des parkings, des petits immeubles.

Tanaka Kakuei devenu premier ministre au début des années 70, affirme dans son ouvrage, être inspiré par un puissant désir de rebâtir le foyer rural perdu.

 

IV – La théorie critique du paysage et l’affaire Nagayama (1969)

En 1969, l’apparition de la théorie du paysage donne une vision critique de la fin du paysage. Elle part d’un fait divers qui marque la population japonaise. Un serial killer qui s’appelle Nagayama Norio, originaire de Hokkaido, cherche à s’installer à Tokyo afin de s’extraire du Japon rural profond et de la situation de misère de sa famille. Effectuant plusieurs petits emplois, il en vient à assassiner plusieurs personnes dans plusieurs villes de l’archipel (Tokyo, Kyoto, Nagoya, Nanae…) en l’espace d’un mois.

Trois cinéastes vont décider de refaire le parcours et d’en faire un film. Leur théorie (très discutée et critiquée) est de dire que ce qui a poussé cet homme à l’acte, est lié au paysage, qui subit une déstructuration par l’industrialisation et l’exode rural. C’est en quelque sorte un choc paysager de la grande ville qui produit des travailleurs peu formés, solitaires, célibataires, souffrant d’une grande précarité.

Selon eux, le Japon des années 70, de la Haute croissance, est homogénéisé, banalisé, uniformisé à cause de l’industrialisation et de la métropolisation, dans une logique du pouvoir politique qui organise les espaces.

La théorie du paysage devient ainsi une critique radicale de la société japonaise contemporaine.
Le film, réalisé en 1969, provoque un scandale et ne sera diffusé qu’en 1975. Le projet consiste à montrer que les paysages japonais ne sont pas simplement des décors. Ils témoignent de l’organisation du territoire, de la hiérarchie sociale et des effets de la modernisation.

Philippe Pelletier présente une autre œuvre cinématographique, Le Petit Garçon (1969), de Nagisa Ōshima, pour illustrer cette approche critique du paysage.

 

V – A partir des années 2000, le paysage devient un objet idéologique par le retour du nationalisme

A partir des années 2000, le développement du néonationalisme au Japon est incarné par le premier ministre Abe Shinzo, assassiné en 2022.
Son grand-père, Kishi Nobusuke, avait occupé des fonctions importantes dans l’administration coloniale japonaise en Mandchourie. Emprisonné par les autorités américaines pour crime de guerre, il est ensuite libéré dans le contexte de la guerre froide. Cette réintégration s’explique par la transformation des priorités géopolitiques américaines. Avec la stratégie d’endiguement du communisme, les États-Unis cherchent à s’appuyer sur certains anciens cadres du régime militariste. Kishi Nobusuke devient alors premier ministre (1957-1960)
Abe Shinzo revendiquait lui-même l’héritage politique de son grand-père.

Le néonationalisme s’appuie sur une nostalgie de l’Empire. Il faut que dans le pays de Hiroshima et de Nagasaki, le Japon se dote de la bombe atomique.

En 2006, Shinzo Abe publie Vers un beau Japon, un ouvrage exprimant son programme idéologique. La référence au paysage y est en partie implicite. Elle apparaît à travers les évocations du pays natal, du village traditionnel et des formes de vie associées à un Japon idéalisé.
Le paysage devient alors un support de représentation de la nation : il renvoie à une communauté historique, à des valeurs partagées et à une continuité entre le passé et le présent.

Le paysage devient ainsi un objet idéologique explicitement mobilisé par le néonationalisme. Des courants d’extrême-droite utilisent la représentation d’éléments emblématiques du Japon, associant tradition, nature, culture et modernité : les fleurs de cerisier, symbole classique du Japon, le mont Fuji, des monuments et des éléments architecturaux, les sushis et d’autres références culinaires, les forêts et les paysages naturels, des symboles de la modernité japonaise, comme la tour de Tokyo.

La continuité entre Shiga et les discours contemporains résident dans l’idée que les paysages exprimeraient une identité nationale spécifique. La différence est que cette conception ancienne est réactivée dans le cadre d’un projet politique contemporain de restauration de la puissance nationale.

 

VI – Fukushima et les reconstructions après 2011 : les contradictions de la mise en paysage

Les paysages laissés sans habitant après l’accident nucléaire de Fukushima (2011) illustrent une autre forme de rupture entre le territoire, ses habitants et les représentations traditionnelles du paysage.

Les hautes digues de l’après tsunami renvoie à l’industrie du béton de l’après-guerre. Cela a redonné une actualité à la théorie critique du paysage des années 70.

De manière générale, les infrastructures et les nouveaux espaces bâtis participent à la production de paysages qui ne sont pas naturels ni hérités de la tradition. Ils sont le résultat de décisions politiques, de contraintes techniques.