Michel Foucher est géographe, essayiste, diplomate et ancien ambassadeur.
Cette conférence inaugurale de la 37e édition du FIG (2026) est inscrite au Plan national de formation (PNF).
Pour débuter son propos, il indique que lors du congrès de la société géographique russe présidé par l’ancien ministre de la Défense, à l’automne dernier, Vladimir Poutine a demandé à son gouvernement de proclamer 2027 année de la géographie en Russie. Le président russe a ajouté que l’événement principal sera la consolidation des nouvelles cartes de la fédération.
Les territoires ukrainiens annexés y seront mis en avant présentant les terres occupées comme faisant partie intégrante de la fédération de Russie. Il est vrai qu’au Kremlin, on ne parle plus d’Ukraine, on parle de Новороссия, Novorossia, comme à l’époque de Catherine II pour désigner la moitié orientale et méridionale de l’Ukraine.
Les projections cartographiques, outils de représentation du monde et enjeux géopolitiques
La Russie a voté en faveur de la résolution du 4 septembre 2026 de l’Assemblée générale des Nations Unies, présentée par le ministre togolais des affaires étrangères et l’Union africaine, pour passer de la projection de Mercator à la projection dite Equal earth (une projection américano-canadienne) qui offre une représentation plus équitable des surfaces.
La Russie a voté pour cette projection car elle constitue un levier contre la domination cartographique occidentale.
La résolution a été adoptée par 164 voix pour, 6 abstentions. Les six états qui se sont abstenus, sont tous situés sur les confins orientaux. L’Ukraine, parce que la Crimée sur cette carte, n’était pas de la même couleur que le reste de l’Ukraine : elle était en blanc. Estonie, Lituanie, Moldavie et Géorgie, par solidarité avec l’Ukraine. La Serbie, parce que le Kosovo était indiqué comme étant indépendant. Les États-Unis ont voté contre. Ils ont dénoncé un projet idéologique radical et ont critiqué la notion africaine de justice cognitive. La diplomate américaine à New York ignorait complètement que la projection de Mercator avait été abandonnée par le bureau du géographe du département d’État depuis avril 2021.
La France a justifié le choix de passage de Mercator à Robinson (projection pseudo-cylindrique très proche d’Equal earth ou de Eckert IV), en expliquant qu’elle préserve mieux les configurations et les superficies. Elle offre une représentation plus précise que le cas précédent, inchangée depuis les années 90.

Source : Ministère des Affaires étrangères
Le temps long de la construction européenne : trois séquences historiques fondamentales
Pour la troisième fois depuis les années 1950, les acteurs européens doivent se déterminer face à une situation stratégique qui les dépasse, essentiellement par rapport à ce qui se passe à l’Est, sur les confins orientaux qui ont bougé. La construction européenne ne se réduit pas à l’entente entre De Gasperi, Schuman et Adenauer : elle s’inscrit dans un contexte stratégique fondamental.
Premier épisode : l’après-guerre puis la guerre froide, avec l’implication directe des États-Unis
A – Les États-Unis, acteurs dans la construction européenne, dans le contexte de la Pax Americana
Roosevelt et ses successeurs disent qu’il faut rester en Europe, à l’inverse de 1919, car il faudrait encore y revenir. Il s’agit de réintégrer les vaincus et de réorganiser la partie occidentale.
C’est la Pax Americana. Il existe un lien d’encadrement (et non de subordination) entre la construction européenne des origines et la Pax Américana. Ce qui pose problème aujourd’hui. Sous l’impulsion des États-Unis, notamment avec l’Allemagne et l’Italie, pays agresseurs, l’idée émerge qu’il faut construire une communauté qui soit fondée sur le refus de la force et de la puissance, après des siècles de querelles et de guerre. Cette vertu initiale est aujourd’hui notre faiblesse. Il faut assumer ses contradictions.
Les Américains veulent éviter les erreurs de 1919. Un effort d’anticipation extraordinaire, puisqu’ils pensent, avant même leur entrée dans la guerre, à la réorganisation de l’Europe après la défaite hitlérienne.
Il faudra cette fois-ci réintégrer les vaincus et non pas leur imposer des réparations. Il en est de même pour le Japon.
Le général Marshall dit le 5 juin 1947 à l’université d’Harvard que « le remède consiste à briser le cercle vicieux (c’est-à-dire les nationalistes, les fascistes…) et à rétablir la confiance de la population européenne dans son avenir économique pour les différents pays de l’Europe ». Le plan Marshall correspond à 16 milliards de dollars de 1952 (164 milliards de $ de 2026), soit 0,5 % du PIB américain.
Les États-Unis sont donc très impliqués dans la construction européenne. Cela contredit l’« histoire alternative » de Trump, selon laquelle l’Union européenne aurait été créée pour saboter les États-Unis.
La Pax Americana a créé les conditions de la concurrence de l’Union européenne contre la domination américaine.
B – La réintégration de l’Allemagne
Robert Schuman était sur une position très conservatrice en ce qui concerne l’Indochine. Il n’était pas sur une ligne d’indépendance, contrairement au gouvernement américain qui souhaite tendre la main à l’Allemagne (qui souhaite réintégrer l’Europe occidentale).
C’est le propos de la lettre du secrétaire d’État américain Dean Acheson à Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, du 30 octobre 1949) : « Je crois que notre politique allemande et que le développement d’un gouvernement allemand capable de trouver sa place dans l’Europe occidentale dépendent de l’engagement que votre pays assumera à la tête de l’Europe ».
Autrement dit, le message américain encourage Robert Schuman au rapprochement avec l’Allemagne pour obtenir le leadership en Europe.
Konrad Adenauer cherche à sortir de son statut de paria. Sacrifier le charbon et l’acier était très secondaire par rapport à la menace de l’armée rouge dans la trouée de Fulda, à 320 km de Strasbourg (par la route), « à deux étapes du tour de France », comme disait le général De Gaulle !
Deuxième épisode : l’effondrement soviétique de 1991 : un vide que l’on va combler
Le concept clé à ce moment-là est l’élargissement. Il s’agit au fond d’étendre l’Europe démocratique. Euphorie de notre côté, et double illusion dès 1991.
La première illusion a été de penser que la fin de l’Union soviétique était le début de la démocratisation de la Russie.
Deuxième illusion : croire que les États-Unis seraient éternellement attachés à l’ordre international qu’ils avaient construit en 1945. Cette double illusion conduit à l’introversion de l’Union européenne qui continue à organiser ses affaires dans l’indifférence complète des évolutions du monde, et notamment de la trajectoire autarcique de la Russie. Celle-ci a été perçue comme un grand marché émergent à trois heures de vol de Paris ou de Berlin.
L’effondrement de l’Union soviétique s’est effectuée par elle-même et sur elle-même et non pas à l’issue d’un complot occidental, comme on le dit aujourd’hui au Kremlin. L’OTAN va combler ce vide avec le fameux « enlargement ». Ce concept est mis en place par Sandy Berger, qui dirige le conseil à la sécurité nationale sous Bill Clinton.
La CEE devient Union européenne en 1993. L’Europe centrale va s’intégrer dans ce qu’on appelle à Varsovie ou à Riga, la famille euro-Atlantique. Le cadre américain, qui protège, est bien présent. La sécurité est Washington et les fonds structurels, sont à Bruxelles. Des critères d’adhésion (les critères de Copenhague) ont été inventés… reposant sur Montesquieu (la séparation des pouvoirs) et l’économie de marché.
On distingue encore deux écoles, deux conceptions dans la construction européenne. Avec Robert Schuman, on rassemble ceux qui se ressemblent, autour de la démocratie. Pour Jean Monnet, c’est un grand marché, le plus large possible, inspiré par la conception américaine, (la conception allemande aujourd’hui).
Le « Big Bang » de 2004 désigne le plus grand élargissement de l’histoire européenne, avec l’adhésion de dix pays. A l’époque les Grecs bloquent l’élargissement à la Pologne, si on n’intègre pas Chypre. Si on avait fait du cas par cas comme on le fait maintenant, la Pologne ne serait pas entrée dans l’Union européenne en 2004. Selon Michel Foucher, on ne pouvait pas laisser la Pologne de Jean-Paul II et de Lech Walesa à l’écart de cette phase, même si elle n’était pas prête.
Troisième épisode, depuis février 2022
Face à une menace directe de la Russie, le besoin de réorganiser l’espace du continent européen est apparu, dans un contexte où Trump considère l’Union européenne comme un adversaire, sinon comme un ennemi.
L’Ukraine est la victime expiatoire de la perte de statut de la Russie.
Il n’y a rien de pire que les pertes de statut. Les causes de guerre sont rarement pour les ressources ou les frontières, pour le charbon ou le pétrole. Mais la crainte d’une perte de statut… L’Europe n’est pas responsable, mais la Chine l’est.
La tragédie ukrainienne ravive la question des limites extérieures de l’Union européenne ou de l’Europe démocratique. Ce sujet n’est pas consensuel, même entre la France et l’Allemagne. Les Français sont en fait très réticents à de nouveaux élargissements.
Traditionnellement du côté de Washington, jusqu’à Trump, l’Union européenne devait coïncider avec les pays membres du Conseil de l’Europe, Turquie comprise, sans la Biélorussie.
Il ne s’agit pas d’une question de capacité militaire, mais d’une question de leadership. S’il n’y a plus de leadership américain de l’autre côté de l’Atlantique, qui est le chef en Europe ? Paris ou Berlin ? Le fait qu’il y ait l’OTAN évitait de nous poser cette question.
Ce sujet est complexe parce que les questions de défense et de sécurité ne sont pas des questions communautaires ou d’union. Ce sont avant tout des questions régaliennes, autrement dit de souveraineté nationale. Un défi se présente donc devant nous.
Pour la première fois, la future limite de l’Union européenne correspondrait à une ligne de front. Or nous ne sommes pas prêt à gérer cela.
Les deux catégories de réponses que nous avons données depuis février 2022 sont d’initiative française.
D’abord, face aux demandes d’élargissement, Michel Foucher pense qu’il faut sortir du choix binaire (oui ou non pour l’adhésion) mais il faut inventer des formules progressives, d’intégration graduelle.
Lorsque l’Ukraine fait acte de candidature au printemps 2022, l’Élysée ne semble pas favorable. En effet, on ne peut pas commencer des négociations avec un pays en guerre. D’autant plus qu’il existe déjà une liste d’attente dans les Balkans.
Enfin, il faut au préalable réformer le fonctionnement de l’Union européenne. De ce fait, il convient de réfléchir à une communauté politique européenne, où tous les états du continent se réunissent, y compris les Turcs et les Britanniques pour discuter de questions politiques et stratégiques à égalité de conditions, qui ont tous des intérêts communs.
La deuxième réponse se réfère à la formule allemande. Elle propose le statut d’État associé, dans tel ou tel domaine.
L’autre format avancé n’est pas à 27, mais à six. c’est ce que le président français a appelé « la coalition de volontaires », composée de pays qui ont les capacités militaires à aider l’Ukraine (la Pologne, la Suède, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la France).
La construction européenne impose donc un raisonnement multiscalaire. À l’est, il y a toujours du nouveau. M Poutine s’est donné jusqu’au printemps 2027 pour obtenir la capitulation de l’Ukraine. Dans un contexte d’hostilité des États-Unis, les Européens sont seuls.
Le calendrier électoral occidental est chargé, et l’effet du « plus jamais ça » s’estompe avec la disparition des derniers témoins du XXe siècle (Shoah, vétérans du débarquement). Ce slogan prend fin lorsque le souvenir n’existe plus. Les leçons du XXe siècle ont perdu leur pouvoir de financer la politique européenne. Pour les jeunes générations, le communisme et le fascisme représentent un passé lointain.
En 2027, la Russie imprimera des cartes et l’Europe des bulletins de vote. La combinaison de l’année de la géographie russe et de l’année de l’histoire en Allemagne pourrait tourner au cauchemar.





