Des images publiées dans le New York Times ont fait le tour de la planète médiatique. Jean-Marc Besse fait le parallèle avec les photographies de lieux en guerre (Gaza, Liban, Ukraine) : à chaque fois, le paysage apparaît détruit. Le philosophe Glenn Albrecht parlait de solastalgie pour décrire la souffrance des individus qui voient disparaître le cadre de leur vie. Il s’agissait pour Albrecht d’une exploitation minière et il y voyait alors une perte de monde. Dans les opérations militaires, Jean-Marc Besse observe que le paysage est lui-même l’objet des destructions. Elles visent à anéantir un élément de sens collectif nécessaire à l’existence d’un groupe.
Qu’est-ce que ça fait que nos paysages disparaissent devant nous ?
Le paysage est toujours à portée. L’expérience de Daniel Buren, Emprunter le paysage (1985), montre une mise en scène qui fait du paysage un objet
Jean-Marc Besse nous invite à aller au-delà du cadre : le paysage ne peut se réduire ni à l’image, ni à la vue. Éric Dardel, dans L’Homme et la terre, rappelle que le paysage n’est pas uniquement fait pour être regardé. Le paysage est aussi une histoire. Jean-Marc Besse évoque même un « espace historique ». Il met même en garde contre le fait de ne le considérer que comme un décor pittoresque.
Sortir de l’impasse entre nature et culture
Peut-être la notion d’écologie n’est pas assez aboutie et la notion de paysage nous permettrait de sortir d’une impasse intellectuelle opposant nature et culture. Ainsi, en Colombie, la modification du statut juridique du fleuve Atrato n’a pas pris la forme d’une personnification juridique, mais de la reconnaissance de droits d’un milieu, constitué par un ensemble d’usages sociaux : ce sont les droits « bio-culturels ».
Le milieu est l’espace que nous vivons et la manière dont nous le vivons au quotidien. Cette expérience fait sens, y compris dans les moments de destruction. Dans ces moments, souvent des individus cherchent à emporter des photographies personnelles avant de quitter les lieux. Le paysage a toute sa place car nous en faisons l’expérience quotidiennement. Pour Vittorio Gregotti, il peut y avoir rencontre entre géométrie et géographie (chapitre 2 du Territoire de l’architecture) et cela donne au paysage un caractère esthétique.
Le paysage est aussi un espace politique, comme l’illustre le frontispice du Léviathan, œuvre de Thomas Hobbes parue en 1651 : l’État y surplombe le paysage, et l’on retrouve ce même surplomb dans l’État qui met en place les grandes infrastructures (barrages, lignes ferroviaires).
Des paysages qui se transforment
En remontant la rue Vilin de Robert Bober (1992), film tiré d’un livre de Georges Perec, décrit un paysage du quotidien qui se modifie au fil des années. Autre moment de changement : la conquête coloniale a abouti à la création de nouveaux paysages, en lien avec l’extractivisme. L’ouvrage Description de l’univers de l’ingénieur et géographe français Alain Manesson Mallet, paru en 1683, permet de se rendre compte des changements opérés.
Le paysage procure un sens à l’existence. Ceci pourrait expliquer pourquoi nous avons du mal à résoudre les problèmes environnementaux : nous avons une expérience dégradée. Ainsi, Julien Gracq, dans les Carnets du grand chemin, montre comment la modernité transforme les paysages que nous fréquentons. Jean-Marc Besse montre néanmoins comment le paysage permet de rester en contact avec le monde. Ce « réel » a une importance dans une époque où les écrans sont omniprésents.
Il conclut en distinguant trois manières de comprendre l’attention : être attentif (connaître le monde qui nous entoure), faire attention, être attentionné.





