Face aux tensions entre les grandes puissances et aux bouleversements des équilibres mondiaux, comment penser la géopolitique dans la durée ? 20 tendances lourdes dessinent le monde qui vient : nouveaux pôles de puissance, IA, drone, énergie, ressources stratégiques ou vieillissement démographique. Émilie Aubry décrypte les problèmes du monde du 21e siècle grâce à l’appui des cartes.

Parcours et genèse de l’ouvrage

Emily Aubry devient en 2017, à la mort de Jean-Christophe Victor, le « visage » du Dessous des cartes. Elle dirige ensuite l’équipe de l’émission, composée de géographes, de cartographes et d’universitaires. En 2021, l’arrêt de l’émission Esprit public lui permet de prendre les rênes de ce rendez-vous hebdomadaire mythique d’Arte.

Elle explique l’intérêt croissant pour la géopolitique par deux éléments : la création de la spécialité HGGSP et la multiplication des crises, qui obligent à « penser la géopolitique pour tous » (attentats, Covid et interdépendance sanitaire, puis guerre en Ukraine et Moyen-Orient avec leurs répercussions).

Les manifestations lycéennes actuelles montrent les inquiétudes des jeunes face à ce chaos du monde, qui peut épuiser. Cela pose le problème de l’analyse pérenne : avec le retour de Trump, on aurait pu consacrer une émission par jour à ses décisions, puis à ses revirements. D’où l’ambition du livre : ne pas devenir obsolète rapidement, dégager de grandes tendances et des repères pour définir le monde tel qu’il est et sera (dronisation, nouvelles puissances, Asie où s’écrit le monde de demain, enjeux climatiques, essor ultra-accéléré des énergies renouvelables).

Le Dessous des cartes : la fabrique des émissions et leurs formats

Une démarche de médiation par la carte. Les cartes éclairent un monde obscur et racontent le monde en posant des faits. Elles se veulent rassurantes face à la fureur des médias, des opinions et des fake news. Comprendre, c’est déjà faire un chemin : la carte est la première étape du voyage, elle structure la pensée et fait rêver.

Des choix de méthode. Depuis 2017, l’émission utilise la projection Equal Earth, que le ministère des Affaires étrangères vient d’adopter. Pour Emily Aubry, « si on n’est pas capable de s’entendre sur une carte, c’est mal parti ».

Le processus de l’émission hebdomadaire. Elle est pensée comme un grand dossier sur les grandes lignes de partage du monde contemporain. Tout commence par une phase de recherche auprès d’universitaires (thèses), puis vient la production d’une vingtaine de documents cartographiques, suivie de l’animation (cartes animées, pictogrammes) réalisée avec les cartographes. L’étape fondatrice consiste à transformer le travail universitaire en visuel, en le simplifiant. L’ensemble demande environ une semaine de travail.

Une offre démultipliée. L’émission a multiplié ses formats. Le Dessous des cartes, l’essentiel est un format ultra-réactif, préparé en une journée et réalisé le matin pour le soir. Le format hebdomadaire, lui, s’appuie sur des chercheurs et s’inscrit dans des temps longs. S’y ajoutent les « grands entretiens » avec des experts, ainsi que l’Académie du Dessous des cartes, qui propose des conférences interactives en direct avec des lycéens pour débattre des grands enjeux contemporains. Arte permet aussi à Emily Aubry de se rendre sur le terrain, sur des points chauds du globe, environ tous les deux mois.

Focus sur quelques cartes représentatives des enjeux actuels

Le golfe Persique (carte de 2024, issue de l’atlas La puissance et la mer)

  • Cet espace est perçu comme un lieu de circulation, et l’on en découvre aujourd’hui la vulnérabilité.

  • Les Gardiens de la révolution se préparent depuis des années à une guerre contre les États-Unis. Par la maîtrise des récits et des drones, ils tiennent tête à la première puissance mondiale. Le système repose sur une guerre déléguée au Hezbollah, au Hamas et aux Houthis.

  • L’Iran entre dans une seconde phase, la conflictualisation maritime : blocage d’Ormuz, puis menace de blocage de Bab el-Mandeb, autre verrou majeur d’un espace par lequel transite un tiers du commerce des hydrocarbures.

  • Ce scénario était redouté depuis longtemps. L’Arabie saoudite a développé le corridor de Yanbu, un pipeline est-ouest vers la mer Rouge, mais une milice irakienne proche de l’Iran l’a ciblé et endommagé.

Ormuz, point d’étranglement

  • La carte pose la question des ZEE et de la territorialisation des mers. Ce droit de la mer récent, qui donne un accès privilégié à une zone, est remis en cause par des États, ce qui accélère la territorialisation.

  • Le modèle de développement de cet espace, à cheval sur les mondes oriental et occidental et fondé sur la paix, est aujourd’hui menacé.

  • Se pose la question des routes alternatives et de possibles péages maritimes. Le sujet a été évoqué à propos du traité régissant les détroits du Bosphore et des Dardanelles (contrôle turc), et le canal de Suez montre ce que peut rapporter un péage. Que se passera-t-il le jour où les puissances qui contrôlent un détroit voudront en tirer profit, en user comme d’un levier ou d’une arme dans un rapport de force ?

Les drones réinventent la guerre (p. 34)

Cette carte fait la synthèse de tout un chapitre sur la dronisation.

    • Un phénomène mondial et récent, issu du champ militaire américain, mais arme préférée des acteurs irréguliers (groupes rebelles en Birmanie, par exemple). Un drone coûte, neuf ou d’occasion, coute beaucoup moins cher que d’autres armes et des drones de loisir peuvent être équipés d’armes. La dronisation rebat les cartes et « donne sa chance à tout le monde ».

    • L’Ukraine : Poutine pensait prendre Kiev en quelques jours, mais l’adaptabilité et l’agilité de l’industrie de défense ukrainienne ont permis de fabriquer des drones FPV, devenus des armes tactiques majeures qui révolutionnent les champs de bataille (la « guerre des drones »). La Russie, d’abord approvisionnée par l’Iran, en a récupéré les brevets et le savoir-faire et développe une usine géante à environ 1000 km de la frontière ukrainienne, à grand renfort de propagande.

    • La Turquie met en place une « diplomatie du drone » peu coûteux, vendu aux Ukrainiens avant le développement de leur propre industrie. Devenue puissante et agile, l’Ukraine a proposé des drones de protection aux monarchies du Golfe lorsque celles-ci ont été attaquées.

    • Les États baltes : E. Aubry en revient. Les drones y sont devenus un grand enjeu et des citoyens transforment des drones sportifs, car règne la conviction intime que Poutine ne s’arrêtera pas là.

    • Le marché de l’armement évolue, avec l’importance croissante des satellites, utiles au renseignement comme au guidage des drones. Des acteurs comme Musk s’engagent, mais peuvent vite se retourner.

    • La guerre hybride : le drone est l’arme préférée de Poutine pour terroriser les populations allemandes, baltes, etc., car un survol crée l’incertitude (surveillance ? tir ?).

      • Les nouveaux bruits de la guerre : ils sont un traumatisme pour les Ukrainiens, qui vivent avec le bruit des drones, savent en reconnaître les types au son et utilisent des applications pour les localiser (voir la série d’Arte Radio La guerre sonore).

      • La ligne de front n’a plus beaucoup de sens, car la zone de mort s’est élargie.

  • Les nouveaux bruits de la guerre : ils sont un traumatisme pour les Ukrainiens, qui vivent avec le bruit des drones, savent en reconnaître les types au son et utilisent des applications pour les localiser (voir la série d’Arte Radio La guerre sonore).

  • La ligne de front n’a plus beaucoup de sens, car la zone de mort s’est élargie.

L’Arctique (p. 84)

  • Anchorage : rencontre « entre voisins » selon les mots de Trump. Les deux pays sont séparés de 85 km, avec les îles Diomède entre eux : la grande appartient à la Russie, la petite aux États-Unis, à 3 km l’une de l’autre. Dans l’entourage de Poutine, on a un temps imaginé un tunnel « Trump-Poutine » entre les deux îles, signe d’une volonté de rapprochement fondée sur la convergence des deux dirigeants.

  • Routes maritimes : la fonte permettrait l’ouverture de nouvelles routes, notamment la route du Nord-Est, qui fait rêver face à la saturation ou à la longueur d’autres routes (Malacca, Suez). Les routes vont changer et l’on redécouvre des routes d’autrefois, comme celle de l’Afrique, continent de l’avenir, où des ports comme Durban vont se développer.

  • Ressources stratégiques : minerais, gaz, pétrole, terres rares (l’une des raisons pour lesquelles Trump voulait mettre la main sur le Groenland).

La Chine (p. 14)

  • La carte éclaire le citoyen pour comprendre le narratif des différentes autocraties. Les cartes ont raconté l’expansion territoriale chinoise : la Chine se dit pacifique alors qu’elle a été en guerre avec ses voisins et reste en conflictualité avec l’Inde et en mer de Chine.

  • Elle produit, comme Trump, une cartographie alternative en ressortant de vieilles cartes, comme celle de la « ligne à neuf traits ».

  • Elle veut « récupérer » Taïwan par une tactique informationnelle de soft power qui ne fonctionne pas. L’île se prépare à une invasion, alors que ce n’est pas forcément le scénario des Chinois.

  • L’atlas traite de toutes les conquêtes (Tibet, Xinjiang, « prison à ciel ouvert »). Il déconstruit le narratif chinois et distingue plusieurs typologies de violations du droit international.

 

Echange avec le public : questions /réponses

Comment ne pas perdre espoir ?

Vivre avec un smartphone fait croire qu’il y a toujours des guerres et des catastrophes, ce qui est très anxiogène et provoque colère et choc face aux morts. Dans le cas du conflit israélo-palestinien, il faut en revenir à la carte pour affirmer le droit international. E. Aubry relève aussi que la génération actuelle a connaissance du monde et conscience des enjeux contemporains.

Quelle est la place de l’Europe dans ce chaos ?

  • Arte étant une chaîne européenne, le regard sur l’Europe est constant. Les discours déclinistes venus de puissances « ennemies » encouragent en Europe l’euroscepticisme ou une posture « euro-interrogative ».

  • Une lecture plus positive est possible : une vraie citoyenneté européenne se développe, notamment via Erasmus, où se construit une « petite Europe » dans les universités et les échanges. Les valeurs fondatrices de l’Europe sont les libertés, le droit et les contre-pouvoirs.

  • L’Europe de la défense se développe sur son flanc oriental (soldats français et canadiens déployés dans les États baltes). Prise entre le feu de plusieurs autocrates (États-Unis, Russie), elle doit se penser comme une puissance.

Arctique : quelles conséquences de l’ouverture des routes ?

C’est un fantasme de beaucoup de puissances, comme la Russie, qui investit dans le port de Mourmansk, jamais gelé. Mais les experts se projettent peu, et de moins en moins : la navigation reste très difficile et, même avec des brise-glaces, les conditions de circulation sont très compliquées.

Comment garder espoir et être optimiste ?

  • Les autocrates ne sont pas éternels, en France comme en Europe.

  • Aux États-Unis, la démocratie est abîmée mais reste une démocratie : élections, débat.

  • Il faut apprendre de la résilience des Européens de l’Est (Roumanie, Pologne, États baltes), qui ont conscience de ce que c’est d’être européen. Ces populations sont au clair sur la réalité de la menace et donc capables d’y faire face : la combativité permet de garder espoir.

Conclusion. E. Aubry cite une formule de son grand-père : « Le pire n’est jamais sûr, essayons d’en être certains. »