La sociologue et politologue bulgare Anna Krasteva ouvre son intervention sur une anecdote : suite à la fête nationale bulgare des années 1990, les dirigeants communistes reprochent à la manifestation de ne pas être suffisamment « gaie et spontanée ». La question est donc celle de la façon dont les citoyens créent et s’approprient une citoyenneté.
Dans ce cadre, le paysage devient à la fois acteur, enjeu et langage de la mobilisation, dans les trois pays balkaniques et post-communistes que sont la Serbie, la Bulgarie et l’Albanie.
L’espace public, laboratoire de citoyenneté
Largement public, l’espace urbain est un laboratoire de citoyenneté, entre contestation et appropriation. La citoyenneté résulte ici de plusieurs dynamiques : la création, la critique de perspectives politiques trop pessimistes, et la production d’un changement transformateur source de citoyenneté (une forme d’agency qui prouve que la citoyenneté n’est pas un héritage mais une construction).
La démocratisation de ces pays passe par la reconquête de l’espace urbain et symbolique, et notamment par :
- la transformation du mausolée de Dimitrov en scène d’opéra par les élites
- une citoyenneté contestataire (protestations populaires)
- une citoyenneté créative (avec la peinture d’un monument dédié à l’armée soviétique et le transfert d’un répertoire de mobilisation entre les pays – l’apparition d’un piano blanc au centre d’une place, à Sofia comme à Istanbul)
Émerge aussi une citoyenneté verte et moderne qui transforme les intérêts en valeurs, les partis en expériences militantes et les structures officielles en réseaux numériques.
En revanche, le national-populisme est lié à une appropriation identitaire et exclusive de l’espace public : certains rituels consistent à former un cercle pour éviter aux communautés roms de participer à la manifestation, d’autres reprennent les codes du fascisme (flamme, salut, slogan) et les idéaux de virilité et d’ordre public.
De l’enjeu local au rejet partagé de la corruption des élites
Ces dernières années, l’espace public est devenu un espace de reconquête face à la capture institutionnelle du droit et des paysages.
En Albanie, la Révolution des flamants roses s’oppose à la privatisation d’un milieu naturel protégé par une élite corrompue, qui modifie les règles administratives de façon opaque pour favoriser les intérêts privés.
En Serbie, une contestation étudiante provoquée par l’effondrement de l’auvent d’une gare s’oppose depuis deux ans à la corruption du régime. Il s’agit cette fois de parcourir le territoire national, en le politisant et en le transformant en ressource politique.
Dans les deux cas, une cause locale devient un enjeu transpartisan et politique, mais aussi une demande d’accountability adressée aux élites, qui alimente un répertoire d’action partagé. Les manifestations participent ainsi à la construction d’un ethos citoyen par l’usage politique et les transformations du paysage urbain.





