Cette intervention est une rencontre littéraire sous forme de questions réponses au cours de laquelle le géographe Gilles Fumey, spécialiste de l’alimentation, questionne l’écrivaine Blandine Giambiasi sur sa démarche d’écriture d’ouvrages mêlant alimentation et paysage, l’autrice ayant décidé de marier ses deux passions : la cartographie et la cuisine.

Introduction par Gilles Fumey

Cette intervention essaie de révéler comment fonctionne cette alliance entre alimentation et paysages avec Blandine Giambiasi. Qu’est ce qui l’intéresse dans les paysages ? A-t-elle été naturaliste ? Comment est-elle arrivée à rédiger ses livres, quelle a été sa démarche ?

Cet ouvrage se compose des recettes pour manger le paysage.

Blandine Giambiasi se qualifie d’auteure, ce qui lui permet de n’être ni géographe, ni biologiste, et de pouvoir allier dans sa démarche de nombreux regards. Elle est l’auteure des ouvrages Le Goût d’un fleuve, La Charente, et Le goût des îles, publié en 2025, aux éditions La Nage de l’Ourse.

ALLER DANS LES PAYSAGES

La curiosité

En premier lieu, l’auteure se promène dans les paysages. Et à la fin, un livre naît.

Gilles Fumey soulève la question de l’idée d’aller dans les paysages qui lui semble originale.

Blandine Giambiasi répond que la curiosité la pousse vers les paysages. Elle s’intéresse aux nourritures, à ce qu’elles produisent en nous et comment elles façonnent nos paysages.

L’auteure se demande ce que l’on va devenir si l’on continue à manger ce que l’on consomme .

Elle essaye de traduire l’impact qu’ont les nourritures sur nous-même, sur la société, mais aussi sur notre environnement proche et donc sur nos paysages qui sont cultivés, aménagés, ou plus au contraire délaissés.

La nourriture est un sujet transversal pour aborder la santé, le bien être, la diversité des nuances de goût, ou de culture.

Pour son premier travail, Blandine Giambiasi a choisi de s’intéresser aux fleuves et notamment aux eaux des sources. Elle questionne ce fleuve qui est une unité paysagère de la source à l’océan.

Elle rencontre ce paysage à pied, elle observe et rencontre des gens. Elle voit le fleuve évoluer. et Cette démarche a duré un mois.

 

Chercher l’origine des choses en explorant le paysage

Gilles Fumey : pourquoi est-elle allée à la source ? Qu’est ce qui l’a attirée là ?

Blandine Giambiasi : pour chercher l’origine des choses. Il s’agit à la fois d’une démarche symbolique (aller à la source) mais aussi d’observer d’où viennent nos nourritures.

Certaines parties sont moins visibles de la nourriture : dans le sous-sol, sous l’eau, dans les vents et les lumières qui comptent aussi. L’autrice a peur de la perte de cette mémoire, de cette connaissance de la nourriture et de la diversité de goût et des vertus de l’alimentation.
Gilles Fumey pose la question de son rapport à la nourriture.

Blandine Giambiasi : elle va à la source pour nous. Son livre est un récit de voyage et un inventaire amoureux de recettes associés à ces paysages. De plus il y a un enjeu sérieux à s’intéresser à nos nourritures. Avec l’industrialisation de nos paysages pour se nourrir, on perd beaucoup à oublier la diversité de nos paysages qui nous offre une diversité de nourriture.

Des espèces sont adaptées à un milieu, à un sol. Aller jusqu’à les trafiquer en laboratoire pour des questions de productivité questionne. On perd le recul sur ce que ça fait. Plante soumise à la sécheresse, … si on perd cette diversité, on perd une intelligence folle à laquelle on savait se relier en cueillant dans la nature, ou en élevant, …

LA TRANSMISSION AU CŒUR DU PROJET DE L’OUVRAGE

Une démarche qui remonte à l’enfance ?

Gilles Fumey  essaye d’imaginer l’auteure enfant, regardant les herbes, les fourmis, les orties. Il se demande comment elle a acquis ce regard sur les paysages, alors que les gens délèguent cela à une industrie, à des marchands, des médecins … Il pose la question d’un lien possible entre cette démarche particulière et un rapport particulier avec sa grand-mère passeuse de tradition culinaire.

Blandine Giambiasi confirme un lien avec sa grand-mère qui cuisinait et qui lui a transmis des recettes. L’autrice prolonge cette impression à l’échelle d’un petit pays. Que fait-on de ce patrimoine ?

Gilles Fumey souligne le rôle très important de la grand-mère. On s’aperçoit que les grands parents influencent énormément les choix de leurs petits enfants. Le travail avec des neurologues, des scientifiques montre que les grands-parents donnent le goût, qui passe par des sensations ou des sentiments. . Les Philosophes disent eux-aussi que les grands parents transmettent l’amour des choses. Le problème aujourd’hui est que les grands-parents habitent surtout la ville…

L’auteure a suivi la Charente et elle en a fait une recette. Comment cela se passe ?

Blandine Giambiasi  dit que l’on invente ou cueille la recette .

Ses recettes sont cueillies dans les paysages. L’auteure s’inspire de l’archéologie, de ce que l’on ne sait pas et de ce que l’on peut imaginer. Par exemple au bord de l’eau, elle s’imagine de faire une croute d’argile autour du poisson péché là, avec aussi des herbes aromatiques dans un petit feu …

Gilles Fumey cite un exemple dans le livre de recette l’ayant interpelé : « La soupe à rien » avec des orties, des jeunes pousses, du pissenlit, des feuilles de moutarde, des pommes de terre…  Il s’étonne que, lorsque l’auteure se promène, elle pense à cuisiner.

Blandine Giambiasi  confirme que son regard a changé depuis qu’elle travaille sur ces sujets.

Quand elle se balade, elle observe autour d’elle. En ville, ou même dans un désert elle a trouvé des petites pousses … et elle s’interroge sur telle ou telle petite plante. Elle évoque les « mauvaises herbes » qui sont en réalité de bonnes herbes (Pierre Lieutaghi Le livre des bonnes herbes) avec des vertus.

L’auteure veut essayer de se tourner vers la connaissance ancienne de chaque plante pour que l’on retrouve l’envie d’identifier les plantes, qui déploient notre palette de saveurs. Il s’agit de restituer un fond d’épicerie qui est le reflet de nos balades, donc de nos paysages.

Une autrice animiste ?

Gilles Fumey demande si Blandine Giambiasi est animiste, si elle parle aux plantes.

Blandine Giambiasi répond qu’elle ne leur parle pas vraiment et qu’elle est un peu animiste. Les plantes ont quelque chose à nous dire sur le climat, ou sol, … Elle imagine bien que l’on ne sait pas encore tout sur les êtres vivants non humains, elle considère que nous sommes un tout complexe, beau, fragile et précieux.

Gilles Fumey mentionne le fait que des collègues, ou un cuisinier 3 étoiles, ont écrit des livres « à quoi pensent les plantes ? » en indiquant qu’on en trouve beaucoup sur la mer, les marées, le reflux … il trouve que l’auteure par moment est philosophe. ce qu’elle tire de ces vasières, de ces paysages, comment cela la nourrit dans ce rapport au monde.

Blandine Giambiasi explique qu’elle s’est lancée dans l’exploration des îles en Charente? Ces îles sont entourées d’estrans vastes et très progressifs qui les démultiplient à chaque marée basse. Cela fait des paysages nourriciers très différents. Elle s’y rend avec l’attitude d’une cueilleuse, d’une chercheuse, pour y saisir une compréhension par déduction et en rentrant ceux qui les côtoient. Les plantes sont les premières à nous parler du paysage (sel dans le sol, sol fragile …)

Une exploration dans un paysage touristique

Gilles Fumey tente d’imaginer l’auteure sur l’île de Ré « surpeuplée », et se demande comment elle s’échappe à cette folie du surtourisme.

Blandine Giambiasi réplique que les paysages risquent de changer si l’on cherche à nourrir des « Parisiens » qui arrivent massivement l’été, en cultivant des pommes de terre l’été alors que le territoire ne s’y prête pas (besoin d’irrigation). Elle précise que sur ces îles, l’on qualifie de « parisien » = toute personne qui n’est pas d’ici.

Cette surfréquentation pose des questions sur la gestion de l’eau, des déchets. L’eau potable venant du continent, est utilisée pour irriguer alors qu’il n’y a pas de source. L’auteure fréquente les plages moins attractives avec algues qui sentent mauvais, rochers coupants .

UN LIVRE DE RECETTES

Gilles Fumey mentionne une recette qui l’a fait rire : le Roudoudou. Une recette de coquillages au caramel.

Blandine Giambiasi ajoute qu’elle est faite avec des graines de fenouil.

Gilles Fumey : Comment se passe le passage à l’écriture ? Du goût des choses au goût des mots ?

Blandine Giambiasi pense qu’elle doit écrire pour honorer ceux qui lui ont confié des souvenirs. On peut interpréter mais l’écrivaine n’a pas réussi à choisir entre un récit paysager et un inventaire de goût.  Faire  une cartographie est une manière de visualiser les paysages vécus et de raccrocher les aliments à une recette. Pour faire le livre, elle étale tout (photographies, enregistrements, …).

Une transmission aux cuisiniers ?

Gilles Fumey se demande si des cuisiniers s’intéressent à ses recettes, si l’auteure réussit son « travail d’évangélisation ».

Blandine Giambiasi répond qu’elle aurait besoin de rayonner beaucoup plus pour cela. Mais ses livres se retrouvent dans des lycées hôteliers. Elle prône une cuisine familiale, de tous les jours, de bon sens afin d’utiliser des plantes issues des paysages. Certaines personnes lui ont dit qu’ils ont acheté le livre parce qu’ils aimaient marcher et elles se sont mis à cuisiner, ou vice versa.

Gilles Fumey souligne que l’auteure concrétise ce que l’on sait aujourd’hui. Pour lui les restaurants sont condamnés. Aujourd’hui, 1/3 des restaurants ont disparus, et ce n’est pas que à cause du Covid. Une réflexion serait à faire sur ce qu’était le restaurant, un lieu qui n’a que deux siècles. Blandine a selon lui un peu le rôle de la grand-mère qui transmet lorsque ses livres se retrouvent dans les lycées hôteliers.

Pourquoi a-t-elle apporté une Angélique ?

Blandine Giambiasi trouve que l’on manque de cantine et d’auberge. On vient, on mange ce qui est là et ce qui a été cuisiné.

L’Angélique est une plante que l’on trouve aux alentours des estuaires. Il en existe plusieurs variétés, des sauvages et des cultivées. Elle est connue depuis l’Antiquité, avec des vertus et un goût particulier. Mais on ne sait plus trop la reconnaitre. On retrouve l’Angélique dans les galettes charentaises. L’auteure propose au public de goûter l’angélique confite.

Gilles Fumey finit l’entretien en demandant à l’auteur si elle devait vivre dans les Vosges au milieu des sapins, sans la mer, qu’est ce qui se passerait ?

Blandine Giambiasi  répond qu’elle est prête. Elle est déjà venue dans les Vosges avec son fils. Ils sont passés par Mirecourt afin d’observer d’où vient le bois et le savoir-faire. L’autrice pense qu’elle s’y régalerait.

Les Vosges sont exotiques pour elle. Elle s’intéresse aux végétaux et aux résineux, à la fumaison (sur les îles,  on sale, ici il est plus intéressant de fumer les aliments). Elle sent les odeurs dans toute la ville de Saint-Dié.

Les produits fermiers ou laitiers l’intéresseraient aussi.

L’ouvrage incite à lire et à manger en se promenant dans le paysage à travers l’alimentation.