Thibault Courcelle est géographe à Albi, David Gouard est politiste à Toulouse et Samuel Delepine est géographe à Angers auprès du Laboratoire SMS (Structuration des mondes sociaux).
Les gens dont ils vont parler durant cette analyse politique n’ont pas la citoyenneté française et ont un rapport au vote éloigné.
Quelques mots sur la migration roumaine en Europe et en France
Samuel Delepine précise qu’il y a 130 000 personnes de nationalité roumaine en France et que leur étude porte sur les classes populaires roumaines pas des migrants roumains médecins.
39 % des citoyens venant d’un autre pays d’origine européenne en France étaient des Portugais en 2017. Les Roumains, eux représentaient 8,3% de ces migrants européens en France. On retrouve surtout les Roumains dans les grands pôles urbains. Mais ils travaillent aussi beaucoup dans les milieux ruraux.
Il y a des Roms, des Roumains et des Roms roumains. Une partie des migrants roumains installés en France et en Europe occidentale est d’ethnie Rom. Les Roms sont le groupe « tsigane » d’Europe centrale et orientale. Il ne faut pas confondre les Roms et les gens du voyage. Tous les Roumains ne sont pas Roms et tous les Roms ne sont pas Roumains. Les Roms constituent environ 10% de la population en Roumanie, ils représentent un peu plus de 10% des migrants roumains en France. Une majorité des Roms roumains en situation de migration vit dans des bidonvilles autour des grandes métropoles comme Paris ou Nantes.
Un groupe national quasi-invisible politiquement
David Gouard explique que la situation a changé pour les migrants roumains depuis le droit accordé par le traité de Maastricht aux citoyens européens. Les Roumains et Bulgares sont les moins souvent inscrits sur les listes électorales chez les étrangers français. Ils peuvent voter aux élections municipales et européennes pourtant. Comme on peut le voir sur ce tableau, les ressortissants d’Europe du Nord votent plus puis ceux des pays méditerranéens et en bas ceux d’Europe centrale et orientale avec Roumains et Bulgares…
Une des explications tient dans la composition sociale de ces migrants : les Roumains sont jeunes et de milieux populaires essentiellement, plutôt bien diplômés par rapport à leurs aînés et récemment arrivés en France depuis moins de 20ans et dans les grandes villes. Les Polonais sont plus riches mais votent peu aussi pourtant.
Terrain d’étude
Thibault Courcelle parle maintenant de l’étude monographique réalisée et centrée sur la ville de Lacaune, 2 500 habitants, dans le Sud Ouest du Tarn à plus de 2h de voiture de Toulouse et Montpellier dans une zone de montagne, 1h d’Albi et 3/4 d’heure de Castres. C’est donc une zone enclavée dans les contreforts du Massif Central et du Haut Languedoc. Il y avait 3 300 habitants encore dans les années 1980/90, ainsi une baisse démographique a été enregistrée. Pourtant la ville de Lacaune est un pôle d’attraction car on y retrouve des commerces et services vitaux pour les communes rurales alentours. Alors certes, le solde naturel est négatif mais le solde migratoire est positif grâce à la migration roumaine de la fin des années 2000/début 2010. Ils viennent pour l’industrie agroalimentaire liée aux abattoirs et à la salaison propice avec l’altitude et l’humidité. Cette industrie offre 1 600 emplois pour 2 500 hab ! C’est une main d’œuvre indispensable à cette industrie locale avec des agences d’intérim qui embauchent ces Roumains, face à la difficulté de recruter localement. Ainsi on compte 400 à 800 Roumains sur 2 500 hab. Ils réalisent des tâches difficiles dans des conditions compliquées avec un recours prolongé à l’intérim, des logements dégradés et une précarité sans CDIsation. Cela a des répercutions sur la santé des employés. Tout cela prend le pas sur le fait de voter.
Cette diaspora travailleuse est visible dans la presse.
Pour leur étude, l’équipe a rencontré, en décembre 2023, une élue de Lacaune qui aide les Roumains à l’intégration et dans leurs démarches administratives, un agent Pôle Emploi et a réalisé des entretiens avec des employés roumains.
Résultats de l’étude
Samuel Delepine souligne la méfiance ou la distance des migrants roumains vis à vis de la politique, des populations locales et des institutions politiques, qui ressortent de l’étude. Elle est due à un contexte d’accueil parfois difficile, à un racisme perçu, à un traitement différencié au travail, à une méfiance envers l’école et la police.
Exemple de témoignage :
Nicolae : Le travail n’est pas difficile pour les Français. Il est difficile pour les Roumains. Il y a du racisme.
Mihaela : Oui, il y a du racisme au travail.
Nicolae : Par exemple, quand le travail est dur, les Français ne le font pas.
Interviewer : Pensez-vous qu’ils « profitent » des Roumains ?
Nicolae : Oui.
Mihaela : Par exemple, on travaille dur, mais on n’obtient jamais de contrat à durée indéterminée. Les travailleurs français arrivent et, au bout de trois mois, ils obtiennent un CDI.
Nicolae : Moi aussi, neuf mois sans CDI.Nicolae (roumaine de 65 ans vivant chez son fils) et Mihaela (sa voisine roumaine d’une trentaine d’année)
La commune de Lacaune n’est pas un phénomène unique, ce problème de méfiance réciproque et de discrimination se retrouve partout. La main d’œuvre roumaine est très corvéable et remplace une main d’œuvre précédente. Dans les années 2000 cette diaspora était le public cible d’une politique répressive policière (cf. Brice Hortefeux circulaire gens du voyage) et la discrimination touchait aussi les enfants au collège.
Pour comprendre le report au vote de ces migrants il faut déjà voir ce qui se passe en Roumanie en politique… Ainsi ils ont une faible politisation selon David Gouard, ils voient les politiques comme corrompus et trop individualistes.
Ils définissent le vote comme inutile. Mais ils ont une grande confiance pour l’Adjointe municipale aux Affaires sociales qui les aide. Ainsi leur intérêt pour la politique reste faible en dehors du droit de circulation en 2020 qui a permis un turn over important. Ces gens oublient souvent qu’ils sont inscrits sur des listes électorales alors que des élus vont les chercher pour qu’ils s’inscrivent au niveau municipal. Cf. l’Article de Studia Politica sur le sujet, une revue roumaines en anglais pour approfondir l’étude. En 2026 il y avait un peu plus d’inscrits cependant. On retrouve ce manque d’intérêt à travers ces témoignages :
Mihaela : Ça ne nous intéresse pas [la politique]. On regarde d’autres choses à la télé.
Interviewer : Vous ne vous intéressez pas à la politique en France ?
Bogdan : Je regarde les lois, par rapport aux Français.
Interviewer : Et ça ne vous intéresse pas non plus en Roumanie ?
Tout le groupe : Non, pas en Roumanie non plus. C’est un désastre.
Interviewer : Pourquoi est-ce un désastre ?
Mihaela : Pourquoi pensez-vous que nous sommes partis ? Pourquoi sommes-nous partis pour travailler ?Bogdan (roumain de 40 ans inscrit sur les listes électorales) et Mihaela (sa voisine)
Conseiller municipal : Ces gens sont très éloignés de ça [la participation électorale]. Pour eux, la réussite, c’est un emploi, une maison, une voiture, et ils ne pensent pas à ça. Peut-être que ça viendra plus tard.
Thibault Courcelle souligne un rapport fataliste aux votes car ils pensent que cela ne changera pas leur condition. Cette forte défiance est héritée du contexte roumain et est transposée au contexte français. De plus les rares qui vont voter sont ensuite déçus et votent plutôt de façon utilitariste. Ainsi il n’y a pas un désintérêt politique total mais surtout liés au droit de travail et de la santé et aux rapports avec l’employeur, limitée au concret, comme on peut le voir dans ce témoignage :
Ion : Le maire aime les Roumains parce que nous sommes des travailleurs acharnés. Il nous aimait jusqu’à ce que nous votions pour lui. Mais nous avons demandé des petites choses pour le trottoir et la clôture, et rien ne s’est jamais passé. Nous sommes allés à la mairie pour demander l’autorisation d’installer une clôture et des panneaux solaires, mais il nous a dit que le plan d’urbanisme l’interdit à cause des bâtiments français. Nous avons perdu 3 000 euros à cause de cela.
Ion, roumain arrivé en France en 2010, rejoint par sa femme en 2016, puis par sa mère. Le couple a trois fille de 7 à 15 ans.
Conclusion
- Effets des caractéristiques socio-économiques et des conditions sociales d’existence
- Importance des dispositions politiques acquises dans le pays d’origine. Image négative de la politique et du vote (méfiance, sentiment d’inutilité de la participation électorale, rapport utilitariste au vote)
- Faible integration dans les sociabilités locales
- Citoyenneté européenne est d’abord envisagée sous l’angle de la liberté de circulation et de l’accès au marché du travail
Beaucoup de ces Roumains ont pour projet de retourner vibre en Roumanie notamment les jeunes nés en France. Un peu moins les femmes migrantes ce qui peut entraîner des tensions familiales.
Questions
Avant les Roumains, les travailleurs dans la zone étaient des Portugais dans les années 1970/80 qui sont partis à la retraite. Bien avant c’était des locaux tarnais puis dans les années 1950/60 des Aveyronnais. C’est sûr que l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne les a aidés à venir s’installer.
Ces migrants ne votent pas non plus pour les élections en Roumanie. Et s’il votaient, ils voteraient surtout pour les partis d’extrême droite roumaine. S’ils doivent rentrer, c’est pour en finir avec la corruption avec un homme fort et qui n’a pas envie de donner d’aides à l’Ukraine. L’extrême droite monte énormément en Roumanie.
Est-ce que certains demandent la citoyenneté française ? Pas dans des proportions fortes car il n’y voit pas d’intérêt car ils ont déjà les droits sociaux. Les femmes la demandent plus car elles ont de fortes différences en termes de projection de vie.
A Lacaune, il n’y a pas d’exclusion géographique de ces migrants au sens de bidonville, ils vivent dans du « dur », même si cela ci est détérioré. A noter que les Roms ne sont pas forcément nomades et ne travaillent pas non plus que d’autres dans les déchèteries.
Ils ne sont pas syndiqués car ils ont un héritage communiste difficile à assumer. Les travailleurs roumains ont des entreprises à investissement étranger et n’ont pas de syndicat. Cet accueil exclusiviste revoit leur manière de considérer la France.
Il y a un nombre assez réduit d’immigrants roumains en France. On en retrouve plus en GB et en Allemagne, pourquoi ? Car c’est de de plus en plus difficile pour un étranger de venir en France avec nos politiques migratoires. Les Roms vont surtout en Italie (1 million) et en Espagne (300 000) pour travailler dans l’agriculture ou cueillir de fraises surtout en Andalousie avec les Maghrébins. Les offres d’emploi ont conditionné leur migration. Mais la diaspora roumaine est plus organisée à Valence avec une radio locale alors qu’en France les conditions d’accueil sont plus difficiles. Lorsque ces migrants roumains reviennent en Roumanie, ils sont surnommés les « Espagnols » alors qu’ils ont été souvent plus en Italie ou les « Belges » pour tous ceux qui étaient dans les pays du nord européen.
Jusqu’en 2014, il y avaient des restrictions à l’embauche pour ces métiers sous tension pour les Roumains en France. Alors qu’Espagne et Italie, dès 2007, il y avait une ouverture des marchés aux Roumains.
Les langues italienne et espagnole sont plus faciles à apprendre pour les Roumains même s’il y a beaucoup de francophilie en Roumanie.
Les femmes roumaines travaillent aussi dans les salaisons. Pour la langue, les municipalités mettent en place des cours de langue où on retrouve surtout des femmes mais il y a le problème des horaires de travail pour y aller. Elles ont souvent un conjoint français après avoir fait des études en France. Cf. l’Article de la revue Sciences Humaines : travailler à l’ouest et bâtir à l’est, sur les Roms de Nantes.
Les entretiens se sont faits en français la plupart du temps et parfois en roumain.
D’où viennent-ils en Roumanie ? Même village, ici Callarach au nord est de Bucarest, avec un niveau économique bas, le village vient souvent ensemble. Sorte de réseau qui est le principe de la migration.
Et les chefs d’entreprise dans tout cela ? Pas contactés ou renvois vers la mairie ou pôle emploi. Certains Roumains organisent les flux de main-d’œuvre et sont mal vus par le reste de la diaspora.
Entraide, association ? Non. Par l’école/collège/foot pour les jeunes. Car ces migrants n’ont pas le temps. Par contre on retrouve des tensions dues aux différences culturelles car les Roumains aiment se retrouver dans la rue le WE pour faire des barbecues et cela engendre des nuisances sonores selon les locaux. Mais parfois aussi des exemples de solidarité avec des habitants qui viennent se joindre au barbecue ensemble.
Il n’y a pas de lieu de culte orthodoxe à Lacaune. Les migrants roumains rentrent aux pays pour les fêtes principales.





