Parce qu’ils reflètent nos façons passées, actuelles et futures de nous alimenter, les paysages se retrouvent dans nos assiettes. Ils racontent des modes de production qui font souvent débat – de la recherche de productivité à la précarité du travail agricole – et des initiatives pour inventer d’autres modèles. Comment prendre soin des paysages de l’alimentation et de ses acteurs, sur toute la chaîne de la production alimentaire ?
Avec Jérôme MATHIEU, président de la Chambre régionale d’Agriculture du Grand Est, Lucile MOUGEAT, géographe doctorante, Lolita VOISIN, paysagiste et enseignante à l’école de paysage de Blois animée par Gilles FUMEY, géographe
Chaque paragraphe correspond à la question posée par Gilles Fumet aux trois intervenants.
Le lien entre le paysage et l’alimentation
Lolita Voisin estime que la question du paysage de l’alimentation nous fait penser aux céréales et aux forêts. Mais aussi à la question de la disponibilité en eau, aux lieux de transformation des produits. Enfin, à ceux de leur acheminement (les axes de transport forment aussi notre paysage) et à ceux de leur vente (marché local, vente directe du producteur dans sa ferme).
Lucile Mougeat est doctorante à l’université de Genève. Elle travaille sur les habitudes de consommation dans les villes en Bolivie (cantines, marché, restaurant). A l’expression de « paysage alimentaire », elle préfère à celle de paysage de l’alimentation. Cela permet, en effet, de mettre les relations sociales au cœur de l’alimentation.
Jérôme Mathieu rappelle que la chambre d’agriculture des Vosges a créé une marque « Vosges terroirs » en 1987. Elle est également sur un projet d’aquaponie (production conjointe de légumes et de poissons) : vosgesmatin.fr. Pour Jérôme, le paysan ne produit pas de paysage, voire même il ne s’en préoccupe pas, mais son activité a pour conséquence de produire son paysage. Il montre que l’habitant, venu de la ville, a aussi sa responsabilité dans la fabrication du paysage. Voire même dans la biodiversité du lieu lorsqu’il diminue franchement la hauteur de tonte de sa pelouse.
Circuits courts et projets alimentaires territoriaux
Lolita : les collectivités locales travaillent de plus en plus sur la question de l’alimentation, incitées par la mise en place du projet alimentaire territorial (PAT). À Blois, l’école de paysage et la collectivité travaillent de pair. Dans ce cas, on questionne ce que le territoire nous donne à manger et ce qu’il pourrait nous apporter. Toutefois, on préfère ne pas penser à ces paysages de production, considérés comme moins jolis (bananeraies par exemple). Pourtant, notre consommation peut aboutir au massacre de certains paysages.
Lucile ajoute qu’en Suisse, l’équivalent du PAT s’appelle le « système d’alimentation durable et territorial ». Cela fonctionne de la même manière. Elle ajoute un concept qu’elle trouve intéressant, celui de « mirage alimentaire » (civam.org). Elle voit que parfois les villes et les campagnes sont déconnectées, car des productions alimentaires ne se voyaient pas sur les marchés urbains à proximité.
Jérôme rappelle que la période COVID a permis à certains d’aller chercher des productions locales. À la fin du confinement, le temps pouvait manquer pour continuer cette pratique. Alors, les agriculteurs cherchent aussi à mieux vendre dans les marchés de consommation à proximité et s’organisent collectivement pour mieux gérer les circuits courts. Toutefois, prendre en charge les fonctions de transformation et/ou de vente ajoute deux métiers à celui d’éleveur ou d’agriculteur. Il souligne alors l’importance des coopératives. Très critique sur le repas à 1 euro, il ne remet pas en cause l’aide aux personnes qui en ont besoin, mais il compare le prix avec celui du portage de repas à domicile où le prix est de 8-9 euros (le coût produit est lui de 1,80-2,50 euros). Cela fait croire qu’il est possible de manger pour un prix dérisoire. Pour lui, beaucoup trop d’élus ou d’institutions réfléchissent en termes de budget (école et EHPAD par exemple). Les réseaux de la grande distribution tirent souvent à la baisse les prix d’achat lors des « box » de négociation au mois de février. Trois semaines durant lesquelles les négociations sont un rapport de force.
Que serait le paysage de Saint-Dié dans 100 ans ?
Jérôme rappelle qu’il y avait des terres cultivées jusqu’en haut des montagnes il y a 100 ans car on était dans une économie d’autosubsistance. Pour demain, cela dépendra des personnes qui restent sur le lieu et de la manière dont est gérée la connexion au lieu et aux producteurs locaux.
Lolita renverse la question en se demandant ce que sera l’assiette dans 100 ans. Elle a fait des expériences de travail avec des cuisiniers qui réfléchissent à de nouveaux goûts liés à des plantes qui s’adapteront au changement climatique. En France, ce sont les pois chiches par exemple.
Lucile mentionne le concept de « paysages alimentaires conviviaux » (Raul Matta) pour décrire ce qui se dit depuis plusieurs minutes dans cette table ronde (Explication disponible ici hal.science) : une nouvelle façon d’envisager la jonction entre ce qui se voit, le paysage, et ce qui se mange, le repas.





