RENCONTRE – Itinéraire d’un cartographe palestinien

9h30-10h30, Cathédrale

Intervenants :

Khalil Tafakji, Géographe : traduit de l’anglais par un interprète, auteur de 31° Nord 35° Est, Chroniques géographiques de la colonisation israélienne (La Découverte)

Delphine Papin, docteure en géopolitique, cartographe, Israël-Palestine (Tallandier)

Delphine Papin accueille Khalil Tafakji qui évoque son parcours de cartographe et les enjeux territoriaux qu’il étudie. Pierre Haski apporte un éclairage historique et géopolitique.

Pierre Haski, auteur de La fin d’un monde, (Stock)

Rencontre exceptionnelle avec le géographe Khalil Tafakji né après la Nakba de 1948, il est devenu cartographe par passion mais aussi pour résister à une époque, les années 80, où les cartes étaient interdites aux Palestiniens. Après avoir sillonné la Palestine pendant 30 ans et cartographié la colonisation des territoires occupés il explique le conflit par les cartes et le territoire.

À travers une dizaine de cartes, Khalil Tafakji montre que le contrôle de Jérusalem et de la Cisjordanie se joue sur le terrain et sur le plan, bien avant la table des négociations.

 

Khalil Tafakji est né après la Nakba de 1948. Il est devenu cartographe par passion, mais aussi pour résister à une époque, les années 1980, où les cartes étaient interdites aux Palestiniens. Après avoir sillonné la Palestine pendant trente ans et cartographié la colonisation des territoires occupés, il explique le conflit par les cartes et par le territoire.

Problématique

En quoi la cartographie est-elle une arme pour agir et comprendre ? Delphine Papin rappelle que la carte n’est pas un outil de décoration.

Cartographier le Proche-Orient est particulièrement difficile, car tout compte : les collines, la géographie, la population, mais aussi des « couches » successives (religieuse, politique, mémoire, ressenti et peur). Il est d’autant plus délicat de cartographier, de l’extérieur comme de l’intérieur, un territoire dont on dit qu’il est en devenir.

Khalil Tafakji est « le cartographe d’Arafat ». Il raconte son itinéraire dans une zone où la carte est dressée par d’autres, ou pas dressée du tout.

Devenir cartographe quand on n’a pas accès aux cartes

Un héritage de cartes. Le nom « Tafakji » est turc et signifie « l’homme qui protège le gouvernement » : son grand-père était soldat ottoman et possédait des cartes de partout, son père était soldat en Jordanie sous le mandat britannique. Khalil a toujours vu la carte de son père. Pour lui, une carte peut faire la guerre ou la paix selon l’endroit où passe la ligne de frontière.

Une Palestine sans carte. Formé à Damas, diplômé en SIG, il rentre au pays et n’y trouve aucune carte de la Palestine. Il décide d’en collecter dans les collections françaises (chez un éditeur, à la bibliothèque du British Council et dans des bibliothèques françaises) et en Turquie. Toutes les cartes d’avant 1948 s’y trouvent.

Dessiner à la main (1983). Pas d’internet ni de smartphone : les cartes sont dessinées à la main et la ligne peut changer le lendemain, « ça m’a rendu fou plein de fois ». Une nouvelle carte est dessinée en 1991, avant la conférence de Madrid, pour que le dirigeant palestinien la présente à James Baker.

Le contexte selon Pierre Haski (1991-1995). Correspondant de Libération à Jérusalem de 1993 à 1995, il rappelle la séquence : la conférence de Madrid, convoquée par James Baker après la guerre du Golfe (octobre 1991), est la première rencontre face à face des deux camps. Shamir (Likoud) perd les élections et Rabin devient Premier ministre (juin 1992). Des négociations secrètes s’ouvrent à Oslo, et les accords sont signés le 13 septembre 1993 devant la Maison-Blanche : la paix paraît alors à portée de main.

Il rencontre Khalil à la Maison d’Orient, quartier général de l’OLP à Jérusalem-Est, avec des membres de la famille Husseini. « La carte parle » : elle permet de toucher du doigt la réalité du terrain, notamment la colonisation. Il note le décalage entre les Palestiniens de l’intérieur et les négociateurs installés à Tunis, et une faiblesse des accords d’Oslo : l’absence de gel de la colonisation. Un instituteur lui avait montré, depuis une colline au-dessus de Ramallah, des villages aux lumières plus fortes : c’étaient des colonies, alors embryonnaires, qui rassemblent aujourd’hui environ 700 000 personnes.

Montrer l’État à naître à Arafat (1995). À Jéricho, Khalil Tafakji présente à Arafat, carte après carte, ce que la logique israélienne produit : il n’y a pas d’État mais des zones A, B et C, déterminées à partir des zones déjà construites, sans continuité géographique, avec alors 115 000 colons en Cisjordanie. À Camp David (juillet 2000), l’idée d’un échange de 7 % de territoire contre 7 % aurait pu régler le problème. Pierre Haski précise qu’à l’époque des colonies comme Ariel sont résidentielles (banlieues bon marché, reliées à Jérusalem par autoroute) et pourraient être rattachées à Israël contre d’autres terres.

Jérusalem, la question centrale : lecture des cartes projetées

Pour Khalil Tafakji, « le plus grand problème » est Jérusalem. Les cartes projetées retracent, étape par étape, la façon dont la ville a été découpée, puis aménagée. Chaque planche ci-dessous reprend le titre de la carte, un emplacement pour la photo, puis ce qui en a été dit.

Document 1 – La Vieille Ville

Lecture. La Vieille Ville ne mesure qu’environ 1 km et réunit les lieux saints des trois monothéismes.

Document 2 – Jérusalem avant 1948

Lecture. La Palestine est sous mandat britannique et Jérusalem couvre 25 km². Ce découpage a été dicté par la démographie : les Juifs sont majoritaires à l’ouest de la ville.

Document 3 – Jérusalem en 1947 : le plan de partage de l’ONU

Lecture. La résolution de l’ONU prévoit un statut de ville internationale pour Jérusalem.

Document 4 – Jérusalem après 1948 : la ligne verte

Lecture. La ligne verte sépare Jérusalem-Est de Jérusalem-Ouest. En bleu, le secteur jordanien de Jérusalem-Est mesure 6,5 km².

Pierre Haski. Cette situation multiplie les ambassades : la France a une ambassade à Tel-Aviv et deux consulats, l’un à Jérusalem-Est pour les Palestiniens, l’autre à Jérusalem-Ouest pour la partie israélienne. Jérusalem n’est pas reconnue internationalement comme capitale d’Israël ; seul Donald Trump l’a reconnue comme telle (2018).

Document 5 – Jérusalem après 1967

 

Lecture. En 1967, Israël conquiert Jérusalem-Est et une partie de la Cisjordanie : c’est la fin de la ligne verte, qui tient son nom de la couleur utilisée sur la carte et était invisible au sol. Le « doigt » au nord est l’aéroport, inclus dans les limites municipales.

Pierre Haski. Aujourd’hui la réunification est faite et la volonté d’unité réelle, mais un axe routier nord-sud reste une séparation.

Document 6 – « Domination of the land »

Lecture. La carte décrit les outils juridiques et urbanistiques du contrôle de la ville :

  1. Le mandat britannique sert à construire des établissements publics : 24 km² confisqués, soit 35 % des terres, avec 10 établissements publics, des jardins, des bâtiments et 17 quartiers juifs (ordonnance sur les communautés religieuses de 1926).
  2. Après 1967, la réglementation municipale : plans de zonage et « zones vertes » (en vert sur la carte), où toute construction est interdite pour des motifs de préservation environnementale. Elles représentent 50 à 52 % de Jérusalem-Est, grèlent l’expansion des quartiers palestiniens et révèlent ce qui sera construit plus tard : ces zones sont ensuite déclassées pour des quartiers résidentiels israéliens ou des infrastructures, grâce à l’ordonnance sur l’expropriation pour cause d’utilité publique.
  3. Les infrastructures : routes et tramways relient l’Est et l’Ouest (des entreprises françaises, Alstom et Veolia, ont construit des tramways).

En jaune, les localités arabes : il n’y a pas de continuité territoriale.

Le quota démographique. En 1973, le gouvernement adopte les recommandations du comité présidé par Arnon Gafni : figer le rapport de force à 75 % de Juifs et 25 % d’Arabes. Aujourd’hui, la population juive représente environ 56 % (600 000) et les Palestiniens environ 38 % (450 000).

Document 7 – « The Isolation Wall »

Lecture. Le mur est en vert, les colonies israéliennes en bleu, les tunnels en rouge. Officiellement construit pour la sécurité, le mur répond avant tout à un argument démographique : derrière lui vivent 1,5 million de Palestiniens.

Le statut des habitants. Khalil Tafakji n’est pas citoyen mais résident de Jérusalem. Qui habite hors de la ville perd son statut de résident, et peut perdre ses biens en vertu de la loi sur la propriété des absents.

Loi sur la propriété des absents (1950) : elle permettait à l’État de saisir les biens des Palestiniens ayant fui ou quitté le territoire en 1948. Étendue à Jérusalem-Est après juin 1967, elle a permis de classer comme « absents » des Palestiniens vivant en Cisjordanie, parfois à quelques centaines de mètres, mais possédant des terres ou des maisons à Jérusalem-Est, dont les biens passent alors au « Gardien des biens des absents ».

Pierre Haski. La complexité est folle : selon l’endroit où l’on habite (Jérusalem annexée, territoire israélien, un côté ou l’autre du mur), on n’a pas les mêmes droits, le même statut ni la même liberté de circulation. En Galilée, on peut être citoyen israélien ; dans les territoires occupés (Gaza, Cisjordanie), les habitants n’ont aucun droit ; à Jérusalem-Est, ils sont résidents ; la diaspora n’a aucune reconnaissance.

Trois options selon le passeport (Khalil Tafakji, de nationalité jordanienne, dispose d’un laissez-passer) :

  • un passeport étranger (français par exemple) : on peut être expulsé après 3 mois ;
  • un passeport israélien : il exclut le passeport palestinien, c’est la situation des Palestiniens de Jérusalem ;
  • un passeport palestinien : on perd sa maison et sa terre, la loi sur la propriété des absents s’appliquant.

La zone E1 à l’est de Jérusalem et la colonisation à l’est de la ville

Pierre Haski. E1 est un projet de colonisation porté par l’extrême droite israélienne, notamment les ministres Ben Gvir et Smotrich, fermement condamné en août 2026 par une déclaration conjointe de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de l’Italie. Il s’agit de construire un bloc de colonies près de Jéricho qui empêcherait toute continuité nord-sud : il séparerait le nord du sud de la Cisjordanie et isolerait Jérusalem-Est du reste du territoire palestinien. Le projet est stratégique : empêcher toute idée d’État palestinien, d’où la condamnation européenne, car il sonnerait « la mort absolue » du plan à deux États.

Delphine Papin. Cette zone devait accueillir les institutions de l’État palestinien.

Khalil Tafakji.

  • La zone mesure 12 km². Le plan existe depuis 1995-1996 : Rabin et Peres l’ont dessiné et approuvé, avant qu’il soit gelé en 1996.
  • À cette date, l’Autorité palestinienne entame à Abou Dis la construction du futur Conseil législatif (le Parlement), désigné par les négociateurs comme siège du futur État. Sa grande baie vitrée donnait sur l’esplanade des Mosquées, à quelques kilomètres. Le projet de capitale est enterré au début des années 2000 avec la seconde intifada et la construction du mur, qui coupe Abou Dis de la Vieille Ville.
  • À son avis, Israël va construire de nouvelles infrastructures et des avant-postes autour d’E1 pour envelopper Jérusalem par l’est, bloquer les infrastructures palestiniennes et les isoler des quartiers arabes et du reste de la Cisjordanie.
  • Il espère que le projet sera gelé pour que « nos enfants » connaissent un processus de paix avec deux capitales et deux États.

Document 9 – Photographies aériennes des colonies de Har ‘Homa et de Ramot et Ramat Shlomo

 

 

 

 

Lecture. Ces images permettent de mesurer l’évolution des colonies et de se projeter dans l’extension territoriale prévue.

Une génération après Oslo. Khalil Tafakji pense que l’on ne pourra pas faire la paix maintenant : son fils ne veut pas faire la paix avec Israël après la guerre contre le Hamas. Il appartient à la deuxième génération après Oslo, et peut-être la prochaine pourra-t-elle y parvenir.

Scénarios et perspectives

La question de Delphine Papin : les Palestiniens ont-ils pensé à aménager leur propre territoire ? Pour Khalil Tafakji, le problème est Jérusalem et son statut, plus que la Cisjordanie.

L’échec de la négociation

  • En 2015, une rencontre à Amman réunit John Kerry, Benjamin Netanyahou et le roi Abdallah II de Jordanie pour apaiser les tensions autour de l’esplanade des Mosquées. La capitale palestinienne devait alors être située à 10 km au nord de Jérusalem.
  • À son avis, les Israéliens voulaient placer la capitale au nord, à l’est ou au sud de Jérusalem, alors que tous les lieux saints sont dans la Vieille Ville.
  • À Camp David, on parlait déjà de découper Jérusalem en quatre selon les religions. Le Dôme du Rocher pose un problème : le sous-sol appartient aux Juifs et l’esplanade aux musulmans.
  • L’ouverture de la sortie nord du tunnel du Mur des Lamentations, en septembre 1996, provoque l’arrêt des négociations.
  • Depuis 2021, plus aucune négociation bilatérale officielle sur le statut final de Jérusalem ; la situation est gelée depuis l’échec de la médiation de John Kerry.

Les scénarios

Les Palestiniens ont préparé sept options, dont deux développées ici :

  1. Faire en sorte que les Juifs de Cisjordanie deviennent des « Juifs palestiniens », selon le plan de partage de l’ONU.
  2. Un scénario économique : les sommes investies dans les colonies seraient versées aux Palestiniens expropriés en 1948, y compris ceux de l’étranger, pour beaucoup dans les pays voisins, soit 400 à 500 millions de dollars.

Un autre scénario place la Vieille Ville sous contrôle de l’ONU. Mais Netanyahou ne veut rien négocier.

Former des cartographes

Khalil Tafakji est professeur à l’université Al-Qods de Jérusalem et a envoyé deux étudiants à l’IGN.

Conclusion de Pierre Haski

La situation est à la fois simple, complexe et paradoxale : c’est une histoire de spoliation et de contrôle du territoire. En 1929, Albert Londres consacre 27 reportages aux Juifs d’Europe puis de Palestine, réunis en 1930 dans Le Juif errant est arrivé. À Hebron, lieu des premiers affrontements sanglants entre les deux communautés en 1929, un cheikh lui dit : « Les Anglais ont promis un foyer national au peuple juif, regardez autour de vous, il y a déjà un foyer national. Deux foyers nationaux au même endroit, c’est la guerre. »

Il n’y a donc que deux options : l’affrontement ou le partage. Les constructions israéliennes sont illégales ; depuis 1967, c’est la politique du fait accompli, et le monde a fermé les yeux. La réalité du terrain rend la solution presque impossible : l’impasse est totale dans un monde en décrépitude, où l’ONU est affaiblie et où les puissances s’assoient sur le droit international. Seule arme restante : survivre, être là pour se battre et témoigner.

Repères chronologiques

Le power point de Khalil Tafakji  ICI