La géographe Amandine Dargaud retrace les trajectoires de deux villes roumaines après la chute de l’URSS et dans un contexte d’européanisation, et montre les différences de récits entre Est et Ouest de la Roumanie. Il s’agit ici de savoir comment l’intégration européenne transforme les paysages, les politiques mémorielles et les récits urbains. 

L’UE est d’abord bien visible dans le paysage urbain au travers des panneaux annonçant les nombreux projets financés par des fonds européens (infrastructures, réhabilitation du bâti public). 

En revanche, l’intégration européenne se traduit différemment dans le paysage urbain. 

Amandine Dargaud s’est intéressée à deux villes ayant un poids similaire dans la hiérarchie urbaine, mais une localisation et un passé très différents. 

Timișoara se trouve à l’ouest du pays. Son quartier historique abrite un riche patrimoine issu du passé austro-hongrois, et son plan radio-concentrique lui vaut le surnom de Petite Vienne du Banat.  

Iaşi, ancienne capitale de la principauté de Moldavie située à l’extrême est de la Roumanie, a connu un développement urbain fragmenté. Son passé la rattache davantage à l’Empire ottoman et le patrimoine soviétique a pris place au sein même du tissu urbain, parfois après destruction de constructions historiques. 

L’intégration européenne a abouti à la construction de nouvelles politiques symboliques (Krakovsky, 2005) : il s’agit à la fois d’affirmer une rupture avec le communisme et de revendiquer une orientation européenne des villes en valorisant la période pré-communiste. 

Réhabiliter une européanité ancienne en valorisant l’héritage pré-soviétique 

Les deux villes revendiquent une appartenance ancienne à l’Europe en valorisant les héritages pré-soviétiques. Elles s’inscrivent ainsi dans l’idée du « retour vers l’Europe » de pays arrachés à leur destin européen par l’implantation du régime soviétique. Une thèse défendue notamment par Milan Kundera dans Un Occident kidnappé, et selon laquelle la décennie communiste serait une parenthèse historique imposée. Sur le plan urbain, on observe ainsi : 

  • une réhabilitation du patrimoine architectural baroque ou Art Nouveau à Timișoara, l’ajout du drapeau européen aux mosaïques de propagande communistes de Iaşi 
  • une revalorisation des mémoires pré-communistes dans le marketing urbain : Timișoara a été élue capitale européenne de la culture en 2023, ce qui permet la construction d’un récit européen conforme aux spécificités locales, reposant sur héritage austro-hongrois, la multiculturalité et l’idée de ville pionnière (elle fut la première vile européenne à instaurer le tramway et l’éclairage électrique) 

Rompre avec la communisme en changeant de référentiel mémoriel 

En parallèle, il s’est agi d’affirmer une rupture claire avec le communisme, qui se traduit par : 

  • la commémoration des victimes du fascisme et du communisme (cimetière des héros de la révolution de 1989) 
  • l’effacement des traces immédiates du communisme dans l’espace urbain (statues, toponymes à dimension idéologique), et à plus long terme la destruction des usines ou le camouflage de bâtiments modernistes derrière des parois de verre. Les deux villes ont adopté une nouvelle esthétique mondialisée et néolibérale. 
  • la célébration des épisodes liés à l’opposition au régime et à sa chute. La révolution de 1989, perçue comme l’événement fondateur du post-communiste, est associée à un moment de défense des valeurs européennes que sont les droits humains et la démocratie. Elle donne lieu à des slogans sur les tramways, des tags et autocollants, une mise en tourisme et une iconographie urbaine autour de la métaphore de la lumière qui chasse l’obscurité communiste 

Un positionnement européen différencié qui réactive une frontière fantôme est-ouest (von Hirschausen, 2023) 

Les deux villes se positionnent toutefois différemment au sein de l’espace européen. 

D’un côté, Timișoara revendique ses liens historiques avec l’Europe, sa proximité culturelle et sa centralité dans l’espace européen. Elle vante sa multiculturalité, présentant la coexistence de 30 groupes ethniques comme l’incarnation des valeurs européennes de tolérance et d’ouverture. 

De l’autre côté, Iaşi a longtemps été présentée comme une ville périphérique, que ce soit au sein de l’UE, de la Roumanie, de la région ou du département. Davantage tournée vers la Moldavie et l’Empire ottoman, elle garde une empreinte orientale très visible dans les paysages. Mais sa position périphérique peut être vue comme une ressource géostratégique lui permettant de faire un pont entre l’Europe et ses voisinages orientaux. On note toutefois un écart entre le discours officiel qui parle d’interface culturelle, et les propos des habitants qui jugent la position périphérique comme dévalorisante et synonyme d’invisibilisation (on connaît tous l’extrême ouest de l’Europe – Finistère ou côtes portugaises – mais qui saurait identifier son extrémité est ?). Ils se disent aussi plus nationalistes, quand les habitants de l’ouest sont perçus comme plus libéraux et plus tolérants. 

L’européanisation ne permet donc pas l’homogénéisation, mais accentue les différences et hiérarchise les européanités. Cette géographie reste toutefois mouvante : en cas d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, Iaşi redeviendrait centrale, ce qui interdit de figer les territoires et leur statut. On peut ainsi parler d’orientalisme par emboitement (Bakić-Hayden).