S’interrogeant sur la manière de cohabiter avec les animaux, cette table-ronde déjoue les oppositions et les solutions simplistes pour élaborer une nouvelle grammaire d’action face au monde sauvage. 

Ville et cité, deux modèles opposés  

Joëlle Zask établit d’abord une distinction entre ville et cité. 

La ville se pense en rupture par rapport à l’environnement naturel, et comme le lieu d’un habitat spécifiquement humain, rationnel et civilisé. La cité en revanche, est caractérisée par son ouverture, son caractère multi-espèces et son autonomie en termes de subsistance. Alors que la planète devrait compter 70 % d’urbains en 2050, il devient urgent de s’émanciper du modèle urbain extractiviste, construit sur un rapport de rupture et d’exploitation avec son environnement. 

Mais comment faire une place aux non-humains, souvent vecteurs de nuisances, de conflits ou de zoonoses ? 

Pour répondre à cette question, les intervenants diagnostiquent quatre impasses à éviter. 

La bonne distance face au sauvage

Le premier piège est celui du paternalisme. Joëlle Zask insiste ainsi sur notre double représentation du sauvage, tantôt associé à un événement terrifiant qu’il faudrait chasser, tantôt à une pureté originelle et fantasmée, à protéger à tout prix. Mais cette seconde option engendre une vision nourricière et paternaliste qui enferme l’animal dans une forme de dépendance : nourri systématiquement en hiver, un oiseau perd sa capacité à chercher lui-même sa nourriture. 

Entre ces deux extrêmes, il faut donc trouver la bonne distance, enjeu nécessaire pour penser la coexistence (qui n’est pas la cohabitation, car humains et non-humains ne peuvent pas toujours partager le même espace). Il faut donc penser à la fois la séparation (moustiquaires, insonorisation) et la circulation (corridors écologiques). Préserver à la fois des lieux de rencontre et la possibilité d’avoir un espace privatif qui nous soit propre. Cette coexistence permet de maintenir l’indépendance de chaque espèce (les oiseaux qui ne dépendent pas de la nourriture que nous leur apportons pour survivre, des humains qui ne subissent pas de nuisances imposées). Joëlle Salomon ajoute que coexister, c’est aussi apprendre la discussion avec les autres espèces, et parfois la non-intervention.

L’impasse de la géographie statique des réserves naturelles 

Quant aux réserves naturelles ou intégrales, elles relèvent pour les trois intervenantes d’une géographie statique peu efficace. D’une part car les frontières sont poreuses : dans un monde anthropocène, la présence humaine se fait sentir même dans les espaces préservés (on retrouve du plastique dans la fosse des Mariannes, à plus de 4 000 mètres de profondeur sous l’océan). D’autre part on ne peut contraindre les animaux : suite aux incendies qui altèrent le bush australien, les kangourous fuient les parcs naturels conçus pour circonscrire leur présence, et investissent les golfs et jardins de Sydney et Canberra. Le sauvage, pour Joëlle Salomon, serait finalement ce qui nous résiste, investit des espaces que l’on pensait proprement humains et échappe aux tentatives de régulation. 

À cette vision fixiste, la paysagiste Molly Fiero oppose un travail sur les temporalités : ajuster la période de tonte en fonction des besoins animaux, ne pas chasser les corbeaux qui dorment dans les alignements de grands arbres urbains la nuit mais se nourrissent à la campagne la journée.

Reconnaître nos réciprocités en évitant l’anthropocentrisme 

Il faut également reconnaître que les animaux et le végétal participent à la fabrique du paysage urbain et rural et nous rendent divers services. L’élevage traditionnel façonne les pâturages et maintient des paysages ouverts et résilients face aux incendies, les vers de terre (auxquels Darwin a consacré son dernier ouvrage) garantissent la fertilité des sols, et les insectes sont essentiels à la bonne santé des écosystèmes et au maintien de milieux viables. 

Il faut donc être conscient de ces relations de réciprocité entre humains et animaux, en s’affranchissant de la tentation de l’anthropocentrisme. Elle consiste à se focaliser sur la seule utilité des animaux pour les activités humaines, mais conduit à des décisions contre-productives (comme l’installation en ville de ruches pour abeilles mellifères, qui nuit aux abeilles sauvages).

Est aussi évoquée la question du castor, espèce ingénieure qui remplit des services écosystémiques et peut réduire l’impact des incendies dans les fonds de vallée en construisant des barrages, mais doit aussi être protégé pour sa valeur intrinsèque. On peut ici s’interroger sur la capacité de ce genre de discours à mobiliser le plus grand nombre. Ne faudrait-il pas, comme le préconise le biologiste Marc-André Selosse, assumer la valeur économique de la biodiversité et son caractère indispensable à la vie humaine ? 

Réguler les « nuisibles », une impasse ? 

Enfin, l’idée que certains animaux seraient des nuisibles à réguler relève d’un jugement subjectif et anthropocentré, alors qu’un dialogue avec les experts pourrait restaurer une vision plus neutre et objective. Ils pourraient rappeler que les larves de moustiques filtrent l’eau des mares, que les araignées limitent la population de moustiques et que les rats sont des éboueurs indispensables face à la prolifération de déchets urbains.

Joëlle Zask rappelle d’ailleurs que les représentations peuvent rapidement évoluer : symbole des vices humains, l’ours est devenu le héros des enfants quand on en a fait une peluche. 

Il est également important de réguler les activités humaines, notamment au travers de la lutte contre la sur-fréquentation des sites touristiques (calanques, massif du Mont-Blanc), ou la zone centre des parcs naturels. 

Le débat se conclut sur la question de la chasse. Le sanglier notamment, est devenu un animal nuisible (collisions routières, virus, près de 35 millions d’euros de dégâts agricoles) envisagé au seul prisme de la régulation. Or, les chasseurs eux-mêmes ont participé à sa prolifération par des pratiques d’élevage et d’agrainage.  L’animal a donc fait l’objet d’une appropriation cynégétique qui empêche une saine coexistence. 

Une question complexe, à la croisée de la géographie, de l’aménagement du territoire et de l’anthropologie. On pourra compléter ce compte-rendu par la lecture de Zoocities de Joëlle Zask, ou par les textes de Baptiste Morizot sur la diplomatie animale.