Cette conférence était délocalisée, dans le charmant village accueillant et dynamique de la Grande Fosse, à une vingtaine de minutes de Saint-Dié. La salle communale, décorée de clichés de paysages proches pris par les habitants, était tout à fait adéquate pour accueillir une conférence consacrée à la géographie sensible.

Jean-Pierre Husson nous présente son essai Pour une géographie sensible publiée aux éditions PUR en 2026. Il est professeur émérite de géographie de l’Université de Lorraine et membre titulaire de l’Académie de Stanislas. Il est l’auteur d’une dizaine de livres, les derniers traitant des cartes anciennes, des couleurs et de la géographie sensible.

Entre considérations générales et exemples très locaux, Jean-Pierre Husson nous donne à voir Sa Géographie en un plaidoyer pour plus de sens et de sensibilité, en quelque sorte pour une géographie qui se vit.

 

Introduction

 

Jean-Pierre Husson est géographe depuis 55 ans. Il nous présente son dernier livre qu’il veut être en « testament » Pour une géographie sensible.

 

« Il faut oser apporter de la couleur, de la poésie et un brin d’insouciance à la géographie pour qu’elle soit en phase avec les attentes des citoyens, qu’elle participe au renouvellement du couple aménager/ménager les territoires. L’objectif est de gagner en qualité. C’est une façon d’espérer en l’avenir et de lutter contre la morosité ambiante. »

 

Parler de géographie sensible

Longtemps, la géographie a été malaimée, sollicitait peu nos sens, parlait peu à nos sentiments. En 2014, Yves Lacoste osait : « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » (revue Hérodote) pour en finir avec ces images réductrices. C’est très actuel, par exemple aujourd’hui tout le monde sait situer le détroit d’Ormouz.

À quoi sert la géographie, pourquoi l’enseigner. Les réponses sont multiples, et actuellement elles aident ceux qui aménagent le territoire : les élus. nous n’avons pas besoin d’une géographie austère comme avant, aujourd’hui c’est une discipline qui travaille en termes de système, c’est un ensemble. Il faut croiser le temps et l’espace. Il y a de l’épaisseur dans la Géographie.

Parler de la géographie sensible, c’est être optimiste malgré les inégalités qui grandissent. On peut être optimiste, citoyen, participatif. De plus en plus de géographes parlent dans les médias : ils participent à de multiples questionnements, entre économie et écologie. Entre poésie, histoire et utopie. Il s’agit de penser un avenir meilleur, à l’instar de Stanislas à l’époque avec son idée place Stanislas pour un meilleur à Nancy (pour 4, 5, 6 siècles, les gens s’y retrouvent encore).

 

Aujourd’hui, la géographie aime faire contempler les paysages, valoriser le patrimoine, parler de bien-être. Elle mobilise nos sens, en appelle à notre générosité, sollicite nos états d’âme, exprime une certaine foi dans le génie des hommes à rapprocher de la « Noosphère » ou génie de la créativité de l’homme mise en avant par Pierre Teilhard de Chardin. Elle peut cependant être rattrapée par la folie des hommes…

 

Géographie sensible, un plaidoyer

Le dernier ouvrage de Jean-Pierre Husson est à l’image des anciens Que sais-je ?. C’est un Testament scientifique fait par un géographe de 75 ans, qui souhaite apporter à la communauté des géographes des pistes pour réfléchir à la géographie. Comme l’avait dit Antoine Bailly « « Le mal fondamental dont meurt peut-être la géographie, c’est d’avoir minimisé les images et les mythes pour accepter des visions fonctionnalistes aseptisées ». Il s’agit de rompre avec cela. (ex : les îles de l’Odyssée, le falaises d’Étretat …) La géographie doit faire rêver et n’est pas seulement utilitaire, inventer est important.

 

Cheminement : ouvrir la porte du jardin

 

La géographie étudie l’écoumène (les endroits qui abritent la vie) et ses marges ; c’est par exemple l’homme et sa maison. Aborder l’espace via la mobilisation des sens donne un supplément de valeur et de connivence avec le terrain. Ce voyage convie à cet échange autour des verbes habiter (demander par exemple à un enfant de dessiner sa maison, le chemin entre sa maison et son école), flâner et rêver, enfin coloriser, toucher, sentir. Bref, notre vision du territoire s’enrichit en mobilisant les sens et en tenant compte des états d’âme. Ceci améliore notre préhension des espaces et l’intérêt que nous portons aux paysages via la poésie et l’artialisation.

 

Quelle ligne pour cet essai ?

 

Cet essai tient compte des externalités (combien ça coute, combien ça rapporte ?)

Jean-Pierre Husson se rapproche aussi du philosophe humaniste Bruno Latour qui a fait un « parlement de la Loire ». Une chambre où s’exprime tout ce qui vient de la base. Afin de préparer l’avenir, savoir où et comment atterrir. Le sujet invite donc à regarder et ausculter autrement les territoires, en choisissant une démarche humaniste et décalée appliquée aux lieux, aux terrains, espaces et paysages qui donnent sens à nos vies. On parle de villes douces, amènes, justes, vertes…

La géographie sensible s’attache aux « lieux où souffle l’esprit » : aux lieux exceptionnels. On a chacun nos endroits (Etretat, colline de Sion, …)

Le filtre du sensible est une condition pour aménager et penser autrement le territoire, pour le transmettre de façon précautionneuse à nos petits-enfants.

 

Revenons aux fondamentaux via la parabole des talents et les contes écologiques

 

Dans la culture judéo-chrétienne : la parabole des talents est transposable à la Géographie, au traitement que l’on fait de la planète, et l’idée de passer à la géographie via des histoires est intéressante. On ne trouve pas cela uniquement dans la religion, mais aussi Aldo Leopold qui a fait en 1946 un Almanach d’un comté de sable sur l’érosion en Amérique ou encore Peter Wohlleben qui a beaucoup écrit sur les arbres.

 

Schéma : entre récit /transition et résilience / artialisation (art)

 

 

S’enrichir et ré enchanter nos vies avec le mot « poïesis » qui dans la Grèce antique relevait de la transformation de la matière

 

Barioler

 

Il faut aimer les couleurs (le blanc va revenir pour lutter contre le réchauffement climatique). Les couleurs sont importantes, elles sont variées socialement et remontent à l’enfance. (Par exemple la robe de de mariée en Bretagne était noire ; la Lorraine a 5 couleurs identitaires : le jaune des céréales, le bleu de l’eau, le vert du drapé forestier, le rouge en mémoire des hauts-fourneaux et le gris des friches industrielles).

« La couleur n’est pas une matière mais une sensation qui imprime en nous des sentiments, des impressions » Maurice Déribéré (par exemple l’été indien).

La couleur varie avec l’histoire : à Metz, pendant la période allemande on rompt avec le calcaire, couleur française. On amène du gré, de l’ardoise, du granit.

Aussi, des artistes sont sollicités pour mettre en couleur les villes (exemple : Momo, artiste californien, a peint un arbre en blanc avec un pavage filtrant, « ever green » à Nancy).

 

Oser la couleur :

Asphalte dans une rue de la Ville Neuve de Nancy

 

Donner des signes

Pour la géographie sensible, il faut donner des signes : le signe instaure un rapport entre l’intelligible et le sensible. (ex : Croix verte de la pharmacie). Les signes sont anciens, l’Église utilisait par exemple le signe sonore avec la cloche. (Angélus.)

 

Renouveler nos façons d’habiter

L’essentiel est d’habiter un cocon douillet, économe. Puis il faut des espaces de transition, des espaces partagés (cela explique les grands ensembles n’ont pas fonctionné, car ils manquaient d’espace de partage, de transition). Il est nécessaire de soigner les volumétries des lieux, le rythme et la composition du bâti pour obtenir une cohérence urbaine socialement acceptable. Il faut aussi verdir en appliquant la ZAN (Zéro Artificialisation Nette) et la sobriété foncière.

Des lieux de sociabilité se mettent en place, il faut investir les entre-deux.

Est-il possible d’habiter autrement la ville ? En finir avec les villes de grande solitude, est-ce possible ?

 

La vitesse est-elle toujours un progrès ?

La vitesse va à l’encontre du sensible. Le concept de « dromologie » l’explique ainsi : la vitesse épuise le temps. Elle épuise aussi le temps de sommeil, de méditation voire de prière, et la poésie.

L’évolution des cartes isochrones traduit l’effet croissant de la dromologie. L’information et les données de la Bourse tournent en continu depuis déjà bien longtemps. La conteneurisation permet de déplacer d’énormes volumes (1 porte conteneur de 24000 EVP équivaut à un train de 6000 wagons, soit 174 km de long). Les cartes isochromes sont renversantes.

 

Trop agités !

Nous sommes trop agités, nous sommes dans l’immédiat, dans le factuel. Le temps choisi diminue.

On perd notre boussole. La dictature de l’immédiateté de l’information nous ouvre sur le monde mais nous culpabilise (par exemple, face aux drames du Sahel, de Gaza, de la guerre en Ukraine, ...). Elle tend à mettre au même niveau toutes les informations et noie l’essentiel.

 

La géographie est un théâtre

Le territoire peut être traité en mode de partition théâtrale classique (unité de temps, de lieu, d’action).

Ainsi, le forestier et géographe Boutefeu a utilisé la métaphore théâtrale pour faire sa thèse.

Il y a aussi les batailles : par exemple, la pyramide du Louvre voulu par Mitterrand était contestée et ne l’est plus ; ou encore la liberté à Saint-Dié …

 

Mobiliser notre part d’imaginaire

Il peut y avoir une géographie de l’impossible, avec une cartographie de lieux imaginaires.

 

 

Mobiliser les cinq sens et mettre en récit les territoires

Entendre, voir, toucher, sentir, goûter pour une émotion paysagère et mettre en récit, voire chanter les territoires (Vesoul de Brel, Bruxelles de Dirk Annegarn)

 

Le géographe utilise le temps et l’espace. Selon la matrice de Bryan Berry, 1 (le temps) + 1 (l’espace mis en abscisse) = 2 + un supplément de sens.

 

Mobiliser tous nos sens pour accéder à la polyphonie des territoires.

Chacun peut se faire sa grille de lecture du paysage à lire avec tous les sens. Les sens amènent à de l’intensité : colère, révolte, deuil, fête, pamoison. Tous ces sentiments peuvent être modifiés par l’artialisation.

Madeleine Griselin (Carnets de chemin) a tenté une expérience pour rejoindre Compostelle : tous les ¼ d’heure, elle a pris 4 clichés orientés et a noté les senteurs et bruits.

On peut aussi utiliser les sens pour restaurer : par exemple, le maire de Laxou avait des chemins « mal famés », dans un très bel espace de nature : il a fait venir un conteur qui a fait du land art pour faire vibrer le territoire et cela a fonctionné. Le récit est utilisé pour aborder le territoire.

 

Flâner pour aborder le territoire

Avec une attitude de piéton qui prend son temps, hume, s’arrête. Ariella Masboungi associe la créativité architecturale à cette façon d’aborder le terrain.

Flâner invite à s’émerveiller d’un rien. C’est ainsi Georges Perec (Espèces d’espaces, 1974) qui réduisait son investigation à sa chambre, son quartier de Saint-Germain-des-Prés.

Flâner à Nancy invite à investir l’Art Nouveau dispersé dans la ville.

 

Écouter pour aborder le territoire

On trouve par exemple Les hauts fourneaux chantés par Lavilliers ; la gavotte de Lannilis popularisée par Alan Stivell …

 

Papilles

Chaque grand cuisinier parle des senteurs de la cuisine de sa grand-mère, chacun a sa madeleine de Proust idéalisée. La notion de goût est importante et participe à la géographie.

 

Artialisation : approcher le territoire par l’art

Pour faire le raccourci entre l’œuvre et la réalité. Ci-dessous les meules de foin de Claude Monet. Dans le Cheval d’orgueil de P.-J. Hélias, la rudesse du pays bigouden de son enfance est vue dans une démarche que l’on peut qualifier d’égo-géographie.

Et cela peut aller jusqu’à l’horreur mise en poésie avec les couleurs crues du Ravin des Meurissons (Argonne) par Vallotton en 1917.

 

L’artialisation apporte un mélange de réalité et de rêve au traitement du territoires.  Ainsi s’explique l’immense succès du site d’Etretat (ici Monet).

 

La ligne bleue des Vosges, une synecdoque

L’artialisation peut aller jusqu’à la synecdoque : prendre un élément pour le tout. Ce sont des ambassadeurs artialisés qui sont utilisés pour parler d’un territoire.

 

Pratiquer de l’ego-géographie, la géographie du moi (J Lévy, 1995)

Chacun peut trouver dans son enfance des goûts, des ambiances du passé. On a une affection pour son territoire. Comme Armand Frémont, qui a été précurseur en faisant découvrir sa Normandie natale.

 

Tout ceci invite à avoir foi dans le beau et le bon : cultiver un idéal humaniste

 

Une triade a été établie dans l’Antiquité autour de l’espace et du contrat de beauté. L’académicien François Cheng dit que le beau réconcilie l’objet et le sujet.

 

 Partager pour inventer, créer, continuer à avoir foi dans le beau et le bon, ce qui fait du patrimoine (ce qui vient du père) à transmettre

 

tableau inspiré de Antée 1-2-3 , œuvre géographico-poétique de Jean-Paul Ferrier (1937-2016)

 

Géographie sensible et « cousinades » autour de paysages qui restent rétifs

L’approche sensible est transversale, avec comme porteurs le poète et l’artiste à replacer au centre de toute interrogation un peu iconoclaste sur l’aménagement/ le ménagement des territoires. Ils nous aident à rêver.

Cette approche sensible du territoire est partagée avec les urbanistes, agronomes, forestiers, archéologues, etc. comme prétexte à l’évasion. Les applications concrètes sont nombreuses. C’est par exemple les cartes d’exposition à la vue afin d’éradiquer des « points noirs ».

Désormais, l’usage des SIG (systèmes d’information géographique) fait merveille pour rapprocher les disciplines qui investissent l’aménagement. Ces outils ont favorisé la création d’atlas départementaux des paysages.

 

Évoquer un atlas poétique

Il en existe un que Sylvain Guyot a dédié à la Grèce ; un projet d’atlas poétique aborde la ria de la Rance à l’initiative de France Nature Environnement Bretagne. Il s’agit alors de recueillir les témoignages et inventorier la nature de la ria.

 

Partager la question urbaine

Partager pour une ville douce, économe, intelligente, juste, sûre, frugale, etc. Le nombre des adjectifs qui invitent à l’utopie urbaine est échevelé.

Et user de la médiatisation « d’ambassadeurs » pour une qualité rehaussée de la ville. Parmi les plus médiatisés : l’abeille des toits de l’Opéra de Paris, et les forêts suspendues (Bosco vertical à Milan-2014), mais aussi moins connues les micro forêts à Vandoeuvre.

 

Quelle place pour le mécénat afin de réveiller les citoyens ?

Ainsi, la Tour de la Liberté à Saint-Dié est située à côté du mémorial dédié à Jules Ferry, initiateur de l’instruction obligatoire et son corrélat, la volonté d’imposer le français. Il est aussi l’auteur de la célèbre synecdoque « La ligne bleue des Vosges ». Le mécénat fait vivre les artistes et vibrer nos espaces de vie

 

Jean-Pierre Husson donne des pistes pour faire évoluer la représentation rêvée et conviviale des paysages lorrains :

Associer le récit épique ou hagiographique à la nature hirsute (vielles forêts, tourbières, …)

Relier les polémopaysages de la Grande Guerre aux plantes obsidionales (plantes en lien avec la guerre), en particulier l’herbe aux yeux bleus (des Grands Plaines états-uniennes) qui remplissait les paillasses de l’US Army ou le châtaignier amené dans les poches des soldats corses.

Jouer en associant cheminement et récit, promenade et conte : par exemple le chemin des Passeurs entre Salm-Saales (Alsace) et Moussey (Vosges) pour faire fuir les persécutés.

Valoriser les belvédères où l’on admire les panoramas pour donner du souffle aux lieux, par exemple la Tour de la Liberté à Saint-Dié, ou le Hohneck (1382 m).

 

Passer d’un paysage mémoriel et esthétisant à un paysage ludique, d’intention, le paysages étant objet d’histoire et objet pour des histoires.

Pierre Pelot (auteur de L’été en pente douce) s’y est beaucoup exercé.

 

Épilogue, jardiner, un biais pour être serein

 

Le jardin est un lieu clos mais où l’on peut discuter avec le voisin. C’est un tiers paysage. On y invite ses formes géographiques. Des animaux qui viennent s’y abriter (hérisson, coccinelle …).

 

Le potager donne du sens poétique et de l’inspiration.

Le potager pour se ressourcer. On y profite du calme, de la rugosité du sol, des changements opérés avec les saisons. C’est aussi un lieu de recyclage (fer à béton, planches, tuiles). Sa signature varie avec les besoins, la forme physique, l’âge et hélas, l’évolution du climat. Le potager relève du pays sage (jeu de mot d’Alain Roger) et de ce qui est savamment agencé. Il entre de plus en plus dans les interstices de la ville via les trames vertes et bleues.

 

Conclusion

 

Cet essai entre dans les travaux testamentaires d’un géographe humaniste, qui espère que son contenu sera partagé. Le format poche permet de prendre le livre pour pérégriner, rêver, refuser la dystopie ambiante.

La géographie sensible donne du sel à la vie et aux territoires.

Nous sommes seulement de passage et usufruitiers. « Il faut ménager notre bien » (La Rochefoucauld).

Le filtre du sensible est un passeur de frontières pour aménager et transmettre durablement.