Cette table-ronde à la croisée entre géographie, philosophie et architecture défend une thèse claire : les matériaux qui forment le paysage urbain sont éminemment politiques, mais leur composition, l’organisation de leurs filières de production et leur coût social et environnemental restent largement méconnus.
Il s’agit alors de s’intéresser à la circulation et à la transformation de ces matériaux, au travers de véritables enquêtes menées sur des terrains africains, proche-orientaux ou européens.
Des dynamiques extractives omniprésentes
Joëlle Abou Issa étudie les flux de matières et la construction de remblais côtiers au Liban, s’interrogeant sur les arbitraires qui orientent la transformation du littoral.
Elle présente d’abord la photographie d’un port de pêche en banlieue est de Beyrouth, qui apparaît à première vue comme un paysage côtier bordé de montagnes en arrière-plan. En réalité, la montagne est un site d’enfouissement des déchets de Beyrouth, mise en place suite à la crise des déchets de 2016 et utilisée comme remblai pour gagner des terres sur la mer. On pourrait penser que ce réemploi de déchets urbains est vertueux, mais il cache en réalité des dynamiques extractives et prédatrices. Car les déchets ne remplacent pas la circulation des matériaux de construction : ils ne font que s’ajouter au sable dragué dans les fonds marin ou excavé de terrains vierges, et aux digues renforcées par des blocs de béton armé. De plus, ce sont les élites politiques qui possèdent carrières, sablières et entreprises de BTP : la structure oligopolistique du secteur engendre corruption et népotisme.

Les dessins de la géographe et paysagiste Dolorès Bertrais illustrent l’extractivisme ordinaire sur le delta du Mékong, où s’activent quotidiennement des barges-machines. En retraçant l’itinéraire d’un grain de sable, elle montre l’extraction comme un processus relationnel qui implique une diversité d’acteurs, mais déstabilise les écosystèmes. Se pose notamment le problème de la subsidence (l’affaissement progressif de la surface terrestre), causé par la hausse du niveau marin, mais surtout par le poids croissant des bâtiments, les forages en profondeur et l’extraction de sable qui fragilise la structure des sols.

Une classification critique des matériaux
Armelle Choplin (géographe spécialisée dans la fabrique urbaine africaine) et Philippe Simay (architecte-philosophe) ont rédigé un catalogue critique des matériaux, classant les matériaux en reprenant la classification proposée par Gramsci pour différencier les idées politiques. Leur ouvrage établit donc une typologie qui distingue :
- des matériaux hégémoniques (comme le béton) qui conduisent à l’uniformisation des paysages urbains. Ultra-transformés et issus de la révolution industrielle, ils sont promus par des normes et des systèmes assurantiels ou économiques qui vont naturaliser le choix de ces matériaux, alors même que leur usage massif résulte d’une construction sociale et historique. On les associe au progrès, à l’innovation, aux faibles coûts, mais il faut déconstruire cet imaginaire et renforcer les filières (qui existent déjà) pour développer des alternatives plus saines. Contrôlé par de puissants lobby financiers, l’usage de ces matériaux concourt à l’élimination des savoirs-faire traditionnels ou locaux
- des matériaux vassalisés qui supportent l’industrialisation (colle, résine)
- des matériaux récalcitrants, issus d’une longue tradition mais qui se prêtent mal à l’industrialisation (brique de terre, paille)
L’objectif est double :
- permettre aux lecteurs de se réapproprier les matériaux du quotidien (comprendre leur provenance, ou la toxicité des composés volatils qu’ils émettent, est un enjeu politique et démocratique)
- dépasser les préjugés culturels et corriger le statut symbolique des matériaux : contrairement à ce que nous disent les trois petits cochons, la paille est l’un des matériaux les plus résistants au feu, et des poutres métalliques qui fondent rapidement sont plus dangereuses en cas d’incendie que le bois qui se consomme par l’extérieur.
Il s’agit aussi de lutter comme l’hégémonie culturelle de certains matériaux qui s’imposent dans les imaginaires : les amoureux s’offrent en Afrique des sacs de ciment comme preuve de leur engagement, cette matière importée étant devenue un signe de statut social . Et la consommation annuelle de béton par habitant devient un indice de développement.

Le déchet comme ressource
Armelle Choplin rappelle que le déchet est à la fois rebut et ressource, sur laquelle ont été construits de nombreux quartiers du monde entier. À New-York, le Corona Park se trouve sur une décharge de cendres et de déchets industriels, et le parc Fresh Kills (décrit par Lucie Taïeb) sur une décharge de 800 hectares. À Paris, le quartier de Montorgueil est construit sur une butte de déchets de 16 mètres de haut, et des îles artificielles japonaises sont remblayées avec des déchets enfouis dans le cadre du plan Phénix… Rien qu’en France, le secteur BTP produit 240 millions de tonnes de déchets par an, utilisés parfois sur les bords d’autoroutes.

Les intervenants déconstruisent en revanche le mythe du recyclage. Les terres excavées sont encore perçues comme des déchets, seul 1% du béton issu de bâtiments détruits est réutilisé pour fabriquer d’autres bâtiments, et l’usage de déchets pour construire les remblais littoraux au Liban ne remplace pas l’ajout de matériaux neufs.
Philippe Simay défend ainsi le réemploi face aux cycles stratégiques d’accumulation du capital qui rendent la destruction plus rentable que la rénovation, et propose d’inverser la charge de la preuve : ceux qui produisent du neuf devraient justifier qu’ils n’ont pas d’autre choix. Il a ainsi réalisé la Maison des Canaux avec 90% de matériaux de réemploi issus d’un rayon de 30 kilomètres (pierres de voirie de Paris, cordes d’escalade), et via des chantiers d’insertion participatifs.
Résister, au nom des paysages cachés
Il existe toutefois des formes de résistances de certains acteurs, qui dénoncent les dynamiques extractivistes et la privatisation du paysage : ONG environnementales au Liban, mouvements citoyens, pêcheurs ou avocats dénonçant le non-respect des conventions de Bâle ou de Barcelone.
Armelle Choplin invite aussi à ouvrir les yeux sur les paysages cachés, ces lieux exploités pour construire nos bâtiments. Ainsi, si la périphérie de Bologne est devenu un centre mondial de production de carrelage, elle importe depuis le port de Ravenne l’argile et le kaolin du Dombass et des émaux de Chine pour blanchir la terre cuite et se conformer à un goût mondialisé.
Des propos que l’on prolongera par la lecture des ouvrages de chaque intervenant, et qui fourniront aux enseignants un angle original pour traiter de la mondialisation et des changements environnementaux globaux. On apprécie aussi la façon dont les intervenants illustrent la pluralité du monde de la recherche, entre enquêtes de terrain sur la trace d’un grain de sable, usage du dessin, vulgarisation, projets de recherche-action auprès de la population…





