Léa Sallenave est professeure de géographie à l’Université de Genève. Ses recherches portent sur la didactique de la géographie et du paysage. Elle travaille également sur les enjeux politiques et sociaux de cohabitation dans les territoires alpins à travers l’analyse de pratiques socioéducatives, récréatives et touristiques. En parallèle, elle s’intéresse à la construction d’imaginaires contemporains de la montagne par le biais d’images promotionnelles et fictionnelles.

Elle intervient au titre de directrice scientifique pour le thème du FIG 2026.

Le paysage revient à Saint-Dié après l’édition 2012, appelée les facettes du paysage : nature, culture, économique. Dans ces années-là, les thèmes du festival étaient accompagnés d’un sous-titre. En 2026, c’est le mot unique, « paysage » qui figure au programme et rend bien compte de sa dimension conceptuelle.
Si l’on se prête néanmoins à l’exercice de déplier le concept pour l’expliciter brièvement, nous pourrions être tentés d’ajouter trois autres mots et d’aboutir à paysage : sensibles, politiques, complexe.

Une après-midi consacrée à la didactique serait utile pour réfléchir à nos dispositifs d’enseignement apprentissage de l’école primaire à l’université.

I – Les multiples dimensions du paysage

Sensible parce que le paysage est d’abord cette relation personnelle, subjective et affective que chaque individu construit avec son cadre de vie.
Cette relation singulière est aussi collective, partagée avec d’autres. Nous tissons des liens avec les territoires vécus, pratiqués, ressentis, en somme avec les territoires habités au sens géographique du terme. Le paysage est sensible aussi parce qu’il s’appréhende de manière poly-sensorielle et non uniquement par la seule vue. Il engage les corps, tous les corps qui s’immergent dans le paysage.

Ensuite, la dimension politique parce qu’il est un outil propice au dialogue et à la médiation. Le paysage a la capacité de fédérer et d’aboutir à des équilibres, des compromis. Il nourrit la discussion qui fait volontiers débat, mais il révèle aussi des tensions, des conflits, des rapports de force. Donc loin d’être cet objet lisse et consensuel de carte postale, il est également source d’engagement et de mobilisation citoyenne, en particulier dans un contexte anthropocène qui abîme, qui dégrade, et ravage les paysages comme les collectifs qui l’habitent. Le paysage n’est pas non plus à l’abri de formes d’instrumentalisation parce qu’il se construit d’après des valeurs, tantôt convergentes, tantôt diamétralement opposées. En cela, le paysage est passionnant à investiguer pour mieux comprendre les enjeux de société.

Complexe, enfin, parce qu’un paysage résulte de la combinaison de facteurs naturelles et sociaux qui interagissent en permanence. Le paysage est à la croisée de l’intime et du social, de matérialité et de subjectivité, de dynamiques naturelles ou artificielles, de temporalité longue et courte, d’échelle, d’unité territoriale. Il est affaire de cohabitation et d’interaction qui ne simplifie pas les réponses, mais qui interpellent et augmentent les possibles.

II – Ces trois dimensions dans des situations d’enseignement

Le paysage est un objet d’étude classique pour ne pas dire canonique de la géographie.
Dans le cadre scolaire, quel enseignant de géographie n’a pas utilisé les photographies de ses voyages personnels ou piquer la curiosité de ses élèves et développer un intérêt pour de multiples ailleurs. Le paysage est un outil particulièrement pertinent et puissant pour enseigner et apprendre.

Il a été observé dans les recherches à quel point le paysage pouvait impliquer les élèves, quelque soit leur âge. Le paysage invite à exprimer ses ressentis, ses émotions, qu’il s’agisse de désespoir, de colère, d’émerveillement ou de joie. 


Les dimensions subjectives et esthétiques ont toutes leur place pour mieux comprendre le paysage et la façon dont ils nous affectent. En exprimant et en confrontant sa subjectivité à celle des autres, les élèves prennent conscience de la diversité des regards et des attachements sur le paysage. Et en cela, le paysage est un outil qui aide à dialoguer à s’exprimer et surtout à se décentrer.

Le paysage est aussi l’occasion de sortir des murs de la classe, de sortir des espaces d’apprentissage qui, sous les assauts répétés des canicules se transforment en bouilloires thermiques.
Sortir, c’est nécessairement s’exposer au dehors en partant à la rencontre d’autres habitants et cohabitants. Il’ s’agit d’observer, écouter, s’immerger, décrire une ambiance. On peut parfois être amené à confronter ses propres imaginaires et des représentations à des réalités paysagères insoupçonnées.
Il faut se laisser surprendre et exprimer : « Tiens, c’est la première fois que je remarque ça ! ». C’est accepter de partager ses étonnements devant ses camarades de classe, parce que c’est sur la base de ces étonnements que les élèves pourront soulever des questions, émettre des hypothèses, envisager des scénarios.

C’est collecter aussi le paysage, ses impressions en le dessinant, en l’enregistrant, en le photographiant. C’est imaginer des futurs possibles. Alors « sortir » ne signifie pas renoncer aux documents habituels mobilisés en place, mais il s’agit d’accorder aussi une place centrale à l’expérience paysagère sensible, tout en la confrontant aux cartes, aux photographies, aux textes et aux autres supports d’enseignement mobilisés dans les murs de la classe.
Sortir pour s’immerger dans le paysage ne signifie pas devoir faire des kilomètres et affréter des cars pour gagner les paysages les plus pittoresques ou patrimonialisés. Cette immersion des élèves peut débuter dans la cour de l’établissement, dans les rues adjacentes, sur le trajet de l’école.
Le paysage a connu un important renouvellement épistémologique dès les années 1980-1990 en considérant aussi les paysages ordinaires.

Dès lors, le paysage banal, quotidien, peut se transformer en outil d’enseignement, d’apprentissage, depuis n’importe quel établissement. Le paysage devient un outil, un levier, qui poussent les élèves à se questionner à s’intéresser, à s’interroger sur ce qui fait paysage.

Le paysage permet de travailler la capacité des élèves à contextualiser, car il est toujours « une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations », en reprenant les termes de la Convention européenne du paysage du Conseil de l’Europe (Florence, 20 octobre 2000).

Enquêter sur le paysage, c’est inviter les élèves à réfléchir à sa dimension politique, à analyser le rôle des acteurs qui le pensent, qui le façonnent, à partir de valeurs, d’imaginaires, de représentations, mais aussi de mémoire, d’attachement, d’appropriation.
Il invite à prêter attention à l’ensemble des acteurs enjeu, les plus puissants au moins audibles. Et aussi à l’ensemble du vivant, parfois dépossédé de son territoire de vie.
C’est donc détricoter les jeux d’acteurs, leurs intentions, leurs stratégies, leurs finalités et ce à toutes les échelles d’après un contexte précis.
L’enquête paysagère sert à mieux comprendre quelles sont les ententes, mais aussi les tensions, les jeux de pouvoir, ce qui est disputé, controversé, négocié et partagé.

Avec le paysage, on peut donc conjointement travailler la dimension sensible, la dimension politique, mais également la complexité.
Le paysage est en effet un objet transversal qui permet de décloisonner les savoirs et qui engage les élèves dans la pensée par exemple systémique.
Le paysage est un outil pour faire des liens, pour penser les interdépendances, les interrelations entre humains et autres climats, avec lesquels nous cohabitons, pour articuler les différentes échelles temporelles, spatiales et sociales.

Dans un contexte de déstabilisation fulgurante des conditions d’habitabilité terrestre, le paysage ne donne pas de réponse immédiate. Certes cela est inconfortable, car il ne donne pas de recette toute faite non plus. Il pose au contraire une multitude de questions aux élèves. Il appelle des propositions, des pistes de réponse, des hypothèses, des scénaris sur la base de savoir multiples et pas uniquement savants qui se co-construisent progressivement avec les élèves.

Le paysage porte un espoir, celui d’un horizon pour lequel on débat, on délibère, on trouve des solutions équilibrées, vivables, souhaitables, désirables.
On a le droit de s’émerveiller avec le paysage et donc pour lui. A ce trio, paysage sensible, politique et complexe, nous aurions pu ajouter ou y substituer un seul mot. Le mot de commun.

Le paysage est donc un enjeu commun et cet horizon que nous avons en commun, pour et avec lequel nous devons composer. Nous projetons d’agir avec soin et avec considération. En tant que scientifique, nécessairement impliqué et engagé dans la cité, nous avons la conviction que le paysage mérite d’être remis au programme. Programme pluriel, à la fois scolaire, mais aussi politique. Il l’a été par le FIG qui montre la voie. Toute l’équipe scientifique et d’organisation souhaite que les conférences les table rondes, les ateliers, les expositions, le salon littéraire, le salon gastronomique, donnent envie de travailler avec le paysage au service des apprentissages des élèves.