La manipulation des images à des fins politiques n’est pas un fait nouveau, mais sous l’effet des techniques numériques apparues depuis l’explosion d’internet et l’essor des réseaux sociaux, le phénomène a pris une ampleur inédite. Pour aborder ce sujet, nous avons circonscrit notre analyse aux images fixes, photos argentiques et images numériques, à travers trois exemples.
Des photomontages de la Commune de Paris au service des Versaillais
La Commune de Paris en 1871 nous offre un cas ancien et célèbre de manipulation des images photographiques. Quelques semaines après la semaine sanglante qui mit fin à la Commune, à la fin du mois de mai 1871, le photographe anticommunard Ernest Appert réalisa un certain nombre de clichés regroupés ensuite dans une série intitulée “les crimes de la Commune”. À l’aide de figurants prenant la pose, il reconstitua la scène de certains faits tragiques censés prouver la barbarie et la cruauté des communards. Le photomontage le plus célèbre est celui de l’exécution de l’archevêque de Paris Monseigneur Darboy et de 5 autres otages de la Commune, fusillés le 24 mai 1871 à la prison de la Roquette, en représailles de la répression des troupes versaillaises entrées dans Paris, trois jours plus tôt.
Ces photomontages, en soi, ne contredisaient pas la vérité historique qui était documentée par d’autres sources écrites et orales. L’exécution était vraie, mais la photo était fausse, Au service des vainqueurs, Appert, en réalisant ces clichés, participait ainsi à la construction d’une mémoire versaillaise de la Commune, la violence des Communards contre l’ordre établi et l’Église catholique étant censée légitimer en retour la terrible répression orchestrée par les Versaillais pendant la Semaine sanglante. Les contemporains qui achetaient ou voyaient ces clichés savaient très certainement que les photos étaient une représentation et une reconstitution ; celles et ceux qui partageaient les opinions politiques du photographe étaient ainsi confortés dans leur détestation de la Commune. Mais le temps passant, qui se souvenait que ce qu’on regardait comme une vraie trace du passé était en réalité un montage ?
Comme il est fréquent, l’analyse historique de ces photos sur la Commune nous en apprend donc moins sur les faits représentés que sur le contexte historique de leur élaboration et les enjeux de pouvoir qu’ils révèlent.
Photomontages staliniens
Plus proche de nous, les photomontages de l’ère stalinienne sont un “cas d’école”, et comme tels, ils sont souvent étudiés en classe. La grande spécialité de l’époque en URSS était la retouche des photos. Il est assez commode de comparer deux clichés où l’un (ou plusieurs) des personnages disparaît de la photo, comme si, de manière allégorique, il avait été jeté dans “les poubelles de l’histoire”.
La première photo ci-contre a été prise en avril 1937, sur les rives du canal Moscou-Volga. Placé au centre de la photo, Staline est accompagné à la droite de l’image par Nicolaï Iejov, chef de la toute-puissante police politique du régime, le NVKD, et légèrement en retrait, par Vorochilov et Molotov. C’est Nicolaï Iejov qui fut chargé d’organiser l’immense purge, la “grande Terreur”, entre juillet 1937 et août 1938.
La deuxième photo est celle qui fut diffusée à partir de 1939. Quelque 2 ans et 750.000 morts plus tard, Iejov a disparu de la photo et de la surface de la Terre (il a été fusillé le 4 février 1940) : Il avait rempli sa tâche répressive contre les opposants réels et supposés avec tant de zèle, qu’il valait mieux désormais ne pas trop insister sur sa proximité avec le grand patron Staline. La manipulation de l’image participe ici d’une réécriture orwelienne de l’histoire, au profit du petit père des peuples.
Ces deux exemples célèbres illustrent les usages politiques qui peuvent être faits des images, soit au service d’un projet politique, soit au service d’un pouvoir établi. Les historiens, depuis longtemps, ont appris à décrypter derrière leur apparente vérité le faux et la supercherie.
Mais, de nos jours, les moyens numériques et l’Intelligence artificielle générative posent des défis d’une autre ampleur. Les techniques actuelles mettent à la portée de presque n’importe qui, possédant une petite compétence informatique et un peu motivé, non seulement la possibilité de générer de fausses images de la réalité, mais encore de les diffuser sur les réseaux sociaux, à une vitesse qui défie l’imagination.
L’affaire Quentin Deranque
Les fausses images qui ont circulé, en février 2026, au moment de la mort du jeune Quentin Deranque, nous en offrent un exemple récent. Le jeune homme de 23 ans était un militant d’extrême droite qui a été battu à mort lors d’une bagarre entre militants d’extrême gauche et d’extrême droite, dans une rue de Lyon, le 12 février 2026.
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Les fausses images de Quentin Deranque ont commencé à circuler le 14 février 2026, alors que la mort du jeune homme, dans un état désespéré suite à son agression dans une rue de Lyon intervenue le 12 février 2026, n’était pas encore annoncée et que ses parents, via la voix de leur avocat, appelaient à la retenue et au respect. Mais la décence et la dignité n’ont pas leur place dans ce genre d’affaire.
La première image diffusée sur les réseaux sociaux censée montrer Quentin Deranque a été diffusée sur le réseau X (anciennement Twitter) sur un compte publiant sous le pseudonyme Napo Léon. Ce message a été posté au début de la nuit du samedi 14 février 2026, à 2 heures 24. Quentin Deranque était alors dans le coma dans un état désespéré, mais sa mort n’a été constatée par les médecins qu’à 12 heures 25, soit 10 heures plus tard. À ce moment-là, aucune photo du jeune homme n’avait encore circulé sur les réseaux. La photo qui apparaît a donc été usurpée ; c’est celle d’un jeune responsable du Rassemblement National des Pyrénées-Atlantiques qui a ensuite porté plainte.
L’image est conçue comme une affiche, appelant à rendre hommage au défunt. Occupant la moitié supérieure de l’image, le buste du faux Quentin se détache sur un ciel dans lequel une vive clarté céleste semble crever les nuages. La moitié inférieure est occupée par une assemblée vue de dos, la foule, le peuple, censée rendre hommage au jeune défunt de 23 ans, “parti trop tôt”. Le jeune est défini comme un “militant engagé”, sans que la nature de son engagement ne soit définie. C’est inutile. L’affaire est amplement médiatisée à ce moment-là et chacun sait de quel côté il se situait sur l’échiquier politique. Les trois drapeaux qui font le lien entre les deux parties de l’image sont suffisent pour éclairer le message. Quentin Deranque, militant identitaire nationaliste, est mort pour le salut de la France. La dimension religieuse – chrétienne – de l’image n’aura échappé à personne : Quentin est un martyr et le royaume des cieux lui est ouvert.
Cinq mois après l’assassinat de Charlie Kirk, l’influenceur évangélique ultra-conservateur, l’intention de l’auteur de l’image (et des milliers d’internautes qui l’ont rediffusée) est évidemment d’instrumentaliser politiquement la mort de Quentin Deranque et l’émotion qu’elle suscite dans le pays, comme ce fut le cas aux États-Unis pour Charlie Kirk. Outre-Atlantique, l’assassinat de l’influenceur déclencha une formidable campagne médiatique visant les démocrates et les progressistes de toute obédience, assimilés à l’extrême gauche et à “l’anti-Amérique”. En France, l’image postée sur X quelques heures avant la mort du jeune militant identitaire n’est donc que la première salve d’une campagne médiatique visant l’extrême gauche, assimilée chez nous à LFI. Nous en voulons pour preuve la manière dont CNews, le navire-amiral de l’Armada médiatique du milliardaire Vincent Bolloré, a traité le sujet de la mort du jeune homme.
Quelques heures après la mort de Quentin Deranque, dans l’après-midi du 14 février 2026, le commentateur Kevin Bossuet donne le ton en traçant le portrait suivant du défunt :
“Quentin, c’est notre Charlie Kirk à nous. Quentin est mort pour ses idées, parce qu’il aimait la France, parce que c’était un patriote. Il n’était pas là pour attaquer, il était là pour protéger. Quentin appartient à la France des honnêtes gens. C’était un jeune étudiant, fan de tennis, fan de philosophie, qui était très impliqué dans sa paroisse, qui incarne finalement cette jeunesse qui n’a pas renoncé à porter le drapeau tricolore, […] L’extrême gauche est un danger, l’extrême gauche tue » […]

Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, Kevin Bossuet est un jeune professeur d’histoire-géographie d’extrême droite qui enseigne dans un collège de la banlieue parisienne. Habitué des plateaux de CNews depuis des années, Kevin B. aime à commenter l’actualité du ton péremptoire et pontifiant de celui qui est assuré de n’avoir (presque) jamais de contradicteur face à lui. Au moment où il dresse ce portrait, les informations concernant Quentin Deranque sont encore lacunaires et l’enquête judiciaire sur les circonstances de l’agression ne font que commencer. Les accointances du jeune homme avec des groupuscules fascistes et néo-nazies n’ont pas encore été révélées, mais peu importe pour notre historien de pacotille ! Pour notre sujet, les affirmations à l’emporte-pièce de Kevin Bossuet ont cependant le grand avantage de rendre explicites ce qui n’était que suggéré dans l’image en question : l’instrumentalisation politique de la mort de Quentin Deranque.
En février 2026, après la mort de Quentin Deranque, une seule et unique photo du jeune homme a circulé (voir ci-contre), à partir du 17 février 2026. Pourtant, lors de la marche blanche organisée à Lyon à sa mémoire le samedi 21 février 2026, ce n’est pas cette photo qui a été choisie par le cortège, comme c’est généralement le cas lors des marches blanches pour des victimes. Cela s’explique peut-être par le refus de la famille du jeune homme de s’associer à la marche blanche, refusant ainsi une récupération politique de leur deuil.
L’image présente sur la banderole ouvrant le cortège et visible sur les pancartes brandies par les participants est un dessin stylisé reproduit selon la technique de la sérigraphie. Il est censé représenter Quentin Deranque, mais à moins d’avoir beaucoup d’imagination, difficile de le reconnaître ! Alors que dans ce genre de dessin stylisé, quiconque reconnaît Mao Zedong, Che Guevara ou Marilyn Monroe. Mais Quentin Deranque étant avant sa mort tragique un parfait inconnu, peu importe au fond que le dessin soit ou non ressemblant. Peu importe aussi l’avis de la famille sur cette exploitation. Cette représentation graphique est conçue avant tout comme un logo politique, un signe de reconnaissance identitaire et un moyen de propagande.
Cette tentative pour créer un “Charlie Kirk français”, martyr de la violence de l’extrême gauche, a été efficacement relayée par de nombreux médias, en premier lieu par ceux de la “Bollosphère”. Cependant, après quelques succès initiaux (en particulier la minute de silence observée par l’Assemblée nationale, le 17 février 2026, à la demande du député Eric Ciotti), cette tentative a rapidement fait long feu. Car si Charlie Kirk était une personnalité médiatique suivie par des millions de jeunes chrétiens, Quentin Deranque n’était qu’un catholique pratiquant “ très impliqué dans sa paroisse”. Mais c’est évidemment les révélations des liens du jeune homme avec des groupes d’ultradroite qui ont définitivement brouillé et terni l’image lisse du martyr “patriote”,“ fan de tennis, fan de philosophie”.
L’analyse critique des images fait partie depuis longtemps de l’enseignement dispensée par les professeurs d’histoire à partir du collège ; au même titre que l’analyse critique des textes ou des cartes. À l’heure de l’internet, des réseaux sociaux et de l’I.A, quand distinguer le vrai du faux devient de plus en plus compliqué, cet enseignement est plus que jamais une nécessité et une priorité.





