Hugo Trutt, guide d’architecture à Croque Brique, propose une balade narrative qui invite à découvrir le centre-ville de Saint-Dié-des-Vosges à travers son histoire urbaine et architecturale, en accordant une place centrale aux destructions de la Seconde Guerre mondiale et aux choix effectués lors de la reconstruction, entre continuité du projet des frères André, et modernité de Le Corbusier. Ce parcours permet de saisir la richesse et la diversité du patrimoine architectural de la ville : de l’usine Duval (1946-1952) conçue par Le Corbusier, en passant par la Tour de la liberté (1989) ou le pôle culturel La Boussole (2023).
I – Une ville ancienne dont le développement s’inscrit dans un environnement favorable
1 – Des occupations humaines anciennes à la constitution d’un centre religieux
Avant d’être une ville reconstruite, Saint-Dié est d’abord une ville ancienne, inscrite dans un territoire occupé depuis longtemps. L’existence de traces archéologiques anciennes dans la région, notamment sur la colline de la Bure, située à proximité du centre-ville est encore visible aujourd’hui.
Un établissement urbain est attesté plus tardivement, autour du VIIe siècle. La situation géographique contribue favorablement à son développement. Saint-Dié se trouve dans un environnement marqué par quatre grandes collines, au sein du massif vosgien, et bénéficie de la présence de la Meurthe, qui traverse le territoire.
Le développement de la ville s’organise d’abord autour de la vie monastique, avant de prendre de l’ampleur avec la constitution d’un ensemble religieux important. La cathédrale et le cloître témoignent encore aujourd’hui de cette histoire.
La cathédrale, reconstruite après les transformations liées à la guerre, a notamment fait l’objet d’une reconstruction achevée en 1973. Le cloître, dont une partie a également été reconstruite, conserve des éléments architecturaux romans.
Cathédrale Saint-Dié. © Eric Joly
Cathédrale Saint-Dié. © Eric Joly
Cet ensemble constitue un point de repère essentiel pour comprendre les origines de la ville et la place historique des institutions religieuses dans son organisation.
2 – Une première destruction majeure et une reconstruction au XVIIIe siècle
La Seconde Guerre mondiale n’est pas le premier épisode au cours duquel Saint-Dié subit des destructions importantes. Un grand incendie ravage déjà la ville en 1757, entraînant une destruction presque totale et nécessitant une reconstruction d’envergure.
Cette dernière est conduite sous l’impulsion du duc de Lorraine, dont le nom est associé à la rue Stanislas. Son intervention joue un rôle politique et financier déterminant dans la remise en état de la ville.
3 – Le développement industriel et la modernisation de la ville
Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, Saint-Dié connaît un développement industriel qui contribue à transformer son paysage urbain. Les activités textiles et les manufactures de tapis figurent parmi les secteurs économiques importants de la ville avant la Seconde Guerre mondiale.
Le géographe Élisée Reclus (1830-1905) insiste sur le développement industriel de Saint-Dié.
Parallèlement, Saint-Dié fait l’objet de projets de modernisation urbaine dans les années 1930. L’architecte et urbaniste Henri Prost participe à cette réflexion, avec un projet dont la mise en œuvre sera interrompue par la Seconde Guerre mondiale.
La ville possède donc, à la veille du conflit, un tissu urbain ancien, un patrimoine religieux important et une activité industrielle qui contribuent à son identité. C’est cet ensemble qui va être profondément bouleversé en 1944.


Saint-Dié dans l’entre-deux-guerres
II – La Seconde Guerre mondiale : la destruction presque totale du centre-ville
1 – Une situation frontalière qui pèse sur le destin de Saint-Dié
La position géographique de Saint-Dié constitue un élément essentiel pour comprendre les événements de 1944. Située dans l’est de la France, à proximité de l’Allemagne et de l’ancien territoire prussien, la ville occupe une position particulière depuis la guerre de 1870-1871 et l’annexion de l’Alsace-Moselle. Saint-Dié apparaît alors comme l’une des dernières villes françaises avant le territoire prussien. Cette situation frontalière contribue à expliquer l’importance stratégique de son emplacement et les conséquences que cette position aura lors des conflits mondiaux.
Si la Première Guerre mondiale touche fortement certains territoires, notamment ruraux, les destructions de la Seconde Guerre mondiale concernent davantage les espaces habités et productifs. À l’échelle nationale, environ 18 % du parc immobilier français a été endommagé ou détruit pendant le second conflit mondial. Saint-Dié constitue un exemple particulièrement frappant de cette violence destructrice.
2 – La politique de la terre brûlée en 1944
En 1944, alors que les forces alliées progressent pour reprendre les territoires occupés, les autorités nazies organisent l’évacuation des civils dans cette partie de la ville. Dans leur fuite vers l’Allemagne, les troupes allemandes appliquent une politique de la terre brûlée : elles détruisent les habitations et les installations nécessaires à la production.
La destruction de Saint-Dié conduit à la disparition presque intégral du centre urbain.
Le cœur historique est particulièrement touché. Les destructions concernent notamment le secteur de la cathédrale et du cloître, ainsi que les rues principales.
Certaines façades résistent aux incendies, notamment dans la rue Thiers, qui constitue déjà un axe principal de la ville avant la guerre. Pourtant, ces constructions ne seront pas systématiquement conservées. La décision de démolir les bâtiments encore debout intervient rapidement et soulève une question importante : aurait-il été possible de préserver davantage de traces de la ville ancienne ?
Vestiges de la cathédrale Saint-Dié en 1944
Ainsi la disparition du patrimoine ne résulte pas uniquement des destructions militaires, elle est également liée aux décisions prises dans l’immédiat après-guerre.
3 – Le déblaiement et les conditions de vie des habitants
Dès la fin de l’année 1944 et au début de 1945, une politique de déblaiement est engagée. Les pierres et les gravats sont rassemblés en grands tas, notamment à proximité de la rivière.
La reconstruction ne consiste donc pas simplement à réparer des bâtiments endommagés : il faut réorganiser un centre-ville largement disparu.
Les conditions de vie des habitants sont particulièrement difficiles. Des baraquements et des camps d’hébergement sont utilisés pour loger les populations privées de leur habitation.
La reconstruction doit ainsi répondre à un double impératif : permettre aux habitants de retrouver des conditions de vie acceptables et définir un nouveau visage pour la ville.
III – Les premières orientations de la reconstruction : retrouver le Saint-Dié d’avant-guerre
1 – Une prise en charge rapide par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU)
Dans le Grand Est, la reconstruction est engagée relativement rapidement après la guerre, même si son rythme varie selon les territoires. Saint-Dié bénéficie de l’intervention du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), créé par le gouvernement provisoire afin d’organiser la remise en état des villes et des infrastructures détruites.
Un plan de reconstruction est élaboré alors que les habitants gardent encore en mémoire le Saint-Dié d’avant-guerre. Cette mémoire joue un rôle déterminant dans les discussions sur l’avenir du centre-ville.
La dimension affective est à prendre en compte. La destruction d’une ville ne signifie pas seulement la disparition de bâtiments. Elle entraîne également celle d’un environnement familier, de rues connues et de repères collectifs. Les habitants souhaitent donc retrouver leur ville, même s’ils savent qu’il sera impossible de la reconstituer exactement à l’identique.
Cette volonté de continuité mémorielle influence les premiers choix architecturaux. La reconstruction devient un enjeu qui dépasse la seule question technique du relogement : elle engage l’identité urbaine de Saint-Dié.
2 – Le projet de Jacques André : conserver la logique du plan ancien
Le premier architecte chargé de concevoir le plan directeur de reconstruction est Jacques André (1904-1905), architecte nancéien connu notamment pour sa participation à la réalisation du complexe zoologique et de l’aquarium de Nancy avec son père.
Le projet de Jacques-André reprend une organisation urbaine proche de celle de la ville ancienne. Il s’appuie sur un plan de type hippodamien, caractérisé par des rues qui se croisent à angle droit et organisent l’espace en îlots réguliers.
Deux grands axes structurent cette composition : la rue Thiers et les rues Dauphine et Stanislas. Ces voies, déjà importantes dans l’organisation du centre avant la guerre, demeurent des éléments structurants de la ville reconstruite.
Le projet cherche donc à préserver une certaine continuité dans l’organisation du tissu urbain. Il ne s’agit pas de reproduire intégralement chaque bâtiment disparu, mais de conserver une trame et des repères qui permettent aux habitants de retrouver une partie de leur ville.
Cette orientation traduit une volonté de concilier reconstruction et mémoire. Elle constitue le point de départ d’un débat architectural majeur : faut-il reconstruire en respectant les grandes lignes de la ville ancienne ou profiter de sa destruction pour imposer une organisation radicalement nouvelle ?
IV – Le Corbusier face aux frères André : une controverse au cœur de la reconstruction
1 – Deux conceptions de la ville à reconstruire
La reconstruction de Saint-Dié se distingue par la confrontation entre deux approches architecturales. D’un côté, les frères André représentent une sensibilité locale, attachée à une reconstruction qui conserve les principaux axes et l’organisation générale de la ville antérieure. De l’autre, Le Corbusier (1887-1965) intervient avec une proposition qui vient bousculer cette orientation.
La reconstruction ne relève pas d’un processus purement technique, déterminé par les seuls besoins matériels : elle devient un débat sur la manière de concevoir la ville moderne.
Le projet de Jacques-André s’inscrit dans la continuité de la trame urbaine préexistante. La proposition de Le Corbusier introduit, quant à elle, une autre manière d’envisager la transformation du centre-ville, en rupture avec l’organisation historique.
2 – Entre continuité et modernité : une reconstruction qui engage la mémoire et l’avenir de la ville
Le débat entre les frères André et Le Corbusier soulève une question fondamentale : comment reconstruire une ville dont le centre a presque entièrement disparu ?
Plusieurs enjeux se croisent. Il faut répondre aux besoins de logement, rétablir les activités économiques et rendre à la ville un fonctionnement normal. Mais il faut également déterminer quelle place accorder au passé dans la conception du nouvel espace urbain.
La volonté des habitants de retrouver leur Saint-Dié se heurte ainsi aux ambitions de modernisation portées par les architectes. Le maintien des axes anciens peut constituer une manière de préserver des repères collectifs, tandis qu’une nouvelle organisation urbaine peut être envisagée comme une occasion de transformer la ville.
V – Reloger une ville entière après la guerre
1 – Une population privée de logements
La destruction de Saint-Dié en 1944 ne se résume pas à la disparition de son patrimoine architectural. Elle provoque également une crise majeure du logement. Au début de la Seconde Guerre mondiale, la ville compte environ 13 000 habitants. Il faut donc trouver des solutions pour reloger les habitants et permettre la reprise de la vie quotidienne.
Or, dans les premiers mois suivant les destructions, les pénuries sont généralisées. Le bois, le ciment et le fer manquent, alors même que la reconstruction exige des quantités considérables de matériaux. La situation est d’autant plus paradoxale que Saint-Dié est entourée de forêts de sapins. Mais les scieries ayant été détruites par les nazis, il devient difficile de produire le bois nécessaire à la construction de logements provisoires.
2 – Le rôle du Don suisse et des baraquements provisoires
Une partie des solutions d’hébergement provient de Suisse, grâce à ce que l’on appelle le « don suisse ». Des baraquements sont offerts afin de permettre de loger une partie des Déodatiens privés de leur habitation.
Ces constructions provisoires constituent une réponse immédiate à l’urgence, mais elles ne suffisent pas à résoudre durablement la crise du logement. Des camps de baraquements sont progressivement aménagés dans différents secteurs de la ville et de ses environs.
Certains camps resteront en place pendant plus de dix ans.
La mémoire de ces baraquements demeure particulièrement présente dans l’histoire collective de Saint-Dié.
Le musée Pierre-Noël conserve une reconstitution de l’intérieur de ces logements provisoires.
VI – Le Corbusier à Saint-Dié : une ambition de transformation radicale
1 – Une intervention qui dépasse le simple projet architectural
L’intérêt de Le Corbusier pour la ville se manifeste dans le contexte des destructions et des pénuries de l’après-guerre. Il envisage notamment des solutions de construction provisoire, avant de proposer un projet beaucoup plus ambitieux pour l’ensemble urbain.
Son projet de reconstruction du centre-ville aurait pu transformer profondément l’organisation de la cité, mais il n’a pas été retenu.
2 – Les maisons Murondins : une réponse envisagée aux pénuries
En 1942, Le Corbusier conçoit un modèle de maison appelé « Murondins », qui devait pouvoir être construit simplement. Elles sont faites de pisé, ou de briques crues ou de plots.
Le Corbusier, généralement associé au béton et à l’architecture moderne, imagine ici une solution faisant appel à des matériaux plus rudimentaires, dans un contexte où le bois, le ciment et le fer sont difficiles à obtenir.
L’architecte suggère notamment que les habitants de Saint-Dié puissent recourir à ce type de construction pour faire face à la pénurie de logements et aux besoins urgents des populations sinistrées.
Toutefois, le projet des maisons Murondins ne sera pas réalisé à Saint-Dié.
3 – Le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) : un cadre politique complexe
Le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) joue un rôle central dans les politiques de logement et de reconstruction des années 1940 et 1950, ainsi que dans les choix architecturaux de l’après-guerre.
Le MRU ne résulte pas d’une rupture totale avec les périodes politiques précédentes. Son fonctionnement et ses orientations sont marqués par plusieurs héritages idéologiques :
D’abord le MRU renvoie aux réflexions engagées avant la guerre, notamment dans le contexte du Front populaire, sur les conditions de logement et la transformation des espaces urbains.
Puis il est lié à la période de Vichy, pendant laquelle la profession d’architecte se structure et où sont déjà élaborées des réflexions sur la reconstruction des territoires. La Charte de l’architecte reconstructeur, publiée en 1941 défend l’idée de réintroduire des références régionales dans l’architecture. Cette orientation privilégie des formes néorégionalistes et néopittoresques, destinées à préserver ou à réaffirmer certaines caractéristiques locales.
Enfin, le MRU est également traversé par les ambitions de modernisation portées par des architectes comme Le Corbusier et par des responsables politiques favorables à une transformation plus radicale du cadre bâti.
Eugène Claudius-Petit (1907-1989), qui dirige le ministère pendant plusieurs années, défend une architecture moderne. Celui-ci considère que la reconstruction française n’a pas suffisamment saisi l’occasion de transformer profondément les villes.
La reconstruction de Saint-Dié s’inscrit ainsi dans un contexte où coexistent plusieurs orientations : la prise en compte des traditions régionales, la volonté de retrouver les formes urbaines anciennes et l’ambition de renouveler l’architecture et l’urbanisme.
VII – Le contre-projet de Le Corbusier : une « cité radieuse » dans les Vosges
1 – L’industriel Jean-Jacques Duval sollicite Le Corbusier
La proposition de Le Corbusier pour Saint-Dié est rendue possible par l’intervention de Jean-Jacques Duval, issu d’une famille d’industriels déodatiens. Une relation personnelle et intellectuelle s’est progressivement nouée entre les deux hommes.
Alors qu’il étudie à l’Institut polytechnique de Zurich, Jean-Claude Duval assiste à une conférence de Le Corbusier. Malgré un premier contact peu encourageant, il découvre ensuite ses publications et se reconnaît dans les idées qu’il y développe. Il décide alors de se rendre à Paris pour rencontrer l’architecte. Leur échange donne naissance à une relation durable, entretenue notamment par une correspondance régulière.
Le Corbusier encourage Duval à persévérer dans sa carrière d’ingénieur. Cette relation constitue par la suite un élément déterminant de son intervention à Saint-Dié.
L’usine de la famille Duval ayant été détruite aux trois quarts pendant les démolitions de 1944, Jean-Jacques Duval sollicite Le Corbusier pour participer à la reconstruction. Il n’est pas le seul industriel local à souhaiter faire appel à lui.
Dans un premier temps, l’architecte se montre peu enthousiaste. Son univers architectural est davantage associé aux paysages méditerranéens qu’aux Vosges et à leurs forêts de sapins. Il finit néanmoins par accepter de venir découvrir Saint-Dié.
Face au centre-ville dévasté, il découvre un espace presque entièrement dégagé de ses constructions anciennes. Cette situation lui offre la possibilité d’imaginer une transformation urbaine de grande ampleur. Il voit dans Saint-Dié l’occasion de concevoir un projet global, comparable aux grandes opérations de modernisation qu’il souhaite promouvoir.
2 – Un projet urbain radicalement différent du plan de Jacques André
Le Corbusier élabore alors un contre-projet qui s’écarte profondément des orientations défendues par Jacques André.
Ce projet se présente comme une sorte de Chandigarh transposée dans les Vosges, en référence à la ville indienne conçue par Le Corbusier. L’architecte imagine une nouvelle organisation urbaine destinée à répondre aux besoins de logement de la population tout en transformant profondément la structure du centre-ville.
Le projet prévoit notamment cinq cités radieuses, qui permettraient de loger une grande partie des habitants. Ces ensembles seraient implantés sur la rive du faubourg Saint-Martin, un secteur ayant conservé davantage de constructions anciennes.
Le Corbusier envisage également de réserver certains espaces à des fonctions administratives et industrielles. Le centre serait réorganisé autour d’une cité administrative dont la hauteur atteindrait environ 75 mètres. Les constructions restantes pourraient être démolies afin de dégager les espaces nécessaires à cette nouvelle organisation.
Le projet comporte par ailleurs un équipement culturel original : un musée à croissance continue, un bâtiment construit sur pilotis qui peut s’agrandir progressivement à mesure que les collections augmentent.


Projet non réalisé de Le Corbusier pour Saint-Dié-des-Vosges, 1945
3 – Le rejet du projet par les habitants et les difficultés de sa mise en œuvre
Le contre-projet de Le Corbusier rencontre toutefois des résistances importantes.
Jacques André, qui connaît les attentes des habitants et défend une reconstruction plus proche de la trame urbaine historique, se montre d’abord réticent à examiner la proposition de son confrère. Plusieurs architectes, dont Jean Prouvé et d’autres acteurs de la reconstruction régionale, l’encouragent néanmoins à étudier le projet.
Après avoir découvert les plans de Le Corbusier, Jacques-André reconnaît leur qualité architecturale. Il estime cependant que les Déodatiens ne les accepteront pas. Pour les habitants, la disparition de leur ville constitue déjà un traumatisme considérable. Ils souhaitent retrouver leurs rues et leurs repères, plutôt que voir leur environnement entièrement réorganisé.
Le Corbusier, convaincu dans un premier temps du succès de son projet, part ensuite aux États-Unis (janvier 1946), où il présente largement ses propositions. Il diffuse notamment des documents et des affiches consacrés à Saint-Dié dans les universités où il intervient. Il entend ainsi faire connaître cette opération et valoriser son ambition architecturale.
À son retour, il apprend cependant que son projet suscite un rejet de la population et que son coût est jugé trop élevé par rapport à celui du plan concurrent. Il finit par se retirer de la reconstruction du centre-ville.
Jacques André quitte également le projet quelques mois plus tard. Son plan, qui correspond largement à la trame finalement retenue, sera repris par d’autres acteurs chargés de poursuivre les travaux (Raymond Malot inspecteur régional de l’Urbanisme, Georges Michau architecte).
Ainsi, malgré l’importance de la proposition de Le Corbusier et sa visibilité internationale, la reconstruction du centre de Saint-Dié ne suivra pas le modèle qu’il avait imaginé.
VIII – L’usine Duval : l’unique réalisation de Le Corbusier à Saint-Dié
1 – Une commande industrielle qui aboutit malgré l’échec du grand projet urbain
Si Le Corbusier ne réalise pas son projet de reconstruction du centre-ville, il construit néanmoins à Saint-Dié un bâtiment majeur : l’usine Duval.
Cette réalisation est particulièrement importante dans son parcours, car il s’agit de la seule usine qu’il ait effectivement construite. Elle permet de comprendre comment ses principes architecturaux peuvent être appliqués à un bâtiment industriel, et non uniquement à des logements ou à des équipements administratifs.
L’usine est édifiée au début des années 1950, dans le contexte de la reconstruction de la ville. Elle accompagne la remise en activité de l’industrie textile locale. À cette époque, l’établissement de bonneterie produit notamment des sous-vêtements, avant que son activité n’évolue vers la confection destinée à des marques de haute couture.
Le bâtiment résulte de la collaboration entre Le Corbusier et la famille Duval. Leur relation est suffisamment étroite pour permettre des échanges suivis sur la conception du projet. Cependant des désaccords ponctuels concernent les besoins de l’entreprise et l’aménagement des espaces. Duval voulant maintenir quelques bâtiments qui n’avaient pas été démolis.
Usine Claude-et-Duval, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
2 – Une architecture pensée à partir du fonctionnement de l’usine
Le caractère fonctionnel de l’organisation intérieure du bâtiment est recherché. L’usine est conçue pour faciliter la circulation des matières premières, leur transformation et l’expédition des produits finis.
L’organisation verticale constitue un élément central du projet. Les employés accèdent au bâtiment par le rez-de-chaussée, où se trouvent également les espaces d’arrivée et de circulation. Les pilotis dégagent une partie du niveau inférieur et permettent notamment d’abriter les vélos des salariés.
Les marchandises arrivent également au rez-de-chaussée, avant d’être transportées par des monte-charges au 3e étage. Les tissus sont réceptionnés dans les espaces prévus pour leur préparation et leur découpe. Ils passent ensuite à l’étage de conception par un toboggan.
Les différentes opérations sont ainsi organisées de manière à accompagner la progression du travail. Après leur confection, les produits sont emballés et redescendus vers le rez-de-chaussée pour être expédiés.
Cette disposition illustre la manière dont l’architecture est mise au service de la production industrielle. La forme du bâtiment n’est pas seulement esthétique : elle répond à une organisation précise du travail et des flux de marchandises.
3 – Des espaces administratifs particulièrement soignés
Les niveaux supérieurs comprennent les espaces destinés à l’administration et à la direction. Un soin a été apporté à leur conception intérieure, notamment au mobilier et aux détails d’aménagement.
Le bureau de direction avait initialement été conçu avec des dimensions très généreuses. Jean-Jacques Duval aurait toutefois estimé qu’il ressemblait davantage à une salle de danse qu’à un bureau ! Une cloison amovible fut alors installée afin de permettre de diviser l’espace et d’aménager une salle de réunion.
L’usine comporte également deux petites salles d’attente destinées aux visiteurs, qui ressemblent aux cellules de la chapelle de Ronchamp, que Le Corbusier réalisera quelques années plus tard.
4 – Le Modulor : un système de proportions appliqué à l’architecture
L’un des aspects les plus remarquables de l’usine Duval est l’utilisation du Modulor, système de proportions élaboré par Le Corbusier à partir des dimensions du corps humain.
Ce système vise à définir des proportions harmonieuses pour les éléments architecturaux, depuis les dimensions des portes jusqu’à la hauteur des garde-corps. Il repose sur l’idée que l’architecture doit être conçue à partir de mesures humaines (1,83 m) permettant d’organiser les espaces et leurs composants.
L’usine Duval est présentée comme le premier bâtiment au monde à utiliser le Modulor comme unité de base de sa conception. Le système devient ensuite un outil important dans la démarche architecturale de Le Corbusier.
Usine Claude-et-Duval, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
5 – Le traitement de la façade, les brise-soleil et le toit-terrasse
La façade de l’usine se caractérise par une importante surface vitrée et par un dispositif de brise-soleil particulièrement élaboré, calculé sur des données météorologiques de 1945.
Le dispositif est étudié afin de tenir compte de l’ensoleillement et de ses variations au cours de l’année, et d’optimiser l’arrivée de la lumière.
Les menuiseries et les systèmes d’ouverture témoignent également du soin apporté aux détails techniques.
Enfin, le bâtiment comprend un toit-terrasse aménagé, où différents murets organisent les espaces et les perspectives. Depuis ce niveau, on peut notamment observer la cathédrale de Saint-Dié et une partie du centre reconstruit.
Cette relation visuelle entre l’usine moderne et la ville permet de mesurer le contraste entre l’architecture industrielle conçue par Le Corbusier et l’organisation urbaine finalement adoptée pour la reconstruction du centre-ville.
L’usine Duval demeure ainsi le principal témoignage construit de l’intervention de Le Corbusier à Saint-Dié.
Usine Claude-et-Duval, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
6 – L’usine Duval : un patrimoine industriel vivant et protégé
Un futur centre d’interprétation consacré à l’usine Duval devrait ouvrir à l’horizon 2027. Le projet architectural conçu par l’agence norvégienne Snøhetta doit permettre de mieux faire connaître l’histoire et les caractéristiques de cette réalisation.
Panneau du chantier du Centre d’interprétation – usine Duval – Le corbusier, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
L’usine conserve une place particulière dans l’histoire industrielle de Saint-Dié-des-Vosges. La famille Duval, qui continue d’y produire des pièces textiles, reste très attachée au bâtiment. Selon son directeur, la présence de cette architecture exceptionnelle a contribué au maintien de l’activité industrielle dans la ville. Sans elle, la famille aurait peut-être choisi de délocaliser l’usine.
L’usine constitue un ensemble architectural singulier, presque un greffon dans le tissu urbain. Sa conception prévoyait des possibilités d’extension verticale, comme le suggèrent les fers à béton présents au niveau du toit-terrasse. Ces extensions ne seront jamais réalisées, mais elles témoignent des possibilités envisagées lors de la conception du bâtiment.
L’usine Duval fait partie des trois secteurs protégés dans le cadre du Site patrimonial remarquable (SPR) de Saint-Dié-des-Vosges, dispositif relevant du ministère de la Culture. La ville s’est engagée dans cette démarche au milieu des années 2010 et a obtenu le classement en 2019. Trois grandes séquences urbaines sont concernées : le faubourg Saint-Martin, le secteur de la reconstruction du centre-ville, et le secteur de l’usine Duval.
7 – Les couleurs et les matériaux : une œuvre de Le Corbusier
À l’entrée de l’usine, les surfaces colorées situées sous les espaces construits sur pilotis, sont à observer. La couleur occupe une place importante dans l’œuvre de Le Corbusier, notamment durant les dernières décennies de sa carrière, dans les années 1950 et 1960. Les teintes vives qu’il utilise participent pleinement à la composition architecturale.
Un autre élément mérite une attention particulière : le mur d’entrée réalisé en grès. Les pierres qui le composent proviennent des anciens trottoirs de Saint-Dié, récupérées lors des démolitions consécutives à la destruction de la ville. Jean-Jacques Duval, voyant les pierres destinées à être broyées pour être évacuées, demanda à la municipalité d’en conserver une partie.
Le Corbusier s’impliqua personnellement dans la conception de ce mur en mosaïque de grès. Il travailla notamment sur une maquette à l’échelle 1/1 et accorda une attention particulière au traitement des joints entre les pierres. Le mur porte également une grande main symbolisant le travail.
Lorsqu’il découvrit le résultat, Le Corbusier serait venu deux fois sur le chantier et aurait déclaré : « Le Moyen Âge est retrouvé. »
La récupération de ces pierres constitue néanmoins un lien matériel entre la ville détruite et la ville reconstruite.
Usine Claude-et-Duval, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
IX – Les frères André : des acteurs essentiels de la reconstruction
Les deux frères avaient élaboré le premier plan d’urbanisme de la reconstruction. Bien qu’ils aient finalement quitté le projet après leurs désaccords avec Le Corbusier, leur travail a largement orienté l’organisation du centre-ville reconstruit.
Leur importance dépasse toutefois le seul cadre de Saint-Dié. Ils appartiennent à une famille de bâtisseurs particulièrement influente à Nancy et dans la région. Leur père, Émile André, était lui-même un architecte reconnu, auteur de plusieurs réalisations remarquables à Nancy.
On peut noter le parcours atypique d’Émile André, qui voyagea pendant plusieurs années avant de revenir exercer son métier dans sa ville natale. Ces voyages, nourris notamment par l’imaginaire orientaliste de l’époque, auraient contribué à enrichir sa sensibilité architecturale.
Ses deux fils héritèrent de cette tradition familiale, tout en développant des compétences complémentaires. Jacques se forma à l’architecture à l’École des beaux-arts de Paris, tandis que Michel suivit une formation d’ingénieur à l’École centrale. À leur retour, ils s’associèrent à leur père pour créer une agence.
Parmi les premières réalisations importantes des frères André figure l’Institut universitaire de zoologie et d’histoire naturelle de Nancy, qui accueille aujourd’hui également un aquarium. Ce bâtiment est présenté comme une œuvre remarquable, notamment en raison de l’influence de l’architecte américain Frank Lloyd Wright sur sa conception. Cela témoigne de leur intérêt pour les innovations et pour les expériences architecturales menées à l’étranger. Leur travail ne se limite donc pas à une tradition régionale : il s’inscrit dans des échanges intellectuels et techniques plus larges.
La famille André entretenait des relations étroites avec celle de Jean Prouvé. Ces liens se manifestaient aussi bien dans le domaine professionnel que dans les réseaux locaux et politiques, notamment à Nancy. Les collaborations entre les deux familles se sont poursuivies au fil des générations. Le fils de Michel André, lui-même architecte, s’associa notamment à des membres des familles André et Prouvé, dont Claude Prouvé, fils de Jean Prouvé.
Jean Prouvé, bien qu’il ait relativement peu construit à Saint-Dié, y a réalisé une maison privée (1962) : celle du docteur Gauthier, située sur les hauteurs de la ville, où il reproduit l’idée d’une maison avec un noyau central porteur.
X – La reconstruction de la rue Thiers : une architecture entre tradition et modernité
La reconstruction de la rue Thiers, dont les frères André ont conçu le plan initial, est en une grande partie achevée en 1952.
Rue Thiers, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
Rue Thiers, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
Plusieurs principes architecturaux ont été retenus.
1 – Une architecture adaptée au contexte local
Les façades présentent une organisation assez régulière. Les rez-de-chaussée sont généralement consacrés aux commerces, tandis que les étages supérieurs accueillent les logements. Une marquise plate continue (une « casquette ») protège les devantures de la pluie, dispositif particulièrement utile dans le climat vosgien.
Au-dessus des commerces, les immeubles comprennent plusieurs niveaux d’habitation, avec notamment un balcon filant au troisième étage. Le dernier niveau était normalement destiné aux greniers, même si certains de ces espaces ont probablement été transformés par la suite en chambres ou en studios.
Le style adopté peut être qualifié de néotraditionnel. Il reprend des formes relativement classiques, tout en utilisant des matériaux et des techniques propres à la reconstruction. La couleur du grès local est notamment reproduite au moyen de panneaux de béton teintés dans la masse, afin de donner aux façades une apparence en harmonie avec l’identité régionale.
2 – Des perspectives monumentales
À Saint-Dié, les dimensions des rues et l’organisation des bâtiments donnent également une certaine monumentalité au centre reconstruit, même si les immeubles ne sont pas particulièrement élevés.
Depuis la tour de la Liberté, on peut observer une gradation des hauteurs : les immeubles les plus hauts se trouvent dans le centre reconstruit, puis leur gabarit diminue progressivement à mesure que l’on s’éloigne vers les limites de la ville. Cette disposition, tel un chapiteau, produit un effet de transition entre le cœur urbain et les quartiers périphériques.
Rues Thiers, Stanislas et Dauphine, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
Rue Stanislas, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
XI – Le musée Pierre-Noël et l’évolution du regard sur l’architecture reconstruite
La promenade permet d’observer le bâtiment qui accueille le musée Pierre-Noël.
Lors de sa construction, celui-ci avait suscité des réactions négatives de la part d’une partie des habitants.
Le projet devait s’insérer dans un site complexe, marqué par des différences de niveaux entre la rue et l’entrée du musée, ainsi que par la présence d’éléments de fortifications anciennes. Les importants soubassements en béton, avant leur habillage en grès, avaient notamment provoqué des réactions hostiles. Des inscriptions invitaient à détruire ce mur comparé à celui de Berlin.
Le regard porté sur le bâtiment a progressivement évolué, notamment après l’achèvement de son parement et son intégration dans le paysage urbain. Les œuvres de Françoise Malaprade (1934-2024), artiste locale qui a beaucoup travaillé dans la région de Nancy, participent également à son identité.
Musée Pierre-Nöel, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
Le bâtiment est désormais considéré comme un élément emblématique du centre-ville. Cet exemple illustre la manière dont une architecture initialement contestée peut être progressivement acceptée et intégrée au patrimoine local.
XII – La rénovation du centre-ville et le programme « Cœur de ville »
Le programme « Cœur de ville », destiné à rénover le centre de Saint-Dié-des-Vosges vise à renforcer l’attractivité des commerces.
La vacance commerciale rue Thiers semble limité.
On peut observer l’écriture de la modernité en examinant l’arrière des îlots reconstruits. On y distingue des éléments caractéristiques de l’architecture moderne : béton apparent, descentes d’eau, canalisations et espaces de desserte. Ces éléments peuvent aujourd’hui être considérés comme peu esthétiques, mais il faut replacer leur réalisation dans le contexte de l’après-guerre.
En 1945, seuls 20 % des logements en France métropolitaine possédaient une salle de bains individuelle, et moins de 10 % disposaient de toilettes privatives. Les logements reconstruits représentaient donc une amélioration considérable des conditions d’habitation, avec des niveaux de confort et de salubrité très supérieurs à ceux de nombreux logements détruits.
Le regard contemporain ne doit pas faire oublier les progrès matériels apportés par la reconstruction.
XIII – Les espaces disponibles : une question actuelle d’urbanisme
Une attention particulière est portée à la place de l’automobile. Les espaces intérieurs des îlots ont souvent été conçus pour faciliter les livraisons et la circulation des véhicules. Certains ont ensuite accueilli des garages ou des box.
Cette organisation peut aujourd’hui sembler surdimensionnée au regard des usages contemporains. Elle soulève des questions sur l’occupation du foncier et sur la possibilité de densifier certains secteurs.
L’architecture de la reconstruction n’est pas figée. Elle pourrait être réexaminée en fonction de l’évolution des besoins et des pratiques urbaines.
XIV – La synagogue : un témoignage de la présence juive et de l’histoire de la ville
La synagogue, construite après la guerre pour accueillir les Juifs revenus à Saint-Dié-des-Vosges, est dû à l’architecte Claude Meyer-Lévy. En 1936, celui-ci se rend aux États-Unis et participe à la réalisation d’un pavillon français à l’exposition universelle de San Francisco. Revenu en France en 1939, il repart ensuite aux États-Unis avant de s’engager dans les FFL. Il débarque à Cherbourg et participe à la progression des troupes lors de la libération du territoire. Après la guerre, il travaille à la reconstruction, notamment dans l’est de la France. Il est également l’architecte de la Grande Synagogue de la Paix à Strasbourg.
La synagogue de Saint-Dié est plus modeste. Elle présente néanmoins des proportions harmonieuses et une certaine élégance. Son implantation en retrait lui donne une présence discrète, mais distincte dans le tissu urbain.
Synagogue, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
Synagogue, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
XV – La rue Dauphine : introduire de la diversité dans l’alignement urbain
La rue Dauphine présente des immeubles construits à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Ils offrent un autre exemple de l’évolution de l’architecture de la reconstruction.
On peut distinguer une séquence de façades dont la coordination a été assurée par l’architecte Aldo Travaglini (1914-1999). L’ensemble conserve une cohérence générale, notamment grâce à un soubassement unifié en grès, mais les bâtiments ne sont pas identiques.
Les hauteurs et les dimensions des ouvertures varient. Certaines façades présentent des baies horizontales, tandis que d’autres mettent davantage en valeur les cages d’escalier. Les largeurs et les rythmes diffèrent également.
Cette variété permet d’éviter la monotonie que peuvent produire les alignements trop réguliers. L’objectif est de conserver une cohérence urbaine tout en donnant aux immeubles une apparence plus individualisée, évoquant davantage une succession de maisons qu’une façade uniforme.
Rue Dauphine, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
XVI – Le centre-ville transformé : l’intervention de Dominique Coulon
Sur une friche administrative (tribunal de grande instance et commissariat) du centre-ville, l’architecte Dominique Coulon a opéré la transformation d’un bâtiment îlot de la Reconstruction. Couleur et lumière sculptent les espaces d’un programme mixte, abritant dorénavant une médiathèque, une galerie et un office de tourisme.
L’organisation initiale des bâtiments formait des îlots en « C », laissant au centre des espaces de cour utilisés notamment pour les livraisons et le stationnement. Ces espaces étaient peu valorisés et servaient essentiellement de zones de service.
Dominique Coulon a choisi de transformer cet ensemble en réorganisant les volumes et en densifiant la partie intérieure de l’îlot. Il a ajouté une partie construite en béton afin de réunifier les bâtiments et de créer un espace intérieur plus généreux.
L’intervention ne consiste pas simplement à restaurer l’existant. Une partie des structures et des murs intérieurs a été profondément modifiée, tandis que certains éléments de l’architecture antérieure restent perceptibles. Le projet combine ainsi la conservation de certaines traces de la reconstruction avec une intervention architecturale contemporaine.
Un bâtiment peut être réinventé pour accueillir de nouveaux usages, améliorer ses espaces intérieurs et retrouver une véritable qualité architecturale.
La Boussole, vue depuis le grand salon de l’hôtel de ville, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly



La Boussole, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
XVII – La tour de la Liberté : une architecture déplacée devenue symbole urbain
La tour de la Liberté est devenue l’un des symboles de Saint-Dié-des-Vosges.
Tour de la liberté, vue depuis le grand salon de l’hôtel de ville, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly

Tour de la liberté, Saint-Dié-des-Vosges © Eric Joly
Cette structure a été conçue par deux architectes associés au sein d’une agence, Hennin et Normier. Le projet a été développé avec la participation d’une entreprise vosgienne, dans le contexte du bicentenaire de la Révolution française, célébré en 1989 à l’initiative du président François Mitterrand.
À cette occasion, plusieurs projets architecturaux d’envergure furent imaginés.
Les architectes de la tour avaient initialement proposé de construire plusieurs structures de ce type le long de la Seine, à Paris. Le projet ne fut pas réalisé sous cette forme. Trois tours avaient été envisagées, mais l’une ne fut jamais construite, tandis que deux autres furent présentées pendant plusieurs mois dans le jardin des Tuileries.
La tour qui se trouve aujourd’hui à Saint-Dié n’avait donc pas été conçue, à l’origine, pour ce site. N’étant pas intégrée aux plans d’aménagement du jardin des Tuileries, elle devait trouver une nouvelle destination. Elle fut finalement cédée à la ville de Saint-Dié pour un franc symbolique, puis remontée sur place environ un an plus tard.
Cette création se distingue par sa structure métallique. Sa réalisation a bénéficié de l’intervention de Peter Rice (1935-1992), ingénieur irlandais reconnu pour sa contribution à plusieurs grands projets architecturaux de la fin du XXe siècle, notamment le Centre Pompidou, aux côtés de Renzo Piano et Richard Rogers, afin de développer de solutions techniques.
Aujourd’hui, la tour est notamment utilisée lors du Festival international de géographie et dispose d’un point d’observation accessible au public. Son implantation et sa silhouette lui ont permis de s’intégrer progressivement dans le paysage urbain, alors même qu’elle avait été conçue pour un autre contexte. Elle constitue un repère dans la ville.
Ce symbole de Saint-Dié devrait faire l’objet d’une rénovation importante, prévue pour 2029.





