La table ronde réunie journaliste, historien et politologue sue les enjeux de la cartographie des pouvoirs.

Moderateur :

  • Paul Didier membre de l’association Des Mots&Débats ouvre à tous des lieux de rencontre et de débat pour interroger le monde.

Intervenants :

  • Pierre Haski, journaliste et chroniqueur géopolitique, auteur de La fin d’un monde (Stock)
  • Arnaud Miranda, auteur de Les Lumières sombres (Gallimard)
  • Nicolas Offenstadt, professeur d’université, auteur d’une Histoire globale de la RDA (Taillandier)

Où se trouve le pouvoir ?

Paul Didier : Où se trouve le pouvoir ?

Paul Didier ouvre sur une définition large : le pouvoir ne se limite pas aux capitales politiques. Il se lit aussi dans les entreprises, les technologies, les médias et les réseaux sociaux. Il est la capacité à imposer des récits, des normes et des représentations, donc à définir. L’ordre international né de l’après-guerre, remanié après 1989, est aujourd’hui profondément bouleversé.

Paul Didier : Si vous deviez placer le pouvoir sur une carte, où le mettriez-vous ?

Pierre Haski le situe à Zhongnanhai, siège du pouvoir de Xi Jinping. Trump lui paraît « dysfonctionnel » et Poutine enlisé, alors que Xi profite du chaos et paraît raisonnable en comparaison. Il cite l’épisode des droits de douane de 2025 : face aux 145 % envisagés, la Chine a brandi l’arme de l’embargo sur les terres rares et Trump a reculé. La visite de Xi fin septembre s’est déroulée dans un climat de détente, car Trump n’a pas les moyens de ses ambitions.

Nicolas Offenstadt répond par un « nuage de points en apesanteur ». Les lieux de pouvoir étaient identifiables aux XVIIe-XVIIIe siècles (châteaux, palais), mais avec la dématérialisation et la délocalisation, personne ne sait aujourd’hui où se trouvent Twitter ou Google. Un grand enjeu politique à venir serait le réancrage, c’est-à-dire retrouver des lieux physiques.

Arnaud Miranda cite Washington, Pékin et Palo Alto. Les enjeux techniques ont une matérialité (data centers, accaparement des ressources), et une résistance au contrôle de l’industrie du numérique s’organise.

La fin de l’ordre de 1945

Paul Didier : Pierre Haski, qu’est-ce qui se termine ?

Pierre Haski rappelle que lors de son audition de confirmation devant le Sénat, à la mi-janvier 2025, Marco Rubio a déclaré que l’ordre post-1945 avait bien servi les États-Unis mais qu’il était devenu « une arme contre nous », et qu’il fallait donc en forger une autre. Cet ordre (droit international, multilatéralisme onusien) était déjà contesté par deux camps. Les pays du Sud ne sont pas consultés au Conseil de sécurité, quasi irréformable puisque la réforme exige l’accord de tous. La Chine et la Russie estiment pour leur part qu’il fait la part trop belle aux Occidentaux. La surprise est que les États-Unis eux-mêmes « renversent la table », et que l’Europe, « orpheline » de cet ordre, ne l’a pas vu venir.

Le pari de Trump est de remplacer un système d’alliances et d’institutions internationales par la seule puissance américaine. Il contredit pourtant ses promesses électorales de ne pas faire la guerre : conflit avec l’Iran aux côtés d’Israël, « vassalisation » du Venezuela après l’enlèvement de son président, enlisement en Iran.

Nicolas Offenstadt complète en rappelant que l’ordre de 1945 reposait sur l’unité des Alliés contre le nazisme, le « plus jamais ça ». Cette morale et l’antifascisme vacillent : montée de l’extrême droite, banalisation du nazisme (saluts nazis d’influenceurs américains), disparition des derniers témoins. S’y ajoute une concurrence des mémoires : certaines populations répondent « ce sont vos affaires, nous avons d’autres souffrances » (esclavage, etc.), si bien qu’il devient difficile d’imposer une morale fondée sur une histoire occidentale.

Les idées qui conquièrent le pouvoir

Paul Didier : Arnaud Miranda, votre livre commence par des penseurs marginaux qui écrivent sur des blogs et dont les idées atteignent le centre. Comment est-ce possible ?

Arnaud Miranda explique que la restructuration idéologique du trumpisme ne passe pas par les think tanks traditionnels mais par le numérique. À la fin des années 2000, des libertariens déçus de la révolution numérique produisent des idées fantasques et marginales, qui le restent jusqu’au début des années 2010. Le trumpisme se les approprie ensuite politiquement pour entretenir une subversion. C’est le succès d’une extrême droite « décomplexée », qui voit dans les conservateurs des « idiots utiles » à abattre.

Paul Didier : Le gouvernement Trump se caractérise par la disparition permanente du référent. Le projet idéologique est la remise en question du politique comme espace.

Arnaud Miranda développe avec la pensée de Curtis Yarvin, figure néoréactionnaire, qui propose de remplacer la démocratie par un État-entreprise autocratique, une « monarchie » sur le modèle de la startup californienne. Les universités et les médias forment pour lui une « cathédrale » à détruire. La prise de pouvoir doit passer non par la force, contre-productive, mais par les « couloirs de la Maison-Blanche », en retournant les cadres républicains, ce qui éclaire selon Miranda les premières mesures de Trump.

Cette pensée procède d’une haine du politique : il faut supprimer l’incertitude propre à la communauté politique. Elle se résume par « no voice, free exit ». Le citoyen devient un client à qui l’État vend un service de sécurité (garantie de la propriété). Il n’a plus de droits politiques ni de moyen de résister, mais peut partir ailleurs s’il est mécontent. C’est un renversement de l’idée de légitimité par le consentement et le contrat social.

Éclairage par la RDA

Paul Didier : Quel lien avec l’histoire de la RDA ?

Nicolas Offenstadt prévient qu’il serait faux de résumer la dictature au sommet de l’État : les gouvernés participent au fonctionnement du régime et il existe des marges de négociation. Peu de régimes fonctionnent uniquement par la violence institutionnelle, dont l’impact est d’ailleurs difficile à mesurer. Les archives montrent surtout beaucoup de débats, non libres au sens démocratique mais cantonnés à certains lieux et soumis à des règles. Le courrier des lecteurs des magazines professionnels pouvait ainsi critiquer très durement la direction d’une entreprise, ce qui serait impensable en démocratie. C’était un canal de remontée des problèmes, et négliger ces petits espaces fait passer à côté d’une forme de contestation.

Il cite aussi les débats autour des monuments commémoratifs (marins révoltés, communistes morts en camp). Le pouvoir aurait pu les imposer, mais les discussions entre sculpteurs et autorités sur les détails de la représentation (le béret, l’arbre, la juste figuration de la classe ouvrière) pouvaient durer dix ans, alors que la RDA passait pour un « bon élève de Staline ». Les citoyens apprenaient ainsi où et jusqu’où exercer leur libre arbitre.

Le régime évolue dans le temps et les gouvernés doivent s’y adapter. Le Neues Deutschland, quotidien du parti au pouvoir, n’était pas lu pour s’informer mais pour savoir quoi penser et quoi dire face aux fonctionnaires : c’était une appropriation des enjeux politiques par les citoyens. Même sous contrainte, les acteurs gardent des marges de manœuvre.

Parallèles historiques

Paul Didier : Certains chercheurs décrivent un ordre mondial ni bipolaire, ni tout à fait unipolaire, ni complètement multipolaire, et certains disent qu’on est retourné à la politique de puissance du XIXe siècle. Cette lecture est-elle pertinente ?

Pierre Haski juge le parallèle très fort. Les héros de Trump dans l’histoire américaine sont McKinley, surnommé « monsieur droits de douane », et Théodore Roosevelt, premier président « impérialiste » (le mot étant alors positif). Trump, qui ne lit pas selon Haski, a des références historiques qui lui sont soufflées. Sa déclaration sur le Canada comme 51e État revient à un « pas en arrière de deux siècles », où l’on ne demandait pas l’avis des populations.

Trump veut surtout effacer le monde wilsonien. Après 1918, Wilson passe neuf mois à Paris avec un plan pour prévenir la guerre, qui donne la SDN. Mais le Congrès désavoue le traité de Versailles, car les Américains, isolationnistes, jugent que tout le mal vient d’Europe. Sans les États-Unis, la SDN est structurellement faible, ce qui explique en partie la Seconde Guerre mondiale. En 1945, l’ONU est créée en la « musclant » : Casques bleus, Conseil de sécurité, régime de sanctions. Le message de Trump est qu’il n’y aura pas de nouveau départ américain : les États-Unis seront le « shérif planétaire » et les autres devront obéir.

Paul Didier : D’un côté le monde multipolaire, de l’autre le monde bipolaire de la Guerre froide, et cela s’enchaîne simplement. Ne simplifie-t-on pas rétrospectivement les rapports de force ?

Nicolas Offenstadt rappelle que la Guerre froide comportait un enjeu idéologique de solidarité, une « mondialisation rouge » : le bloc de l’Est cherchait à étendre son emprise par des mouvements révolutionnaires. Des pays économiquement faibles comme la RDA envoyaient médecins et brigades de travail au nom de la solidarité progressiste, d’où les voitures est-allemandes à Cuba et les immeubles construits par des architectes de RDA au Vietnam. La clarté idéologique résidait donc dans les actions autant que dans les discours.

Points communs entre RDA, Chine et néoréaction

Paul Didier : La RDA est aux antipodes de cette idéologie, où l’on croit à la fabrication d’un avenir programmé et rationnel. Quels points communs ?

Nicolas Offenstadt répond : la toute-puissance du parti. En RDA, la politique était centrale, avec des discussions permanentes dans les instances culturelles sur l’étape atteinte dans la construction du socialisme et des exclusions du parti pour écart de ligne. La participation était mise en avant mais cantonnée, et le régime pratiquait un double discours, une réalité contestée mais une réflexion dans les universités, soit un « double monde ».

Paul Didier : Et la Chine ?

Pierre Haski estime que la Chine arrive au même endroit par un autre chemin, en éliminant la démocratie et la société civile dans les années 2000 au profit d’un seul homme plutôt que de la collégialité. Selon le chercheur Dan Wang, tous les membres du bureau politique depuis 2002 sont ingénieurs de formation, ce qui traduit la volonté de Xi Jinping d’apporter une réponse technocratique à tous les problèmes. L’idée sous-jacente est que la démocratie n’est plus efficace : la province chinoise la plus pauvre aurait de meilleures infrastructures que l’État américain le plus riche, car les premières ont été construites par des ingénieurs et les secondes par des juristes. Haski y voit une quête commune d’efficacité.

Nicolas Offenstadt ajoute que, pendant la Guerre froide aussi, la question technique était centrale : il s’agissait de dépasser l’autre de façon obsessionnelle, et la rivalité entre les deux Allemagnes posait en permanence la question de savoir qui serait le meilleur techniquement.

Questions de la salle

Paul Didier : Cette lecture réactionnaire se trouve-t-elle ailleurs ?

Arnaud Miranda répond que le phénomène touche l’Amérique du Sud, avec un alignement sur des positions réactionnaires en Argentine. En Europe, la réception est très localisée (Zemmour) : le terrain existe mais il n’y a pas de véritable idéologie constituée. Quant à la Chine, les acteurs de la tech néoréactionnaire américaine sont fascinés par son État-ingénieur et voudraient en faire autant pour bâtir une « république technologique », quitte à détruire la démocratie.

Paul Didier : Quid de l’Europe ? Bruxelles, Paris, Berlin, Londres ?

Pierre Haski constate que l’Europe n’est pas dans cette cartographie. Elle a délégué sa sécurité et sa prospérité aux États-Unis, dans une dépendance potentiellement fatale, et a raté le virage technologique. Il faut relire le discours de la Sorbonne de Macron en 2017 sur l’autonomie stratégique, que Merkel refusait par crainte que Washington ne les « laisse seuls » : l’autonomie n’a pas été réalisée et les États-Unis les ont lâchés malgré tout. L’Europe est exposée à une double menace, puisque la Chine et les États-Unis veulent son affaiblissement et que Poutine pèse sur les opinions, tandis que les idéologies anti-démocratiques jouent de sa faiblesse. Elle est à la croisée des chemins : elle doit dépasser la tentation souverainiste et se donner les moyens de sortir de sa dépendance.

Nicolas Offenstadt conclut en rappelant que Poutine, ancien agent du KGB en RDA, diffuse son influence en s’appuyant sur un ressort de Guerre froide, la continuation de l’anti-atlantisme. En Allemagne de l’Est, la mémoire des relations avec les Russes est instrumentalisée.