Franck Ollivon est enseignant chercheur en géographie.

Il a rédigé une thèse sur « La prison chevillée au corps. Pour une approche géographique du placement sous surveillance électronique »

La conférence débute par une accroche avec le film Minority Report et une capture d’écran d’une prison pensée comme futuriste.

Minority Report

Un détenu plongé dans une sorte de coma, rasé, dans des capsules de verre, c’est une vision dystopique de la prison du futur qui interroge la place du corps en prison.

La conférence s’articule autour de deux questions centrales : qu’est ce qu’un corps incarcéré, placé dans une situation d’enfermée. Quels sont les effets sur ces corps, qu’est ce que l’institution et la société en attendent ?

Pour y répondre, le chercheur fait appel à la géographie « carcérale » qui existe chez les anglophones et en France.

Il commence par un retour historique sur la naissance des prisons et du corps. Le corps captif, c’est potentiellement l’exécution, la course où on traine un corps, où on montre le corps du condamné. C’est aussi le corps de l’exclusion, le bannissement, les galères avec des rituels.

Le géographe revient aussi sur John Howard (1726-1790) penseur et réformateur des institutions pénales.  Il rédige un état des lieux des prisons en Angleterre et dénonce les conditions d’incarcération.

Depuis le XVIIIe, les institutions privilégient de plus en plus la prison.
Un auteur précurseur dans l’analyse des situations carcérales est Michel Foucault (1926-1980), Surveiller et punir, 1975. Il estime que la peine est une procédure pour requalifier les individus comme sujet, obéissant. Pour Foucault l’objectif est d’atteindre l’âme par le corps, le corps pour dresser l’âme.

Comment ? Par la clôture, on enferme. Le conférencier illustre ce fait au travers de l’exemple du modèle de prison de Philadelphie (ci-dessous) (régime pennsylvanien) où les détenus sont coupés de tout contact avec un tiers.

Pénitentiare Eastern Sta

A partir de la fin du XVIIIe, début XIXe une évolution du rapport au corps pénitentiaire est perceptible. Elle se fait aussi dans la séparation. Les hommes, les femmes, les mineurs sont séparés tout comme les condamnés, séparés des prévenus et ceux qui ont des troubles de la personnalité.

F.Ollivon revient alors à aujourd’hui pour observer ce qu’il reste de ce passé dans les mentalités. Il prend pour exemple la réforme pénale de 2014 : la peine sanctionne, et favorise son amendement, son insertion. La conception de la peine comme amendement imprègne encore nos institutions.

A ce titre, le chercheur évoque Gilles Chantraine qui a travaillé aussi sur les prisons qu’il définit comme des lieux de stockage.

F.Ollivon termine son introduction et commence la présentation de deux axes forts selon lui.

L’expérience corporelle que font de la prison tous ceux qui la fréquentent

Dès son arrivée en prison, le corps est un lieu d’identification du détenu. On le photographie, lui donne des caractéristiques, des mesures.
En détention, le corps est un objet de contrôle, par exemple les pratiques d’hygiène sont très contraintes. Il existe une interdiction de porter atteinte à son propre corps et interdiction de se suicider. Le corps c’est aussi la fouille « à corps ».

L’architecture carcérale permet en outre d’observer le détenu, c’est le corps sous surveillance.

Cependant, il apparaît aussi que le corps a des droits.
Depuis les années 1980s, les détenus peuvent toucher les proches qui viennent les voir dans les parloirs par exemple, ce qui peut-être restreint à tire punitif. Malheureusement dans le cadre de la pandémie, l’administration a dû remettre des séparations.

Une fois de plus, le géographe met en perspective les évolutions du rapport au corps dans les prisons. Il y a eu des changements notables vers la fin des années 1980s avec notamment le terrain de sport. En 1994 c’est l’entrée en détention de l’hôpital et en 2003 l’unité de vie familiale où le détenu peut vivre avec son conjoint et ses enfants pendant quelques jours.
Les très jeunes mères peuvent garder leur bébé jusqu’à 18 mois.

Il existe même dans les pays scandinaves un certain contact avec la nature avec une insertion des éléments naturels dans les prisons.

C’est ensuite le moment du deuxième axe central.

Les effets de l’enfermement sur le corps des détenus.

En prison, les détenus vivent une « expérience » psychologique et sensorielle.

C’est la sensation d’enfermement incorporé, référence aux travaux d’ O.Milhaud

Il existe une dimension auditive et olfactive avec un brouhaha omniprésent, notamment la nuit. Les corps sentent forts aussi dû au fait de l’incapacité à se doucher tous les jours.

Le corps emprisonné, c’est aussi la problématique de la santé avec des détenus pas toujours en forme. La prison peut amener à une dégradation progressive de l’état du corps. Par exemple, une perte notamment visuelle, du mal à voir de loin qui est observé sur une grande majorité des détenus.

Des études étasuniennes démontrent aussi des effets sur la plasticité cérébrale, ce qui a entrainé une expérience de travail autour du casque de réalité virtuelle, pour compenser les effets de l’enfermement. Ainsi, ils sont privés d’une certaine réalité tout en étant réinséré à l’aide d’une réalité virtuelle, ce qui peut sembler paradoxal.

Les effets de stress sont très nombreux en prison. Franck Ollivon évoque des études faites aux Etats-Unis où le risque d’hypertension est quatre fois plus élevé en prison qu’en dehors, ainsi que le risque de crise cardiaque, deux fois plus élevé.
En France, il y a sept fois plus de suicidés en prison que dans le reste du territoire.

F.Ollivon remarque aussi la problématique de la coprésence, de la proximité, avec les risques que cela représentent : violence, transmission des maladies… Là encore, le géographe évoque les Etats-Unis où au sein de la population il existe 2% de personnes atteintes de l’hépatite C alors qu’en prison, le pourcentage passe à 17%.

La conférence se poursuit par l’évocation du soin, de l’entretien du corps en prison

C’est une forme de repossession de son corps qui est exposé, maltraité. Lucie Bony a travaillé sur ce thème, F.Ollivon projette alors des témoignages réalisées par la géographe où elle évoque un détenu qui apprend à cuisiner de bons plats pour se faire plaisir. Ainsi l’espace cellulaire apparaît comme un prolongement de son corps.

Le corps peut être caché aussi avec des draps. F.Ollivon évoque alors le terme de « grotte » qu’il reprend toujours des travaux de Lucie Bony. La grotte est cet espace, créé par le détenu pour s’isoler, il invente un mur dans sa cellule, une frontière où il peut se cacher, retrouver une certaine intimité. A noter que celle-ci est précaire et soumise à l’accord de l’institution.

Le corps emprisonné est un élément de distinction, il se positionne dans la hiérarchie de la micro-société. Par exemple, le fait de se rendre ou pas dans la cours de promenade, ceux qui n’y vont pas sont perçus comme peureux. Les jeunes et anciens ne se fréquentent pas forcément. Il existe une forme de respect qui passe par le corps, les anciens sont prioritaires sur le passage.

L’état du corps et par extension de la cellule, renseigne sur la position dans l’unité carcérale.
La propreté, les vêtements, cela montre beaucoup de choses. Des vêtements propres, récents, montrent qu’en dehors vous comptez pour des personnes, que vous avez une capacité à créer du réseau.

F.Ollivon met en avant ensuite les travaux de Marie Morelle, concernant les prisons de Yaoundé.

Dans les prisons, les détenus arrivent aussi à « jouer de leur corps », des termes évoquent la capacité à se mouvoir à l’insu des surveillants : “”faire l’anguille”, “la savonnette”, on connaît le rythme et on en joue afin d’accéder à des zones de l’établissement interdites.

Le corps participe aussi à la circulation des objets, prohibés en détention. Celui-ci peut être un véhicule, pour faire rentrer de petits objets.

Certaines pratiques sont donc possibles, comme la drogue douce et dure, les rapports sexuels. Le parloir aussi peut-être un lieu de pratique sexuelle, phénomène de bébé parloir. Enfin les rapports homosexuels entre les détenus dans les douches, les cellules.

L’évocation de la sortie du condamné

Cette sortie peut parfois se faire avant, afin que le corps se réhabitue. A ce titre, les ex-détenus décrivent une forme d’agoraphobie. La reprise de la vie de famille, idéalisée pendant la détention est en réalité difficile.
Il y aussi une difficulté socio-économique, la perte de travail, du logement…

En réalité, il y a une grande vulnérabilité des détenus sortant de la prison.

F.Ollivon évoque la ville de Washington où des études montrent une importante mortalité en sortant de la prison avec un risque de suicide et d’overdose.
En France, l’institution française est frileuse envers les sorties sèches. C’est pourquoi la peine peut aussi se faire « en milieu ouvert ».

Il existe un contrôle sur le corps même quand il n’y a pas détention. C’est la naissance au XXe siècle du travail d’intérêt général, de la semi-liberté, et bracelet électronique. Ils sont prononcés à la place ou à l’issue d’une peine de prison.
Les peines s’accompagnent d’obligation : soin, travailler, formation, d’aller dans certains territoires…

La réinsertion sociale est conçue comme une réinsertion spatiale. Effet de stigmatisation via le corps des personnes. Les peines rentrent souvent le corps du condamné visible pendant leur peine. C’est la visibilité du bracelet, stigmatisation du bracelet.

Une autre conférence avec Franck Ollivon Rencontre “Derriere les murs”

Sur le site des Clionautes, une intervention sur le thème des prisons d’Olivier Milhaud : Ces lieux qui enferment – Les Clionautes