La conférence a débuté par une mise en perspective des différents enjeux autour du sujet « L’économie face à la guerre » par la présentatrice Sylvie Matelly, qui a choisi de mettre le sujet en perspective avec la guerre en Ukraine notamment.

Le premier enjeu soulevé est de présenter les conséquences économiques de la guerre.  Il est possible de considérer la guerre comme étant le moyen de « tout rebâtir à zéro », pour ainsi relancer la croissance des pays belligérants à la fin de la guerre. Pour ce qui est de l’aspect négatif, la présentatrice et les différents intervenants ont choisi de ne pas s’y épancher pour « des raisons évidentes ».

En ce sens, cela permet de mettre en exergue le fait que l’argent constitue le « nerf de la guerre ».  Un second enjeu est mis en évidence autour des sanctions économiques qui ont été prises envers la Russie. En effet, les sanctions n’allaient-elles pas finalement être contre-productives ? Ou d’un point de vue davantage éthique, moral, si ces actions ne devraient pas se justifier par le fait que l’on ne peut pas « continuer de vivre normalement alors que le guerre est à nos portes ».

Par ailleurs, le troisième enjeu soulevé était celui de la dépendance énergétique des Etats Européens, comme le montre les mesures prises par le président russe Vladimir Poutine en réponse aux sanctions économiques européennes.

Finalement, Mme Matelly a exposé une nouvelle perspective de réflexion, en se demandant si la guerre un Ukraine ne serait peut-être finalement pas qu’une crise de plus qui se rajouterait au cycle de crise dans lequel nous nous trouvons ?

Question centrale : Le rôle et la responsabilité géopolitique des entreprises

Sylvie Matelly introduit cette problématique à la lumière de la guerre en Ukraine, où certaines entreprises du domaine énergétique notamment, sont confrontées à la question de savoir si oui ou non elles doivent continuer à fournir les deux principaux pays belligérants. On voit donc en sens que les entreprises ne sont pas indépendantes du contexte géopolitique.

1, Histoire des entreprises et de la géopolitique

Afin de préciser le sujet, il est demandé à Monsieur Felix Torres d’analyser les liens historiques entre les entreprises et la géopolitique.

Pour lui, le commerce procède de la guerre comme nous le montre les guerres commerciales des XVI/XVII siècles, ou encore les trois grandes guerres qui on ouvert des cycles de commercialisation. Avec par exemple la Seconde Guerre Mondiale qui a ouvert les frontières au commerce comme il nous le montre en paraphrasant Thomas L.Friedman à travers l’expression « The World is flat » ; l’économie mondiale accède alors au libre-échange avec en position hégémonique les Etats-Unis.

D’un autre point de vue, F.Torres indique que les Etats-Unis vont au cours du XXème siècle devenir non pas une grande puissance impériale, mais une immense puissance domestique. En effet, les entreprises américaines exportent leurs produits hors de leurs frontières, qui emmènent avec eux la conception que le monde est désormais un marché. C’est dès lors que va se développer notamment en Europe, de nouvelles techniques de production, de management, ou encore de nouveaux emplois, avec d’autre part, l’avènement des premières entreprises multinationales ou Firmes Trans-nationales (FTN) après 1945. On remarque en ce sens que les entreprises sont ici vectrices de changements politiques et géopolitiques, et qu’aujourd’hui – comme le met en exergue la guerre en Ukraine – les relations économiques deviennent politiques.

2, Les relations entre la guerre et l’économie

Ensuite, il est demandé à Monsieur Jean-Marc Daniel de répondre à la question : peut-on parler de guerre mondialisée ?

Il commence son analyse on partant du principe que l’on ne fait pas la guerre à son client et à son fournisseur, comme nous le montre Montesquieu à travers le théorie du « doux commerce ». De ce fait, il a dès lors montré que l’économie pouvait être un moyen de faire la guerre, à la lumière du mercantilisme dont le l’objectif était d’augmenter les quantités de richesses du souverain. Ce qui lui a ensuite permis de dire que la guerre peut-être un moyen de faire la guerre à l’image des la guerre opposant les Français aux Britanniques aux XIXème siècle.

J-M. Daniel a ensuite développé son analyse autour du fait que la guerre, ne pouvait être un substitut au commerce. En effet, l’économie analyse les comportements rationnels des individus afin de pouvoir entreprendre des anticipations ; il évoque ici Alfred Marshall qui a posé l’économie comme savoir universitaire. A l’inverse, la guerre se caractérise par une irrationalité totale, ce qui empêche l’agent économique d’entreprendre des anticipations rationnelles.

Il justifie son analyse à travers le fait que le président russe Vladimir Poutine choisit de brûler du gaz plutôt que de le vendre dans un objectif économico-politique : ou encore par le fait que le président ukrainien Volodimir Zelensky est « fou » car son courage est irrationnel lorsqu’il privilégie de rester dans son pays pour combattre l’opposant plutôt que de fuir. En ce sens, on remarque que la guerre et l’économie (le commerce) sont inadéquats.

Par la suite, Monsieur Felix Torres, se demandera comment pouvons-nous faire du business avec des états autoritaires telle que la Russie, tout en prenant en compte que nous sommes dans un monde d’interdépendance. Ces questions resteront en suspens.

3, L’entreprise est une personne morale.

Madame Anne-Catherine Husson Traoré se questionne ensuite sur les relations entre les entreprises et la morale.

En effet, elle commence son analyse par le fait que les récents exemples tels que la guerre en Ukraine, la coupe du monde de football 2022 au Quatar, ou encore le terrorisme exposent les entreprises à des sanctions basées sur la morale. Effectivement, elle développe notamment le fait que la question de la morale se doit d’être prégnante dans le commerce d’arme, car ce sont avec ces armes que les guerres peuvent exister, et que les guerres d’aujourd’hui ne visent plus qu’essentiellement des soldats, mais surtout les populations civiles.

De ce fait, Mme A-C. Husson Traoré avance que les entreprises d’armement doivent avoir une responsabilité vis a vis des conséquences causées par leurs armes. Précisément, celles-ci devraient être exposées à des sanctions d’ordre pénal, à l’image des trois entreprises françaises visées par une plainte pour « complicité de crimes de guerre » suite à l’intervention d’un collectif en juin 2022, dans le cadre la guerre entre l’Arabie Saoudite et le Yémen.

Elle prit aussi l’exemple de l’entreprise Lafarge qui a été condamnée en tant que personne morale pour « complicité de terrorisme » avec le groupe terroriste Daech.

En ce sens, il y a un « changement de paradigme » puisque les entreprises sont désormais de considérées de plus en plus comme responsables vis a vis de leurs activités.

De plus, Mme Anne-Catherine Husson Traoré ajoutera que les risques – au sens d’externalités négatives – pris par la entreprises ne sont pas pris en compte, ne sont pas chiffrés lorsqu’elles investissent. Elle prend notamment l’exemple des entreprises qui polluent l’eau en Inde, et qui n’ont pas à assumer (économiquement) les conséquences négatives que cela entraîne pour les habitants.

Par ailleurs, lors des questions du public, Mme Anne-Catherine Husson Traoré ajoute que dans les chaînes de sous-traitance, ce sont les entreprises en haut de la chaîne, celles qui « donnent les ordres », qui sont responsables. Citons par exemple Apple qui travaille avec des entreprises sous-traitantes employant des membres de la minorité ouïgours, c’est alors l’entreprise américaine qui serait in fine responsable.

Par la suite, Monsieur Daniel ajoutera que les entreprises ne crées par la géopolitique, mais la subisse, comme le montre que de nombreux directeurs d’entreprises sont tués au Mexique notamment. Ce qui remet en cause ce cette conception selon laquelle les entreprises seraient pleinement responsables des conséquences de leurs activités.

4, Guerre économique ? « Economie de souveraineté ?

Mme Joséphine Staron est ensuite chargée de se demander si la guerre en Ukraine peut-être caractérisée de guerre économique ?

L’intervenante commence dans un premier temps par énoncer les médium caractéristiques de la guerre économique tels que les embargo, le fait de rompre des accords économiques, ou encore des sanctions prises par une institution, un pays à l’égard d’un(e) autre. En ce sens, l’Union Européenne serait dès lors en guerre économique contre la Russie. Puis J. Staron définit l’économie de guerre comme une réorganisation de la structure économique d’un état vers les objectifs de guerre. Elle prend alors l’exemple du IIIème Reich en 1942. De ce fait, Mme Staron remarque que nous ne sommes pas concrètement aujourd’hui dans une économie de guerre, mais plutôt dans une « économie de souveraineté ».

En effet, elle prend comme exemple le fait que l’Europe se rend aujourd’hui compte que ses interdépendance, notamment vis a vis de la Russie, ne sont pas forcément bénéfiques. Précisément, l’interdépendance comme facteur de paix arrive à son terme. Par conséquent, les Etats européens se réorientent « petit à petit », pour paraphraser Jean Monnet, notamment au niveau de l’armement. Par exemple, l’Allemagne a nettement augmenté son budget consacré à l’armement, et les pays membres de l’OTAN, ont désormais pour objectif de respecter l’accord de consacrer 2 % de leur PIB à la défense.

D’un autre point de vue, Mme Joséphine Staron montre que les conséquences économiques pour les populations liées à la guerre, soulèvent des enjeux démocratique. En effet, elle se demande si un Etat peut décider unilatéralement, sans consulter ses citoyens, d’entrer en guerre (ici économique) ? Effectivement, elle montre que l’opinion publique européenne s’interroge sur les conséquences, notamment économiques, des sanctions prises ici à l’égard de la Russie, mais aussi par conséquent vis a vis des aides économiques allouées à l’Ukraine. Jusqu’où devons nous être solidaire ? Jusqu’à quand ? qu’elle est la place de l’opinion des citoyens dans ces sanctions, et si les populations

5, Economie : rapport de force et violence

A l’image des sanctions économiques, qui sont considérées comme un substitut de l’attaque militaire, Madame Anne-Catherine Husson Traoré se doit de se demander si l’économie comme vectrice de guerre, n’est que rapport de force et violence ?

Sans concrètement répondre à la question posée, Mme Anne-Catherine Husson Traoré met en évidence le fait que la guerre en Ukraine compromet les objectifs en terme de transition énergétique pour lutter contre le réchauffement climatique, et que cela a des conséquences directes sur les citoyens avec leur facture pour se chauffer qui augmente. Ce qui amène l’idée qu’il faut faire des changements au niveau politique pour assurer l’autosuffisance énergétique par exemple.

Dans le même sens, Monsieur Jean-Marc Daniel apporte de nouveaux éléments de réponse, sans pour autant répondre à la question posée. En effet, pour lui, les guerres sont les périodes où le processus de « destruction créatrice » – établis par l’économiste J. Schumpeter – se réalise. Précisément, les périodes d’affrontement sont celles où la productivité augmente, dans la mesure où depuis des siècles, la guerre et donc l’effort de guerre était central dans les sociétés.

Or, l’intervenant termine se démonstration que les sociétés, et donc les Etats, peuvent redéfinir leurs objectifs, en remplaçant celui de la guerre par celui de préparer l’avenir des générations futures par exemple. A l’échelle d’une entreprise, il serait peut-être utile de favoriser la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) afin de répondre d’une meilleure manière aux préoccupations sociales et environnementales liées à leurs activités commerciales ; car le but des entrepreneurs au sens de Schumpeter restent de faire des profits en premier lieu, avant de penser à l’avenir des générations futures par exemple.

6, La sémantique autour des crises

Ensuite, Mme Joséphine Staron, développe l’idée selon laquelle il faudrait voir la guerre comme une opportunité.

En effet, J. Staron met en évidence le fait que la sémantique des dirigeants politiques est centrale dans la projection des citoyens vis a vis de la guerre. Précisément, si la sémantique des dirigeants est négative, cela joue sur la motivation des agents à pouvoir transformer une situation tragique et violente telle que la guerre, en opportunité. Par exemple, elle met en avant le fait que l’Ukraine ne sortira gagnante de la guerre que si elle possède une vision opportuniste de la guerre.

En ce sens, il faut voir les crises comme des opportunités, et cela doit se refléter dans la sémantique des dirigeants et des agents. En effet, Mme Staron met en avant le fait que la transition économique qui s’amorce avec la guerre en Ukraine « peut-être créatrice d’emplois et d’opportunités pour une nouvelle génération en quête de sens ».

Lors des questions du public, Monsieur Daniel met en évidence le fait que la guerre est une opportunité dans le sens où la reconstruction de l’Ukraine sera un moyen de limiter l’inflation par la création monétaire. Précisément, l’intervenant estime que le coût de la reconstruction de l’Ukraine s’élèvera à environ 450/500 milliards de dollars, ce qui permettra d’augmenter les investissements et donc soutenir l’activité des entreprises et donc in fine des emplois. Il ajoute par ailleurs que « tant qu’il y aura des pays à reconstruire et à construire, il n’y aura pas d’inflation ; et qu’il n’y aura pas d’inflation tant qu’il y aura trois cents millions de chômeurs en Inde ».

7, Evaluation de la réussite économique d’une entreprise.

Mme Husson Traoré se demande ensuite comment est-il désormais possible d’évaluer la réussite économique d’une entreprise.

Pour répondre à cette question, l’intervenante prend l’exemple de l’entreprise française Nexans, qui est spécialisée dans l’industrie de la ligne de transmission par câble. Précisément, cette entreprise a choisi de diviser par quatre le nombre de ses clients, mais aussi repenser sa chaîne production avec l’utilisation de cuivre recyclé pour la création de leurs câbles car l’approvisionnement de ce matériau est de plus en plus problématique. En ce sens, on remarque que cette entreprise « raisonne » sur son business, en choisissant par exemple de se priver de certains profits. Les adaptations forment donc un nouvel indicateur de réussite économique pour les entreprises.