En baie de Saint-Brieuc, une réserve naturelle nationale coexiste avec l’une des pollutions aux algues vertes les plus emblématiques de Bretagne. Ce paradoxe dessine un paysage où amas végétaux, panneaux naturalistes et signalétiques de danger sanitaire se côtoient. Dans ce contexte, comment protéger l’espace ?

Agathe ROBERT-KÉRIVEL, géographe

Cette conférence reprend en partie l’article disponible ici

« Les espaces protégés participent à la mise en ordre du monde et d’une mise aux normes » (Lionel Laslaz, 2016). La communauté d’agglomération est impliquée dans la gestion de la réserve, un mode de gestion assez rare à l’échelle nationale.

Du non-lieu à la mise en ordre symbolique

Dans les années 1970, il y avait encore une décharge à ciel ouvert. En 1970, création du groupe pour l’étude et la protection de la nature (GEPN), dans le but de réhabiliter un espace que l’on ne regardait pas. On cherche à attirer l’attention du public, car la baie était alors considérée comme un « trou de vase », un lieu insalubre. Le responsable du GEPN était enseignant de SVT dans un collège où enseignait également le maire de Saint-Brieuc, en tant que professeur d’histoire-géographie.

Le périmètre de la réserve naturelle exclut alors celui de la décharge (la grève des Courses), plutôt que de chercher à dépolluer le site.

La profanation du sanctuaire : le paysage du danger

La première occurrence du terme se trouve dans un compte rendu du conseil municipal en 1972, nommé « marée verte », alors qu’il y a un conflit pour savoir qui doit payer l’enlèvement des algues. Le maire dit aussi qu’il ne faut pas en faire de publicité pour ne pas nuire au tourisme.

Pointe du Grouin, 2017 @wikimedia commons

Aujourd’hui, la baie est synonyme d’algues vertes malgré son statut de réserve naturelle. Sa faible profondeur, le faible renouvellement des eaux et un fort apport en nutriments (stations d’épuration, élevage) en font un lieu propice à la prolifération. Les algues deviennent le symptôme d’une dépendance agro-industrielle. Elles sont perçues comme des déchets, porteurs de putréfaction et d’odeurs pestilentielles. On passe de la laideur à la mort et à une menace environnementale : l’archétype de la mauvaise algue. Elles deviennent l’incarnation d’une « nature impure » et d’un développement à bout de souffle.

Les plages sont souvent fermées, avec des panneaux portant des têtes de mort ou la mention « risque mortel », et des barrières. Aux mêmes endroits, on trouve aussi les panneaux d’entrée de la réserve naturelle. Il y a eu des morts animales et humaines, notamment en 2011 dans l’estuaire du Gouessant. Cela fait penser aux plaies d’Égypte : on paie les erreurs du fonctionnement économique.

Le terme « marée verte » est arrivé spontanément, en comparaison avec les « marées noires ». On passe alors d’un sanctuaire à un espace malade, visible en baie de Morieux.

Le silence de la réserve et l’impasse politique

Agnès Levain dit, en 2014, que « les algues cumulent le statut de déchet, de signe et de catastrophe ». Les algues sont la honte d’un modèle agricole. Il y a aussi, sur place, un sentiment de culpabilité face à des conséquences que l’on n’arrive pas à gérer.

La réserve est vue comme une hypocrisie car il y a un refus de politiser la question des algues vertes, sous peine de remettre en cause la légitimité de la réserve. Des associations militent en faveur d’une politisation et mettent en cause la FNSEA.

Les algues vertes sont l’expression du « modèle breton » (Canévet, 1984), difficile à remettre en cause car il a permis une amélioration des conditions de vie. Échec apparent de la réserve : protéger un espace dégradé est devenu insoutenable. Cela apparaît comme l’échec du contrôle et la faillite du mythe moderne. On a une crise écologique (pollution), sociale (colère, injustice) et morale (perte du sens de la protection). On passe alors du « protéger » au « supporter » et à s’« adapter », voire même à assumer et à regarder en face les problèmes.