Troisième et dernier volet de « VIGINUM en classe », notre série d’essais du kit adulte « En mission avec VIGINUM » et de la fiche Educ’ARTE, une séance par niveau. Après la Seconde et la recherche d’image inversée, après la Première et la campagne Matriochka, voici la Terminale. Socle commun et présentation de VIGINUM dans notre article de présentation des kits, avril 2026.
En décembre 2024, une démocratie de l’Union européenne a annulé son élection présidentielle pour la protéger. La Cour constitutionnelle roumaine a effacé, à l’unanimité, le premier tour du 24 novembre, deux jours avant le second, parce qu’une campagne massive et coordonnée sur TikTok avait hissé en tête, à la surprise générale, un candidat que les sondages créditaient de presque rien un mois plus tôt. Le vote avait eu lieu. On l’a défait. Il a fallu tout reprendre, ce qui fut fait en mai 2025, et cette fois sans l’homme que le premier scrutin avait sacré.
Dites la chose à voix haute devant une classe et écoutez ce qu’elle fait dans la pièce : on a supprimé un suffrage … au nom du suffrage. On a suspendu la souveraineté populaire … pour la sauver d’elle-même. La proposition tient debout, et elle donne le vertige. C’est précisément là que ce dernier volet devait nous conduire.
Car il y a deux gestes dans cette affaire à explorer avec nos élèves, et tout se joue dans l’écart entre eux. Le premier est de nommer : établir, pièces à l’appui, qu’une manœuvre informationnelle étrangère a pesé sur le scrutin. VIGINUM le fait, et le fera pour la France dans son rapport de février 2025, en décrivant l’astroturfing et le recrutement d’influenceurs à leur insu qui ont fabriqué une ferveur populaire là où il n’y en avait pas. Le second geste est d’en tirer la conséquence : annuler. Nommer relève de l’enquête, annuler relève du pouvoir, et rien ne fait passer mécaniquement de l’un à l’autre. Entre le service qui caractérise et la Cour qui tranche, il y a un saut, et ce saut porte un nom que la Première avait laissé en suspens : qui garde les gardiens ?
La salle éteinte n’est pas le contraire de la cible
Restait à savoir dans quelle salle elle arriverait. Les deux premiers volets s’appuyaient sur des groupes qui tiraient vers le haut, surtout ma Première HGGSP qui avait sa locomotive et de quoi entraîner les traînards. Ce volet-ci prend appui sur une tout autre classe, celle qu’on n’aime pas décrire dans les articles pédagogiques parce qu’elle ne flatte personne : peu de moteurs, quelques élèves en perdition franche, et par-dessus tout une apathie qui, certains jours, pour ne pas dire souvent, tient lieu d’atmosphère. Il fait chaud. Le bac approche. Il faut préparer le Grand Oral. Crime suprême : nous allons passer deux heures à essayer de réfléchir à quelque chose qui ne sert pas pour le bac. La notion d’utilité est très importante pour els élèves : « est-ce que c’est noté ? » est sans doute l’une des phrases que j’entends le plus. Or c’est du hors programme partiel, comme le thème sur la Connaissance ne tombe pas cette année.
Le réflexe serait d’en faire une circonstance atténuante, de prévenir que j’ai fait ce que j’ai pu. Ce serait, je crois, manquer l’essentiel. Cette classe n’est pas un handicap pour la leçon du jour ; elle en est la démonstration la plus nette. Ce qu’une campagne comme Storm-1516 dépose dans une conscience, au bout du compte, ce n’est presque jamais l’adhésion à un mensonge précis. C’est le haussement d’épaules. On ne vous fait pas croire une chose fausse, on vous ôte l’envie d’aller vérifier la vraie, et le « de toute façon, on nous ment » qui traîne au fond de la salle n’est pas l’échec de l’esprit critique, il en est le cadavre poli. L’apathie devant l’information est le produit fini de la guerre informationnelle, pas son décor. La classe à laquelle ce volet est destiné est l’endroit où ce produit se voit à l’œil nu.
Une exception, pourtant. En Terminale, dans une classe qui a renoncé à douter, un nouveau cynique va devenir notre meilleure chance. Ce n’est pas le premier de la classe qui posera la question qui dérange, il n’y en a pas. C’est lui.
Un appareil, plus une image
La classe de SNT en Seconde tenait une image truquée entre ses doigts, une seule, un incendie de Seine-et-Marne repeint en émeute des Jeux. La Première HGGSP tenait une campagne, Matriochka, sa mécanique de faux et sa cible. La Terminale, elle, tient un appareil. Le kit la fait entrer par Storm-1516 (p. 14-17), mode opératoire informationnel russe dont VIGINUM a publié l’analyse le 6 mai 2025, et le mot n’est pas de trop : soixante-dix-sept opérations documentées entre l’été 2023 et le 5 mars 2025, un réseau d’individus et d’organisations opérant depuis le territoire russe, une chaîne de diffusion assez rôdée pour que ses contenus remontent parfois, par inadvertance ou par calcul, jusque dans la bouche de responsables politiques de premier plan. Ce que la Seconde prenait pour un accident isolé se révèle pour ce qu’il est, la production d’une usine.
Ses objectifs, le kit les pose sans détour : décrédibiliser l’Ukraine pour user le soutien occidental, salir des dirigeants et leurs proches, et surtout viser les scrutins, des européennes de juin 2024 aux fédérales allemandes de février 2025, en passant par les législatives françaises anticipées et la présidentielle américaine. Ses techniques montent en gamme à mesure que le récepteur s’aguerrit, du photomontage de factures et de logos à l’acteur amateur jouant le lanceur d’alerte, jusqu’au deepfake qui prête un visage réel à une accusation fabriquée. La mission fait associer le procédé à sa cible : la fausse facture d’une Bugatti attribuée à l’épouse du président ukrainien, le deepfake accusant le colistier de Kamala Harris, le faux combattant du Hamas menaçant Paris à la veille des Jeux. L’élève n’apprend plus à reconnaître un faux, mais une grammaire de faux.

Capture d’écran de la page 15 du kit

Quand nommer ne suffit plus : la Roumanie
Le second morceau de la ressource est celui qui donne son vertige au volet. Le kit ouvre le cas roumain (p. 22-23) par le rapport que VIGINUM a publié en février 2025 sur la présidentielle de 2024, et isole deux techniques que la classe saura désormais nommer : la manipulation de l’algorithme de TikTok par astroturfing, ces milliers de comptes coordonnés qui font passer pour spontané un engouement acheté, et l’instrumentalisation d’influenceurs, une centaine de créateurs sans appétence politique, recrutés via des plateformes de marketing, payés sans connaître leur commanditaire, chargés de publier des messages anodins avant qu’un flot de commentaires coordonnés ne les gonfle. Le kit se garde, prudemment, de raconter la suite. Car la suite, la classe la devine : sur la foi de ces manœuvres, la Cour constitutionnelle a annulé le scrutin.
Il faut ici une précision que le kit ne fait pas et qui est déjà, en soi, un enseignement. Le rapport est de février 2025, mais l’annulation, elle, est du 6 décembre 2024, deux jours avant un second tour qui n’a jamais eu lieu. Entre les deux dates, tout le problème du volet : VIGINUM caractérise, en février, ce qu’une Cour a déjà tranché, en décembre. Le service décrit une manipulation ; la Cour en a tiré l’acte le plus lourd qu’une démocratie puisse poser sur elle-même. Nommer et annuler ne sont pas le même geste, et la fiche qui apprend le premier laisse au professeur le soin d’affronter le second.

La fiche qui doit dater sa propre source
C’est là qu’Educ’ARTE entre en force, au niveau qu’elle vise. Trois pièces. Un jeu, d’abord, Cat Park, où l’on n’apprend pas à repérer la manipulation mais à la fabriquer : le joueur monte une campagne de désinformation contre un parc à chats municipal, s’essaie au titre indignant, au mème qui mord, à l’image truquée, pour découvrir de l’intérieur les leviers qu’on lui apprendra ensuite à détecter. Un quart d’heure, gratuit, en français, jouable à la maison, adossé à la théorie de l’inoculation, où l’on s’expose à une souche atténuée pour se vacciner. L’objet est excellent, et il porte la leçon de datation la plus tranchante du kit. Cat Park a été financé par le Global Engagement Center (GEC) du Département d’État américain, organe voué à contrer la désinformation étrangère, dont l’autorisation légale a expiré le 23 décembre 2024 après que le Congrès eut refusé de la reconduire. Un office successeur (R/FIMI) a été créé, puis dissous en avril 2025 par l’administration Trump, qui accusait ces structures d’avoir censuré des Américains, accusation que leurs défenseurs jugeaient infondée et politisée. Le jeu est toujours en ligne ; en revanche, son financement public américain a pris fin, tandis que le studio néerlandais qui l’a produit (Tilt) et l’agence de design associée (Gusmanson) apparaissent toujours actifs, sans preuve publique de dissolution. Une fiche qui apprend à se méfier des sources et à dater ce qu’on lit se doit de dater la sienne, et de dire tout haut que l’outil qui inocule contre la manipulation a été enterré dans un procès en manipulation. Le malaise n’est pas un défaut de la séance, il en est le sommet différé.
Deux pièces complètent le dispositif, plus sobres. Un lexique de la guerre hybride, tiré du Guide contre la désinformation du ministère des Armées, qui donnera au vocabulaire de la classe son ancrage stratégique. Et des fiches métiers, « Travailler chez VIGINUM », que je gardoe pour la fin, car en Terminale elles valent un argument à elles seules. Un mot pratique, au passage : ces fiches, le jeu et le lexique se tiennent sans abonnement, la fiche et les rapports VIGINUM étant publics ; seules les activités de visionnage ARTE réclament l’accès Educ’ARTE de l’établissement.
Le chapitre qui n’existe pas
Ce dernier volet touche la part la plus haute du lycée, celle où l’on pense la guerre, la paix et la connaissance comme des enjeux de puissance. Et pourtant la manipulation de l’information n’est le chapitre nommé d’aucun programme. Elle n’a pas de case. En Seconde, c’était une lecture assouplie de la SNT, assumée comme telle. En Terminale, ce n’est plus un accommodement, c’est un enseignement en soi, parce que l’objet échappe aux catégories du programme exactement comme la guerre à laquelle il appartient échappe au champ de bataille. Ce qui n’a pas de chapitre n’est pas hors sujet, c’est ce qui déborde les chapitres. Reste à savoir où le raccrocher, et le programme de Terminale offre trois prises, dont deux tombent au bac cette année.
Une guerre qui ne se déclare plus
La première prise est le thème 2, « Faire la guerre, faire la paix ». Son axe premier interroge la dimension politique de la guerre et le glissement, sur le temps long, du conflit interétatique vers des formes irrégulières, asymétriques, transnationales, où l’adversaire n’est plus toujours un État ni le front une ligne. C’est là, dans l’introduction aux formes de conflit du monde actuel, que loge la notion que le kit met en main, la fameuse vaporeuse guerre hybrideJe ne vais pas occulter que je ne suis pas un fan absolu de ce concept. Je renvoie à mes quelques réflexions sur le sujet ici adossées aux analyses lumineuses de Elie Tenenbaum : « Les réseaux sociaux comme espace conflictuel » https://www.clionautes.org/les-reseaux-sociaux-comme-espace-conflictuel.html répétée à longueur de plateaux télévisés, cet emploi mêlé de moyens militaires et non militaires que le lexique du Guide contre la désinformation du ministère des Armées définit sans fard. Une campagne comme Storm-1516 en est un membre à part entière : elle ne déclare rien, ne franchit aucune frontière, n’aligne aucun char, et pèse pourtant sur des scrutins souverains à coups de deepfakes et de faux reportages. La guerre aurait changé de visage, dit le programme ; en voici un que les élèves n’avaient pas vu, celui qui passe par leur fil d’actualité. Le thème 2 est évaluable à la session 2027, comme la deuxième prise : le collègue mesurera l’intérêt de travailler sur un cas mémorable une notion qui peut tomber à l’écrit.
La deuxième prise est le thème 6, « L’enjeu de la connaissance », dont l’objet conclusif « Le cyberespace : conflictualité et coopération entre les acteurs » referme le programme sur la cyberdéfense à la française. Difficile de rêver meilleur terrain : VIGINUM et le COMCYBER sont la réponse française à un cyberespace devenu champ de rivalité, et le cas roumain donne à cet objet conclusif, souvent traité dans l’abstrait des réseaux et des territoires, une actualité qui saigne. Le cyberespace n’est plus une carte à commenter, c’est le lieu où une élection a vacillé. Problème en ce printemps 2026 qui voit l’été arriver à grand pas : ce n’est pas un thème du bac cette année …
La question que l’EMC pose déjà
La troisième prise est la plus juste, et c’est celle que ce volet privilégie. L’EMC de Terminale bascule cette rentrée sur son nouveau programme, dernier niveau à le faire, et son thème annuel s’intitule « La vie démocratique : débat, délibération et prise de décision ». Sa première entrée travaille les principes et les espaces du débat démocratique, avec la notion de société numérique, celle-là même que la Première abordait un an plus tôt, reprise et approfondie, ces réseaux qui mettent la parole experte en concurrence avec la parole individuelle. Sa seconde entrée descend dans la mécanique de la décision, la délibération dans les institutions, et pose deux notions qui, mises devant le cas roumain, cessent d’être scolaires : la légitimité, celle que les représentants tirent du vote et que le débat est censé fonder, et le contrôle de constitutionnalité, ce moment où une cour vérifie la régularité d’un processus.
Or le programme d’EMC pose de lui-même, en toutes lettres, la question qui fonde tout le volet : qu’est-ce qui fonde la légitimité d’une décision ? Il ne l’invente pas pour nous, il l’attend de l’élève. Et la Cour constitutionnelle roumaine est, mot pour mot, un organe de contrôle de constitutionnalité qui a jugé qu’un scrutin manipulé n’était pas une décision légitime, et l’a défait. La notion et le cas se rencontrent sans qu’on force rien. Reste que l’EMC ne se joue pas à l’écrit du bac ; il s’évalue en contrôle continu. Ainsi ce qui se travaille ici ne rapporte pas de points le jour J ; cela forme un citoyen, ce qui est une autre manière de compter.
Ce que le jeu réussit là où le cours échouerait
La séance commençait avant la séance, à la maison, par Cat Park. Demander à des élèves peu portés sur le travail personnel de jouer un quart d’heure n’est pas un pari gagné d’avance, mais le jeu a ceci pour lui qu’il ne se donne pas pour un devoir. Ceux qui l’ont lancé (ils furent rares autant le préciser) sont entrés dedans, parce qu’on y fabrique la manipulation au lieu de la subir, et qu’il y a un plaisir un peu coupable à monter une fausse indignation contre un parc à chats et à regarder grimper son score de mensonges partagés. Le lendemain, le débrief n’a pas eu à arracher les mots : ils avaient posté des titres qu’ils savaient faux et vu des gens y croire, et cette main dans le cambouis a fait pour la notion de désinformation ce qu’aucune définition au tableau n’aurait fait. La leçon passait par le geste avant de passer par le concept, comme la décrocheuse de Seconde, deux ans plus tôt, avait été raccrochée par le geste avant le mot.
Puis les groupes, sur les cas du kit. Les travaux de groupe, dans cette classe, ne s’auto-alimentent pas. Deux groupes se sont mis au travail, les autres ont attendu qu’on vienne les relancer un par un, et l’apathie que l’ouverture posait en toile de fond était bien là, assise au fond, ne levant pas les yeux. On ne rallume pas une salle éteinte par la vertu d’un bon support. On la rallume élève par élève, ou pas du tout.
Deux, pourtant, ont tenu le fil. Une élève a reconnu dans l’astroturfing roumain des mécaniques qu’elle croise sans les nommer, et elle a eu le bon réflexe : vérifier qui parle. Mais c’était pour une raison qui n’était pas tout à fait la bonne : le plaisir de démasquer plus que le souci de savoir. Une autre, sérieuse, appliquée a fait ce qu’elle fait toujours : lire les textes lentement, colonne après colonne. Et elle a posé la bonne question.
La meilleure question de l’année, tombée dans un demi-silence
Car le cas roumain, mené à sa conclusion, a fait dans la salle ce qu’il avait fait à l’ouverture de cet article. On a annulé un vote. Dans une classe qui avait renoncé à s’étonner, une élève s’est étonnée. Si on peut annuler une élection parce qu’on nous dit qu’elle a été manipulée, a-t-elle demandé, qui nous dit que ceux qui l’annulent, eux, ne nous manipulent pas ? Qui garde les gardiens ? Elle ne l’a pas dit en latin (oui tout de même il ne faut pas rêver, citer Juvénal devient étrangement de plus en plus rare en lycée), elle l’a dit en cynique, mais c’était la question, la vraie, celle que trois ans de doute avaient fini par aiguiser. Et le plus juste, dans cette salle, c’est que personne n’a applaudi : la moitié n’avait pas suivi. La meilleure question de l’année est tombée dans un demi-silence, et c’est là qu’est tout le métier, ne pas la laisser mourir dans le haussement d’épaules qui la guettait.
On ne répond pas à cette question par un « fais confiance à l’État ». On la tient, et on la travaille. VIGINUM, dans son rapport, ne dit pas d’annuler. Il montre. Il caractérise une manipulation, pièces à l’appui. La Cour, elle, a décidé. Ce ne sont ni les mêmes gens, ni le même geste, ni la même responsabilité, et l’élève qui apprend à séparer le service qui enquête de la cour qui tranche tient déjà, sans le savoir, un fil de la pensée politique. La question est excellente ; elle mérite mieux qu’une réponse, elle mérite qu’on la découpe.
Restait le crash le plus sourd, celui qu’aucun support ne désamorce. Une voix, sur le côté, avec le mur comme soutien : « de toute façon, ils disent ce qu’ils veulent on a pas le choix. » Retour de nos complotistes. Ce nivellement de tout par le soupçon n’est pas de l’esprit critique, c’est le produit recherché par ceux qui montent les soixante-dix-sept opérations de Storm-1516. On ne les croit pas, soit ; mais on ne croit plus personne, et pour eux la partie est gagnée. Un élève a lâché ce qu’il avait glané en jouant : le jeu, là, Cat Park, il a été fait par les Américains, non ? Oui. Par un service qui n’existe plus, enterré dans une querelle sur la question de savoir si c’était lui qui manipulait. Le miroir se mettait en place tout seul, et il valait mieux qu’un discours : la question ne visait ni les seuls Roumains ni le seul VIGINUM, elle visait le cadre, partout où il se dresse, y compris chez ceux qui prétendent nous en défendre. C’est en quelque sorte le vertige que la Première HGGSP avait promis. Il ne se dissipera pas au dernier quart d’heure, et c’est je crois très bien ainsi.
Et si c’était un métier ?
Il y a un moment, dans une classe de Terminale, où toute séance rejoint la même question souterraine, celle qui occupe vraiment les esprits sous le vernis du programme : qu’est-ce que je vais faire l’an prochain ? L’année de Parcoursup pèse sur tout, et un objet d’étude qui ne débouche sur rien de vivant glisse sur les élèves plus vite qu’un autre. C’est l’atout discret de ce kit, et la raison pour laquelle Educ’ARTE place ici ses fiches d’orientation « Travailler chez VIGINUM ». La leçon cessait d’être un sujet de dissertation pour devenir une porte. Le champ informationnel que la séance venait d’ouvrir n’est pas qu’un objet de vigilance citoyenne, c’est un secteur qui recrute, avec des postes, des formations et des voies d’accès nommées.
Les fiches en présentent trois, et leur diversité est déjà un enseignement. Le chercheur analyste web fait de la veille et de l’investigation en sources ouvertes, croise les informations pour confirmer ou infirmer une hypothèse, rédige notes et rapports ; on y accède par les sciences politiques, les relations internationales, les langues, la sécurité-défense, la cybersécurité. Le data scientist bâtit les outils et les algorithmes qui détectent les campagnes à l’échelle où l’œil ne voit plus rien, et vient des écoles d’ingénieur et des masters de données, d’IA, d’informatique. La chargée de mission partenariats structure le dialogue avec les acteurs publics et privés, et sort du droit ou des sciences politiques. Trois portes, trois profils, un même service. L’élève de sciences humaines qui se croyait sans débouché technique et l’élève de spécialités scientifiques qui se croyait sans prise sur le monde y trouvent, l’un et l’autre, une place.
Et c’est là que la séance boucle quelque chose. Qui garde les gardiens ? La réponse honnête n’est pas une formule, c’est une adresse : des gens, dont c’est le métier, et dont on peut apprendre le métier. Le doute qui, en Seconde, ne servait qu’à hausser les épaules, peut devenir, à ce bout-là, une profession qui consiste précisément à ne pas hausser les épaules, à aller voir, à établir, à nommer. La cynique de la classe est peut-être, sans le savoir, la meilleure candidate au poste. Montrer cela à une classe qui doute d’elle-même autant que du monde n’est pas un supplément d’âme, c’est peut-être le seul endroit où la séance rend concret ce qu’elle a rendu vertigineux.
De ce témoignage, l’élève retient une chose que nulle fiche ne transmet : que derrière l’acronyme il y a des personnes, des horaires, des doutes, une rigueur qui se paie. Le service que Matriochka avait usurpé au volet précédent, celui dont l’identité même a été détournée par l’adversaire, n’est pas une abstraction souveraine planant au-dessus de la mêlée. C’est un bureau, des gens, un travail. Et un travail, cela s’apprend, cela se choisit, cela se conteste aussi. La meilleure façon de ne pas subir un champ, c’est encore d’y entrer.
Nommer sans être dupe, douter sans se rendre
Il faut refuser de dénouer ce que ce volet a noué. La tentation, en dernière page, serait de rassurer, de dire que tout cela s’arrange, que les gardiens sont bons ou qu’ils sont mauvais, et de choisir. Ce serait trahir la question au moment même où elle a mûri. La tenir en adulte, c’est refuser les deux sorties faciles. La naïveté d’abord, croire qu’il suffit qu’un service de l’État nomme une manipulation pour que l’affaire soit close et le cadre innocent. Le cynisme ensuite, décréter que puisque tout le monde cadre, tout le monde ment, et se coucher. L’esprit critique vit dans l’espace étroit entre ces deux renoncements, et c’est cet espace que trois années auront servi à creuser.
Nommer sans être dupe, d’abord. Les acteurs de ce corpus ne sont pas une brume anonyme, ils ont des noms, et les taire par prudence serait le contraire de la rigueur. Storm-1516 et Matriochka sont russes, documentés comme tels, pièces à l’appui, jusque dans l’attribution technique. Le cas néo-calédonien du volet précédent était azerbaïdjanais, la colonne « acteur » n’a jamais été monochrome, et la Chine tient sa place parmi les puissances qui cadrent. Refuser de nommer un adversaire établi au prétexte que tout le monde a des intérêts, ce n’est pas de la neutralité, c’est de la démission. La grille du volet 1 tenait déjà : on ne subit vraiment que ce qu’on ne sait pas nommer.
Douter sans se rendre, ensuite. Nommer l’adversaire ne dispense pas de la question qui garde tout ce volet en tension, qui cadre, et pour quoi faire ? Elle vaut pour la Cour roumaine, qui a défait un vote au nom du vote et dont nul ne saura jamais avec certitude si elle a sauvé une démocratie ou forcé la sienne. Elle vaut pour le service américain qui apprenait à se méfier des sources et qui est mort dans un procès en manipulation. Elle vaut, et c’est le plus difficile à s’entendre dire, pour notre propre État, pour ce VIGINUM que nous relayons. La différence, celle que la classe aura appris à faire, enfin j’espère, n’est pas que notre camp serait pur : c’est qu’un cadre qui montre ses pièces, qu’on peut recouper, contester, et dont on peut apprendre le métier, ne demande pas la même chose qu’un cadre qui exige d’être cru. On ne croit pas VIGINUM sur parole. On vérifie qu’il tient parole. La question n’appelait pas une réponse, elle appelait cette discipline.
Trois gestes, un seul
Nous avons, en trois séances, appris trois gestes, et il est temps de dire qu’ils n’en font qu’un. En Seconde, retourner l’image, le geste manuel, débusquer sous une photo la scène qu’elle prétend montrer. En Première, recouper la source, la méthode, refuser de croire un récit sur sa seule mise en scène. En Terminale, nommer le cadre et tenir la question, la conscience, savoir qui parle et ne pas s’arrêter de le demander. Du doigt sur l’écran à la question qui fait vaciller une salle, c’est la même chose qui monte, la même résistance qui s’arme, du plus concret au plus vertigineux. Nommer pour cesser d’être la cible : voilà ce que les trois font ensemble. Je l’avais même joué d’avance, dans ma simulation cyber, où un scénario d’annulation électorale nous avait paru, à l’époque, une hypothèse d’école.
Le monde l’a jouée pour de bon. Les meilleures fictions stratégiques ne prédisent pas l’avenir, elles nous apprennent à le reconnaître quand il arrive.
Reste à savoir ce que nous faisons de tout cela. Passeurs, entre VIGINUM et la classe. Mais passeur ne veut pas dire porte-voix. Relayer un outil d’État en l’enrichissant de l’analyse qu’il ne porte pas, en datant ses sources, en tenant ouverte la question qu’il n’a pas à poser, ce n’est pas le servir, c’est en faire un objet d’étude à la hauteur des élèves. Et il faut dire, pour finir, ce que ces trois séances auront vraiment coûté et vraiment gagné, dans la vraie classe, celle qui n’avait pas de locomotive. Le gain n’est pas une salle conquise, il n’y en eut pas. C’est qu’un haussement d’épaules, un jour, dans un demi-silence, est devenu une question. Dans une classe éteinte, une seule conscience rallumée n’est pas un petit résultat, c’est le seul qui compte, parce que c’est exactement ce que l’adversaire cherchait à éteindre. Le RETEX 2026-2027, celui qui se mène cette année, dira si la flamme prend ailleurs. Je le publierai ici. En attendant, à l’heure où notre propre pays s’avance vers ses échéances et où la tentation sera grande, ici aussi, de contester un scrutin au nom de sa pureté, nous savons au moins ceci : la seule chose que nous ne devons à personne, ni à l’adversaire ni au gardien, c’est de cesser de vérifier.





