Camille Mortelette est docteure en géographie et maîtresse de conférences en urbanisme et aménagement à l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine, au laboratoire Pacte de Grenoble. Sa thèse, menée entre 2013 et 2019, a porté sur le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Elle poursuit ici sa réflexion à partir d’un nouveau terrain d’enquête réalisé entre octobre 2025 et janvier 2026.
Son travail s’inscrit dans le contexte de deux événements majeurs survenus en 2012 : l’inscription du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’UNESCO et l’ouverture du Louvre-Lens. Ces événements ont contribué à transformer l’image d’un territoire longtemps associé à la désindustrialisation, au chômage et aux difficultés sociales.
La chercheuse s’intéresse particulièrement à la manière dont les paysages miniers sont perçus, racontés, transformés et appropriés par les habitants, les institutions et les visiteurs. Elle cherche à comprendre le paysage à l’aulne du paradigme relationnel.
I – Le paysage : une construction historique, sociale et sensible
A – Le paysage se construit dans une relation entre des habitants et leur environnement
Cette conception rejoint la définition des paysages culturels évolutifs retenue par l’UNESCO. : « œuvre conjuguée de l’être humain et de la nature qui montre une relation intime et continue entre une société et son environnement au fil du temps ».
Cette relation se développe par le regard porté sur l’environnement, les déplacements et les pratiques quotidiennes, les expériences sensorielles, les souvenirs personnels et collectifs, les sentiments d’attachement à un lieu.
Le paysage possède ainsi une dimension à la fois matérielle, sociale et affective. Il est façonné par les activités humaines, mais il contribue également à construire les identités individuelles et collectives.
Cette évolution n’est pas linéaire et se fait sur le temps long. Les paysages connaissent des ruptures, des transformations, des retours en arrière et des réinterprétations successives.
B – Le renversement du stigmate territorial
Pendant longtemps, le bassin minier a souffert d’une image négative. Il était associé à la pauvreté, au chômage, et aux difficultés économiques et sociales.
Certains discours médiatiques ont contribué à renforcer cette représentation dévalorisante. Le territoire était souvent présenté comme un espace en crise, dont les habitants et les paysages constituaient les symboles.
L’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO a participé à une transformation de cette image. Ce qui était auparavant considéré comme ordinaire, dégradé ou honteux, peut désormais être présenté comme exceptionnel et digne d’être conservé. Les terrils, les anciennes installations minières, les corons et les cités ouvrières deviennent des éléments de patrimoine susceptibles de susciter de la fierté.
On assiste à une inversion du stigmate. Les éléments autrefois dévalorisés deviennent des supports de reconnaissance et d’identité territoriale. Cependant, Camille Mortelette invite à ne pas considérer ce renversement comme une transformation uniforme des représentations. Les discours patrimoniaux peuvent valoriser certains aspects du passé.
L’enjeu scientifique consiste donc à étudier les récits produits sur le territoire, mais aussi à les déconstruire afin de comprendre ce qu’ils mettent en avant et ce qu’ils tendent à minimiser.
II – Quelles histoires du territoire racontent les paysages du bassin minier ?
Pour analyser l’évolution du territoire, Camille Mortelette utilise la figure du palimpseste. Il s’agit d’un support (un parchemin) sur lequel un texte a été effacé puis remplacé par un autre, tout en conservant parfois des traces des inscriptions précédentes.
Appliquée au paysage, cela signifie que chaque période historique (strate du paysage) laisse des marques qui se superposent aux précédentes et raconte quelque chose d’autre en rapport avec les nouvelles activités humaines. Les transformations successives ne font jamais totalement disparaître le passé.
La chercheuse distingue plusieurs grandes étapes dans l’histoire des paysages miniers.
A – L’avènement du territoire minier : une transformation profonde et destructurante de l’espace
1 – Habiter un territoire extractif
Avant le développement de l’activité minière, le territoire était constitué de forêts, de marais, de petites communes et de bourgs ruraux. L’exploitation du charbon a profondément modifié cette organisation.
Les paysages miniers ne sont pas uniquement le résultat du travail des mineurs. Ils traduisent également des choix techniques, économiques et politiques, notamment ceux des ingénieurs et des compagnies minières.
Les terrils, les chevalements, les voies ferrées, les installations industrielles et les cités ouvrières constituent les principales traces de cette transformation.
2 – Les cités minières et l’encadrement des ouvriers
Les cités minières ont été construites pour loger une main-d’œuvre nombreuse, nécessaire au fonctionnement des mines. L’existence d’une généalogie du logement raconte l’histoire de l’immigration dans ce territoire.
L’organisation spatiale témoigne également des rapports hiérarchiques de l’époque et de l’encadrement paternaliste. Les logements des ouvriers au milieu des rues côtoyaient ceux des contremaîtres et des ingénieurs, souvent situés à des endroits stratégiques, à chaque coin de la cité. Ainsi une forme de pression sociale s’exerce.
La présence ancienne de grilles parfois autour des carreaux de fosses ou même près des cités minières, aujourd’hui disparues, pouvait empêcher les travailleurs dans leur mouvement et leur liberté.
Les paysages miniers racontent une histoire ambivalente : ils témoignent à la fois de la création d’un territoire industriel et de la domination exercée sur les populations qui y travaillaient. Il existe donc une dimension violente sur le plan matériel et symbolique, résultant de cette activité sur ce territoire. On peut aussi s’interroger sur les mises en récit patrimoniales actuelles, à travers les musées et les visites organisées par l’office du tourisme ou par des organismes en lien avec la médiation patrimoniale. La difficulté du travail, la pauvreté des mineurs, l’encadrement social et le paternaliste y sont généralement évoqués. Camille Mortelette trouve que l’on dit moins de choses sur ce que pouvait représenter l’habiter d’un territoire bouleversé, mis sans dessus dessous par les logiques économiques qui se superposaient aux logiques administratives et politiques.
3 – Une urbanisation souvent réalisée dans l’urgence
La croissance rapide de l’activité minière a également provoqué une urbanisation importante, parfois insuffisamment planifiée, souvent réalisée dans l’urgence.
La nécessité de loger rapidement les travailleurs a pu conduire à des conditions précaires d’habitat. La chercheuse évoque des formes d’habitat proches des bidonvilles des années 1970.
Ces réalités sont aujourd’hui moins visibles dans les représentations patrimoniales du bassin minier. Or, pour Camille Mortelette, il est indispensable de rappeler que l’exploitation du charbon ne s’est pas limitée à produire des infrastructures et des paysages remarquables. Elle a également bouleversé les modes d’habiter, les structures sociales et l’organisation des territoires.
Le patrimoine minier doit donc être étudié à la fois comme un héritage matériel et comme la trace d’un système économique et social profondément transformé.
Cette activité extractive provoque une action déstructurante et déstabilisante sur l’habiter, insuffisamment démontrée dans les discours patrimoniaux.
B – La fin de l’exploitation minière
La deuxième histoire est celle de la fermeture progressive des mines et de la gestion de l’après-mine.
1 – Effacement et réutilisation des paysages
La fin de l’exploitation a entraîné une nouvelle transformation des paysages. Les installations devenues inutiles ont souvent été détruites, supprimées ou réaffectées. Cette politique correspond à une logique de « table rase » : lorsque les infrastructures ne servent plus à la production, elles sont considérées comme obsolètes et doivent être enlevées.
On assiste à des tentatives d’effacement planifiées à l’instar du rapport Lacaze de 1986 qui envisageait la démolition de certaines villes minières devenues inutiles à la suite de la fermeture des mines. Cette approche s’inscrit dans une logique économique selon laquelle les espaces de mono-activité doivent être réutilisés ou reconvertis lorsqu’ils ne remplissent plus leur fonction initiale.
Dans une vision économique capitaliste de l’après, soit on enlève, soit on exploite de nouveau. Les terrils n’ont pas tous été conservés. Certains ont été exploités pour leurs matériaux. Les schistes rouges ont notamment pu servir à la réalisation de revêtement (stades), tandis que d’autres terrils ont été utilisés pour des travaux d’infrastructure, notamment routiers (autoroutes, trottoirs).
La disparition de certaines installations et de certains terrils témoigne donc d’une volonté de réutilisation économique des vestiges de l’activité minière.
2 – Une fermeture à la fois brutale et progressive
La fin de l’exploitation minière est souvent décrite comme une rupture brutale. Mais la fermeture des mines s’est étalée sur plusieurs années, avec une dernière fermeture dans le bassin en 1990. Les conséquences économiques, sociales et paysagères se sont prolongées bien au-delà de cette date, jusqu’au années 2000.
Il faut donc comprendre l’après-mine comme un processus à la fois rapide dans ses effets immédiats et lent dans ses conséquences (une vingtaine d’années).
Les habitants ont ainsi connu une seconde transformation majeure de leur environnement. Après la construction du territoire industriel est venu l’abandon, la destruction ou la reconversion d’une partie de ses infrastructures. Ils ont assisté à une deuxième déstructuration des paysages.
3 – Les traces visibles et invisibles de l’activité industrielle
La reconversion des sites miniers a pris plusieurs formes. Certains anciens sites industriels ont accueilli des zones commerciales ou des supermarchés. D’autres ont été transformés en espaces verts et en parcs (parc des Îles à Hénin-Beaumont, à proximité d’anciennes installations industrielles, dont les sols conservent des traces de l’activité passée (cokerie).
Chevalement du 1 bis à Liévin © Eric Joly
La renaturation ne signifie donc pas nécessairement un retour à un état naturel antérieur. Les sols, les reliefs et les écosystèmes restent marqués par les transformations industrielles.
Dès les années 1990, certaines collectivités ont commencé à expérimenter d’autres formes de gestion des terrils, notamment en laissant progressivement la végétation s’y développer. Ces initiatives montrent que les choix d’aménagement n’ont jamais été totalement uniformes : tandis que certains sites étaient effacés ou réexploités, d’autres étaient conservés et transformés en espaces naturels.
C – La patrimonialisation : donner une nouvelle valeur à l’héritage minier
La troisième grande histoire est celle de la reconnaissance patrimoniale du bassin minier.
Deux événements jouent ici un rôle important : l’ouverture du Louvre-Lens en 2012 et l’inscription du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’UNESCO la même année.
Cette reconnaissance concerne d’abord le patrimoine matériel : les terrils, les chevalements, les anciens bâtiments industriels, les corons et les cités minières, les voies ferrées et les infrastructures liées au transport du charbon. Mais elle s’étend aussi à la mémoire collective, aux pratiques sociales et à la culture ouvrière.
Le patrimoine ne se limite donc pas aux bâtiments et aux biens matériels conservés. Il comprend également une culture et une mémoire sociale à valoriser.
Avec le changement de forme, de fonction, et d’ambiance du bassin minier et de ses paysages, on peut parler de « resémantisation des paysages ».
Des espaces autrefois associés au travail, au danger, à l’encadrement patronal ou à la production industrielle peuvent devenir des lieux de culture, de promenade, de rencontre et de découverte.
Les paysages du bassin minier portent donc plusieurs histoires simultanément et se composent de représentations successives. Ils témoignent de l’industrialisation et du développement du charbon, de l’organisation du travail et de l’encadrement social, de la fermeture des mines et de la disparition de certaines infrastructures, des politiques de reconversion et de renaturation, de la reconnaissance patrimoniale et touristique.
Ces différentes strates paysagères ne se remplacent pas entièrement. Elles coexistent et peuvent être interprétées de manières différentes selon les générations et les expériences individuelles.
III – La trajectoire singulière des terrils entre oubli, patrimonialisation, et requalifications paysagères
Les terrils sont des accumulations de matériaux issus de l’exploitation minière. Ils forment des reliefs artificiels qui contrastent avec la relative platitude du Nord-Pas-de-Calais.
Ils ont progressivement acquis une forte valeur paysagère, culturelle et écologique.
A – Des reliefs qui fascinent les artistes et les habitants
Les terrils ont longtemps inspiré des artistes, des cinéastes et des paysagistes. Le court-métrage La Cabale des oursins, de Luc Moullet, présente l’ascension des terrils comme une forme d’alpinisme. Le film détourne avec humour les codes de la montagne et montre le caractère singulier de ces reliefs artificiels. Le titre fait référence à la représentation des terrils sur les cartes IGN, qui évoquait la forme de petits oursins.
Camille Mortelette mentionne également des projets de paysagistes qui ont imaginé de nouvelles possibilités d’aménagement pour les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle.
Terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle © Eric Joly
Ces exemples montrent que les terrils ne sont pas seulement des résidus de production industrielle, ou des figures emblématiques et iconiques. Ils sont devenus des objets de représentation et d’imagination.
Ils possèdent aussi une dimension affective pour les habitants. Ils sont propices à une grande diversité d’usage. La chercheuse rapporte des souvenirs d’enfance recueillis lors de ses enquêtes : descentes en luge, jeux, cachettes, rencontres entre adolescents ou moments passés à l’écart du regard des parents. Les terrils sont ainsi associés à des expériences de liberté et d’appropriation spontanée.
Les terrils intriguent et interrogent, en raison de la forte évolution de leur statut à travers le temps entre oubli, patrimonialisation et requalification.
B – L’abandon et l’enfrichement : une transformation progressive
Après la fermeture des mines, de nombreux terrils ont été abandonnés. En l’absence d’aménagements importants, la végétation s’y est progressivement développée. Cet enfrichement a parfois été subi, mais il a également pu résulter de choix volontaires de certaines collectivités.
Avec la progression des arbres et de la végétation, certains terrils ressemblent désormais à des collines ordinaires. Leur origine industrielle devient parfois moins évidente.
L’enfrichement et le reboisement ont permis de redécouvrir les terrils comme des espaces naturels, tout en rendant moins visibles certaines traces de leur histoire minière.
C – Les premières reconversions : loisirs, nature et biodiversité
À partir des années 1990, plusieurs terrils et sites liés à l’après-mine ont fait l’objet de requalification
Le terril de Nœux-les-Mines, requalifié en base de loisir (Loisinord) a été transformé en piste de ski. Il constitue l’exemple le plus connu.
Loisinord, stade de glisse, à Noeux-les-Mines © Eric Joly
Des associations ont contribué à ces transformations en développant des activités sportives, éducatives et de sensibilisation à l’environnement.
La valorisation écologique des terrils a également pris de l’importance. Leurs caractéristiques géologiques et thermiques favorisent la présence d’espèces animales et végétales particulières (crapauds, calamites). Certains terrils accueillent ainsi des habitats spécifiques et constituent des réservoirs de biodiversité.
Ils sont désormais considérés non seulement comme des témoins de l’histoire industrielle, mais aussi comme des milieux écologiques à protéger.
A cette valorisation des terrils par la requalification et la patrimonalisation s’ajoute celle par des événements culturels à vocation de médiation, à destination des habitants qui ne connaissent pas très bien leur patrimoine.
Les terrils sont donc progressivement devenus des espaces multifonctionnels, à la fois patrimoniaux, naturels, récréatifs et touristiques. Mais certains restent encore abandonnés.
IV – Au prisme d’usages contrastés soumis à l’évolution des normes
Les terrils sont fréquentés par des publics variés. Les pratiques y sont diverses. les habitants qui viennent se promener ou promener leur chien. Les randonneurs, les coureurs, les adeptes du trail, les cyclistes et les pratiquants de quad, les visiteurs et les touristes, les adolescents s’y retrouvent, mais aussi les personnes qui viennent simplement profiter du paysage. Ainsi les terrils offrent aux habitants des lieux de détente, de jeu, de promenade et de rencontre.
Ces espaces de liberté sont devenus des espaces réglementés.
Des aménagements sont réalisés pour canaliser les déplacements, limiter l’érosion des sols et protéger les habitats naturels. Des chemins balisés incitent les visiteurs à rester sur des itinéraires déterminés. Des installations peuvent également limiter l’accès aux vélos ou à certains autres modes de déplacement.
Des mesures transforment les conditions d’accès et limitent les usages des terrils. La chercheuse pose alors plusieurs questions :
• Les terrils sont-ils des espaces publics, des espaces privés, des biens communs ?
• Qui peut y accéder et dans quelles conditions ?
• Quels usages doivent être autorisés, encadrés ou interdits ?
• Comment concilier la protection des milieux naturels et les pratiques quotidiennes des habitants ?
• Quels comportements et pratiques sont encouragés ?
L’inscription au patrimoine mondial peut donner le sentiment que ces lieux appartiennent à tout le monde. Pourtant, leur statut foncier et leurs modalités de gestion varient considérablement. Certains terrils appartiennent à des collectivités publiques, d’autres à des propriétaires privés. Leur accessibilité et les règles qui s’y appliquent ne sont donc pas identiques. Le statut patrimonial d’un paysage ne signifie pas que tous les usages y sont libres.
V – Une enquête de terrain récente pour interroger des réinvestissements institutionnels et les micro-conflictualités : contexte et méthodologie
Pour approfondir ces questions, Camille Mortelette est retournée sur le terrain entre octobre 2025 et janvier 2026, environ sept ans après sa thèse. Elle a rencontré plusieurs acteurs impliqués dans la gestion, la protection et la valorisation des terrils.
A – Les acteurs interrogés
Eden 62 intervient dans la gestion de terrils appartenant au département du Pas-de-Calais, seulement ceux qui sont classés en espaces naturels sensibles.
Le CPIE (Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement) Chaîne des terrils participe à la protection, à l’animation et à la sensibilisation autour de ces espaces, en tenant compte de leurs dimensions naturelles et culturelles.
La Mission Bassin Minier contribue à la valorisation du patrimoine minier, dans le cadre de la reconnaissance par l’UNESCO, et au développement d’activités ludo-récréatives.
Ces acteurs travaillent parfois ensemble, mais ils ne partagent pas toujours la même vision (objectifs, priorités) et peuvent avoir des avis assez contrastés. Certains mettent l’accent sur la protection de la biodiversité, d’autres sur la médiation patrimoniale, l’accueil du public ou le développement des loisirs.
B – La méthode des parcours commentés : « Emmenez-moi sur un terril »
Camille Mortelette a utilisé une méthode qualitative appelée le « parcours commenté ». Il s’agit de recueillir des commentaires en lien avec leur expertise professionnelle en situation. La personne interrogée choisit un terril et accompagne la chercheuse pendant une promenade d’environ une heure à une heure et demie. Au cours du parcours, elle explique son travail, décrit les aménagements, évoque les problèmes rencontrés et partage ses observations.
Cette méthode présente plusieurs intérêts. Elle donne accès aux perceptions sensorielles : ce que les personnes voient, entendent ou ressentent lorsqu’elles se déplacent. Enfin, elle favorise l’évocation de souvenirs, d’anecdotes et de commentaires spontanés suscités par les lieux rencontrés.
Cette approche permet ainsi de comprendre comment les acteurs interprètent concrètement les terrils et comment ils justifient leurs choix de gestion. Elle privilégie les interactions avec l’enquêté.
VI – Superposition des regards = maximisation des tensions ?
Les résultats de l’enquête montrent que les acteurs n’ont pas toujours la même conception de ce que doivent devenir les terrils.
A – La gestion des terrils repose sur une tension entre la protection des milieux et l’accueil du public
Certains aménagements visent à empêcher les dégradations par le balisage des sentiers, la limitation des passages hors des chemins, la protection des zones humides (afin qu’elles jouent leur rôle de biotope), des dispositifs destinés à décourager certaines pratiques. Des installations empêchent les vélos de circuler car ils peuvent être amenés à détériorer les structures du terril et la flore et gênent les nidifications.
D’autres aménagements cherchent au contraire à faciliter la fréquentation, à offrir des espaces de ressourcement et de contemplation. Des escaliers et des chemins aménagés permettent, par exemple, d’accéder plus facilement aux sommets des terrils.
Dans une région relativement plate, ces reliefs offrent des points de vue remarquables. L’accès aux hauteurs permet donc aux habitants de bénéficier d’une expérience paysagère peu courante dans leur environnement quotidien. La chercheuse évoque à ce propos une forme de « droit au paysage » : les habitants doivent pouvoir accéder aux paysages, les contempler et en faire l’expérience. Cependant, cet accès peut accroître la fréquentation et renforcer les pressions sur les milieux naturels.
La question de la surfréquentation se pose. On comptabilise plus d’un million de visiteurs sur les terrils du Nord-Pas-de-Calais en une année, ce qui souligne l’importance de leur fréquentation. La question est donc de savoir comment rendre ces paysages accessibles sans compromettre leur conservation.
Les gestionnaires chargés de protéger la biodiversité cherchent à limiter les perturbations et à canaliser les déplacements. Les acteurs de la valorisation patrimoniale souhaitent rendre l’histoire minière visible et compréhensible. Les organisateurs d’activités sportives cherchent à permettre la pratique du trail, de la randonnée ou d’autres loisirs. Enfin, les habitants souhaitent continuer à profiter des lieux selon leurs habitudes.
B – Les conflits d’usage et la question de la spécialisation des terrils
1 – Une accumulation de normes et de contraintes
La multiplication des dispositifs de protection entraîne une réglementation plus importante des comportements. Cette évolution peut être vécue comme une restriction de la liberté dont les habitants disposaient auparavant sur les terrils.
Des pratiques qui étaient possibles dans des espaces abandonnés peuvent désormais être considérées comme problématiques, notamment lorsqu’elles risquent de dégrader les sols ou de perturber la faune. Il existe ainsi un décalage possible entre les représentations des terrils comme espaces libres et leur gestion actuelle, plus encadrée. Cette tension est particulièrement importante dans un territoire densément construit, où les terrils constituent des espaces de nature relativement rares.
2 – Faut-il réserver certains terrils à certains usages ?
Ne faudrait-il pas spécialiser certains terrils pour certaines activités afin de réduire les conflits ? A ce sujet, Camille Mortelette évoque des aménagements consacrés au trail, comme l’« Arena Terril Trail » à Noyelles-sous-Lens.
La spécialisation permettrait éventuellement de concentrer les activités sportives sur certains sites afin de préserver plus efficacement les autres. Mais cette solution soulève plusieurs difficultés. Elle pourrait créer une hiérarchisation supplémentaire dans les héritages miniers. Elle risquerait de réduire la reconnaissance de la richesse de ces espaces dans leur ensemble.
Les terrils participent à des continuités paysagères et écologiques à l’échelle du bassin minier. Leur gestion doit donc également tenir compte de leur rôle dans les corridors de biodiversité.
C – Les résultats de l’enquête
Elles confirment l’évolution progressive du statut des terrils pour les acteurs du territoire et les habitants.
La valorisation culturelle et naturelle, qui se traduit dans l’aménagement paysager et les récits à vocation promotionnelle du territoire, est importante. Elle transforme les paysages. Il existe une action performative de ces discours sur les paysages.
Des temporalités du projet, des représentations et des usages qui entrent régulièrement en contradiction, voire générer des micro-conflictualités, entre des acteurs qui veulent protéger et d’autres qui souhaitent pratiquer.
On peut s’interroger aussi sur les politiques de protection, de médiation et de mise en tourisme qui s’opposent à certains usages des habitants.
Enfin, des questions plus larges, relatives aux possibilités d’accès aux faibles espaces de nature dans les espaces urbains denses, au droit au paysage comme espace habité et cadre de vie à co-construire, apparaissent.
En terme de projet de paysage, Camille Mortelette pose la question de la capacité des habitants à se sentir partie prenante, à participer à la construction de leur cadre de vie, à exprimer leurs besoins et à contribuer aux transformations de leur environnement. Cette question demeure importante dans le bassin minier, où l’exploitation industrielle a longtemps structuré non seulement le paysage, mais aussi les conditions de vie et les relations sociales.





