Pascal CLERC est géographe, professeur d’université et auteur notamment de « Géographie de la désorientation » à L’Espace Géographique en 2019.
Introduction
Dans une démarche inductive et toujours très liée aux œuvres littéraires, Pascal Clerc passe par des exemples d’hommes perdus pour introduire le sujet :
- En 1935, l’écrivain Antoine de St Exupéry et son copilote ont un accident en avion et s’écrasent au dessus du désert libyen. Ils ne sont pas blessés mais il ne savent pas où ils sont malgré le fait qu’ils visualisent les points cardinaux. Ils vont finalement être recueillis par des bédouins et cela va donner naissance à un de ses livres « Terres des hommes », mis en illustration récemment par Riad Sattouf.
- Le 5 avril 2007, alors qu’ils veulent rejoindre la ville de Saül en Guyane, 2 hommes se perdent pendant 50 jours dans la forêt amazonienne. Ils étaient partis pour une dizaine de jour à la base. Au bout d un mois et demi les recherches sont abandonnées pour les retrouver. Ils mangent des graines de palmiers, tortues, araignées, serpents… pour survivre. Les 2 ont entendu des bruits d’avion à un moment et le suivent. Ils étaient tout prêt de leur destinations et de l’aéroport de Saül.

- En 2018 à São Paulo, Pascal Clerc se perd dans la ville et fait le récit de sa perte.

Aussi quelque soit le paysage (ville tentaculaire, désert, forêt), peut on se perdre ?
Définition
« Se perdre » se définit par ne pas savoir où on est et ne pas savoir quel chemin prendre et où on veut aller. Donc il n’y a pas une perte volontaire par flânerie. On ne peut pas se perdre si on n’a pas d’objectif précis, il y a toujours l’idée de vouloir aller quelque part. On ne peut pas se perdre si on ne cherche pas à aller quelque part, pas si on a un but. Et puis il y a l’idée de ne pas être être capable d’organiser le non visible à partir du visible. Mais tout ne relève pas vraiment de la vue dans la perte car on se repère aussi grâce au paysage sonore et olfactif, même si l’ouïe et l’odorat vont découper moins bien le paysage que la vue. Aussi se perdre ne veut pas dire forcément être désorienté. On sait où est le Nord, le Sud… mais ce n’est pas suffisant. En tout cas la présence d’autres êtres humains dans la perte est un bon moyen pour éviter le drame !
Le mot « repère« , lui, vient de rapatriare (rentrer chez soi) ou « de se retrouver » en latin.
Quand se perd-t-on ?
Lorsqu’il y a une perte de l’horizon (où est l’horizon dans la dense forêt amazonienne ?) !
« C’est au croisement de ces deux traits, la verticale de la silhouette humaine et la ligne d’horizon, que naît l’orientation de l’espace, désormais distribué entre le haut et le bas, l’avant et l’arrière, la droite et la gauche, le proche et le lointain, le visible et l’invisible. Cette orientation donne au monde, à partir de l’expérience sensible, un sens, dans l’acception première du terme. »
Michel COLLOT, « L’horizon comme structure anthropologique de la perception humaine », Fabula, 2018
Cette perte de l’horizon est aussi visible dans cet extrait de La chute de Camus qui perd « l’endroit où le ciel et la terre se touche » comme le dit Michel Corajoud.
« (…) le Zuydersee est une mer morte, ou presque. Avec ses bords plats, perdus dans la brume, on ne sait où elle commence, où elle finit. Alors, nous marchons sans aucun repère, nous ne pouvons évaluer notre vitesse. Nous avançons et rien ne change. Ce n’est pas de la navigation, mais du rêve.
Dans l’archipel grec, j’avais l’impression contraire. Sans cesse, de nouvelles îles apparaissent sur le cercle de l’horizon. Leur échine sans arbre traçait la limite du ciel, leur rivage rocheux tranchait nettement sur la mer. Aucune confusion : dans la lumière précise, tout était repère. »
Albert CAMUS, La chute, Gallimard, 1956, p. 103
On constate aussi l’impact de la météorologie (brume…) sur la perte, comme au ski lors d’un jour blanc où se mêlent brouillard et neige. Il cite le livr de Jón Kalman STEFANSSON, Entre ciel et terre, Gallimard, 2007 (2010 pour la trad. fr.), p. 21 :
« Cette tempête hurlante qui a effacé tout paysage, brouillé les directions, le ciel, l’horizon et gommé jusqu’au temps lui-même »
On le retrouve aussi lors de la tempête de neige dans Tintin au Tibet en 1960 avec cette idée d’effacement des paysages et des repères.
Nous pouvons aussi mentionner les « fantômes géographiques » traités lors d’une conférence du FIG juste avant celle ci, qui nous montrent une matérialité disparue mais qui laisse des traces dans le paysage, comme à Berlin. Le temps passant, on perd les repères historiques, les habitants, les bâtiments… Cela est visible dans le roman de William BOYD, Les nouvelles confessions, Seuil, 1987, (1988 pour la trad. fr.) p 525-526.
« Berlin avait disparu, sa silhouette s’était évanouie. (…) Berlin n’était pas rasée, les carcasses des immeubles tenaient encore debout, mais elle avait perdue toutes les particularités qui la rendaient si singulière – qui en faisait « Berlin ». Seul le Funkturm demeurait haut et intact au-dessus des rues dévastées. (…) Ce n’était plus qu’une immense ruine. La ville avait fusionné »
Certaines villes comme Berlin ont d’ailleurs une singularité, on va les reconnaître et s’y retrouver facilement comme ici grâce à la tour de la radio. Alors que la ville aurait fusionné dans quelque chose d’homogène causant plus de perte si il n’y avait pas de points hauts.
Pareil, en cas de destruction de la ville, comme décrite dans le livre Mostar : ceci n’est pas une ville, après la guerre, d’Aline Cateux, l’urbanité a disparu et on ne s’y repère plus à cause des transformations paysagères. Même sans passage de bombes, par l’émergence et la rapidité des aménagements, on peut en l’espace de quelques semaines ne plus se retrouver dans une ville comme Saïgon/ Ho Chi Minh Ville ou São Paulo en plein essor. L’écrivaine Eliane Brum a écrit un livre sur une ville du sud de l’Amazonie dans le Para, Altamira à côté de laquelle s’est construit un énorme bagage ce qui amène des masses d’habitants et entraîne le changement de paysage d’une petite ville complétement bouleversée qu’elle décrit de cette façon :
« C’est une attaque constante contre nos sens. Même les restaurants, les bars, les magasins sont éphémères. Rien ne compte à Altamira, ce qui est là un jour peut ne plus y être le lendemain (…) Moi qui arrivait de loin, j’étais dérouté par la difficulté de me créer des points de repère. »
Eliane BRUM, Banzeiro Òkòtó. Amazonie, le centre du monde, éditions du sous-sol, 2021 (2024 pour la trad. fr.), p. 275.
Parfois on a des paysages mais pas de repères : exemple le désert froid ou chaud. Voir le livre de Slavomir Rawicz enfermé dans les goulags dont il s’évade et qui se livre à une marche forcée. Il va traverser l’Himalaya et le désert de Gobi (certainement fictif) sans forcément se repérer :
« De temps en temps, l’un de nous grimpait au sommet d’un de ces innombrables monticules et dirigeait ses regards vers le sud pour voir le même paysage de mort s’étendre jusqu’à l’horizon. »
Slavomir RAWICZ, À marche forcée, Phébus, 1956 (2002 pour la trad. Fr.), p. 217
Enfin, voir le célèbre livre de Georges Perec, « Espèces d’espaces ».
« Lorsque rien n’arrête notre regard, notre regard porte très loin. Mais s’il ne rencontre rien, il ne voit rien ; il ne voit que ce qu’il rencontre : l’espace, c’est ce qui arrête le regard, ce sur quoi la vue bute »
Georges PEREC, Espèces d’espaces, Galilée, 1974, p. 109
On a aussi parfois du paysage, des repères, mais illisibles pour quelqu’un comme c’est le cas dans le film « Lost in Translation » de Sofia Coppola avec Scarlett Johannson et Bill Murray, où les signes sont confondus.
Ce qui fait sens pour les uns ne l’est pas pour tous. Dans l’ouvrage « Geography of disorientation » de Marcella Schmidt di Friedberg cela est bien expliqué.
Le « sens de l’orientation » n’existe pas. Il a été attribué par les colons aux nomades de la forêt vierge comme un sens animal,, inventé au XIXème siècle. Mais les animaux se perdent aussi. Ce n’est pas inné de se repérer. Cela résulte de la pratique, de l’apprentissage, de l’observation des signes qui nous font sens.
Autre situation de perte : quand il y a trop de repères ! Voir le livre de Michaël FERRIER, Tokyo Petits portraits de l’aube, Gallimard, 2004, p. 64, où le personnage identifie 4 étapes dans la nuit à cause de l’alcool…
« Lorsque je lève la tête, c’est un fouillis de panneaux multicolores qui se jettent sur moi et m’abrutissent de signes criards. »
ou lire Blaise CENDRARS, Moravagine, Grasset, 1926 (1956), p. 453
« (…) c’était tous les jours la même chose ! (…) ce fleuve sans courant que nous remontions et qui allait s’élargissant, ces arbres barbus, ces taillis élastiques, ces fourrés secrets, ces frondaisons séculaires, les lianes, toutes les herbes sans nom, cette sève débordante, ce soleil prisonnier comme une nymphe et qui tissait, tissait son cocon, cette buée de chaleur que nous remorquions, ces nuages en formation, ces vapeurs molles, cette route ondoyante, cet océan de feuilles, de coton, d’étoupe, de lichens, de mousses, ce grouillement d’étoiles, ce ciel de velours, cette lune qui coulait comme un sirop, nos avirons feutrés, les remous, le silence. »
Il y a les repères trompeurs : le philosophe Bruce Bégoux parle des éblouissement des bords de route, sur l’A43, il s’arrête au numéro de chambre d’un motel à Las Vegas. Quand il revient du dîner il y a un homme dans sa chambre. au final le personnage s’est trompé de motel avec la même numéro de chambre.
Parfois les repères se ressemblent tous : on ne peut pas discriminer les repères, lorsqu’il n’y a pas de hauteur, on ne s’accroche à rien comme à São Paulo. Alors que le Christ du Pain de sucre à Rio de Janeiro et la plage structure le paysage !
Il y a des villes où on se perd plus que d’autres du fait de leur aménagement. Cela est d’autant plus le cas avec l’uniformisation des villes. Mais les types de quartier désorientant disparaissent aussi, comme à Venise. Il y a tout un travail sur la signalétique des aéroports pour la rendre ultra-claire pour tous. Dans un plan en damier à la Manhattan on peut moins se perdre.
Conclusion
Lire le roman de l’écrivain hongrois Ferenc Kerinthy de 1970, « Épépé », pour se perdre avec le personnage de façon extrême. Un universitaire du nom de Boudaï part à Helsinki en avion. Mais quand il arrive à l’hôtel il se rend compte qu’il n’est pas à Helsinki du tout et qu’il n’a AUCUN moyen de savoir où il est.
Questions
Est ce qu’on peut encore se perdre aujourd’hui avec les appareils connectés ? Peu certes, mais il arrive de prendre la direction opposée sur GoogleMaps à cause d’une mauvaise orientation et de se perdre. D’ailleurs il y a une vertu à se perdre : aller dans une ville avec le plan d’une autre ville !






