Jean-Marc BESSE est philosophe et historien, directeur de recherche émérite au CNRS, membre du laboratoire Géographie-
cités, et directeur de la rédaction de la revue Les Carnets du paysage.
Olivier GAUDIN est enseignant-chercheur à l’École de la nature et du paysage.
Clara LOUKKAL est urbaniste et paysagiste.
Jean-Marc Besse souligne que nous devrions plutôt parler de culture spatiale marquée par la culture automobile à la place d’espace automobile car dans l’histoire les manières d’envisager les espaces sont très différentes.
Il y a une relation entre nos habitudes spatiales et les pratiques de mobilité qui ne se réduisent pas qu’à l’automobile. Ainsi il s’agit d‘interroger les relations entre le fait de se déplacer et de fabriquer l’espace. Au XIXème siècle, le train a aussi modifié ce rapport à l’espace. Cf. les travaux de l’urbaniste Marc Desportes sur les paysages en mouvement.
Le géographe américain John Brinckerhoff Jackson a aussi écrit un article sur les routes à partir des paysages accessibles.
Le mot hodologie revoit à la science ou à l’étude des routes ou des trajets. C’est le fait de penser à partir de la route ou du
cheminement ou du déplacement. Cela a un double intérêt :
- la fabrication des territoires, car faire des routes pour des véhicules de gabarit particulier a un impact sur le territoire, cela génère des habitats nouveaux.
- l’aspect de la perception et de la représentation.
Ainsi par la route on se relie à l’espace de manière particulière, linéaire et séquentielle. Par exemple avec un paysage vu comme un ensemble de ligne successive qui défile.
La vision de l’espace en ligne est ancienne et à différencier de la vision en carte. Elle est visible dans les travaux d’un historien français Nicolas Bergier en 1726 qui s
e demandait comment les Romains voyaient ils l’espace avec la table de Peutinger, qui n’est pas une carte. Cela fait écho aussi au rouleau « The road from London to Southampton » en 1680. Ou encore aux bandes de papier de paysage qu’on déroulait en Chine et qui servaient à remonter le fleuve pour les bateliers.
Les guides automobiles avec des indications textuelles ne sont pas des cartes mais ils nous aidaient à nous déplacer pourtant dans les années 1920.
Olivier GAUDIN va lui travailler sur l’histoire des représentations des paysages automobiles à partir de la cinématographie des années 1960 aux USA, alors que l’hégémonie culturelle contestée et contestable des systèmes automobiles débute, montrant une intrication entre des pratiques et des habitudes. Ainsi l’acteur Paul Newman dans le film « Le plus sauvage d’entre tous » est un jeune homme en conflit générationnel entre la pratique du cheval et de la voiture en tant que cow-boy.
Puis le monde assiste à la démocratisation de l’automobile après-guerre. C’est une pratique vue comme plus libre. Cf. les photos de Dorothea Langue pendant les années 1930. Cela renvoie à la libre circulation avec Ford qui intègre les ouvriers eux-mêmes à cette consommation automobile. .
Cette culture automobile va alors se diffuser et transformer des milieux de vie et paysages. l’artiste Edward Ruscha dans « Every Building on the Sunset Strip » photographie cette évolution paysagère. Il complète son travail par des points de vue en hélicoptère pour montrer d’immenses parkings, où il n’y a plus d’horizon car le paysage est aérien. Son œuvre montre la standardisation, la mise en série et l’homogénéisation des espaces. Encore aujourd’hui en Allemagne il y a 165 millions de places de parking alors que que le pays compte beaucoup moins de véhicules.
Comme Olivier Gaudin enseigne dans une école de paysagistes, il travaille aussi sur la conception des paysages et s’intéresse à la vision en format vertical des architectes et urbanistes Donald Appleyard, Kevin Lynch et John R. Myer dans « The View from the Road » en 1964. Ceux-ci durant la constitution d’un nouveau réseau de système autoroutier interétatique aux USA pensent que la route ne doit pas être forcément moche et y associe une esthétique de l’autoroute, au niveau fonctionnel pas pittoresque.
Cette vision du chaos visuel est aussi mis en avant par d’autres architectes sans aller à Rome ou Paris, mais à Las Vegas entièrement dédiée à l’automobile, avec de larges espaces où on ne peut pas se déplacer à pied. Ainsi dans l’ouvrage de Robert Venturi, Denise Scott-Brown & Steven Izenour, « Learning from Las Vegas » publié en 1972, ceux ci placent une caméra sur le toit pour voir la vision frontale de la voiture. Cela leur permet de construire des schémas cartographiques à partir de la route et de ses abords.
Car les paysages de bord de route sont parfois chaotiques, avec des bâtiments qui sont faits pour être vus de la route donc énormes comme des hangars décorés, en témoigne ce magnifique canard.
Clara Loukkal souligne que le courant américain est important mais déjà avant en France en 1900 avec les peintures de Matisse la dimension de l’automobile étaient présente dans l’art par des paysages cadrés et traversés.
On pénètre les paysages par l’automobile et pourtant on en a toujours une vision fragmentaire par le pare-brise ou inféodée à la vitesse. Marcel Proust dans le Figaro le dit dans son ouvrage Impression de route en automobile : « À ma droite, à ma gauche, devant moi, le vitrage de l’automobile mettait pour ainsi dire sous cadre la belle journée de septembre […]. Sur la route où elles se tenaient courbées, de vieilles maisons bancales couraient prestement devant nous. » Le pare-brise de sa voiture cadre le paysage et pourrait accueillir une peinture de Turner.
Les paysages et la route sont intriqués avec un tourisme centré dessus. Le paysage est parfois aussi seulement visible de la route, c’est l’exemple du lac de Garde avec sa route, où l’on prend une photo et on repart. Cela apporte une vision fragmentée. Les routes en 1900 sont encore des machines à voir le paysage car elles se font à la pelle et la pioche et donc on a encore une science particulière du terrain à avoir pour les mettre sur pied.
C’est le cas des routes dans les gorges de la Nesque dans le Vaucluse conçue en 1911 où on se trouve souvent proche de l’eau et donc elle ont été très techniques à construire. Alors que maintenant le bulldozer passe partout.
La culture du tour de France apporte une contradiction entre la vision d’une route fragmentée par les motos qui suivent les cyclistes et un cadrage horizontal de celle-ci par hélicoptère. Cela donne une vision par le travail du cameraman qui sélectionne et conclue à un paysage tronqué.
Les phases d’analyse des paysages traversés avec la voiture sont comme des impressions de rétine. Souvent on y retrouve des masses végétales et des objets traversés (le château d’eau qui dit qu’on arrive dans 3min). Cela est travaillé dans les ateliers de projet de paysage de l’école de Blois nommés « Agglopolys » en 2023. Mais le plan coupe ne traduit pas le mouvement. Il faut aussi y inclure le rythme de la voiture, mieux représenté à travers l’ouvrage scientifique « The View from the Road » de D. Appleyard, K. Lynch et J. R. Myer en 1964.
Conclusion
La route permet de :
- Scénariser la traversée des paysages : exemple on y retrouve le long un cordon boisé fait par le paysagiste. Cela marque l’entrée de ville de la « France moche » qu’on peut améliorer en scénarisant par le paysage.
- Décliner une grammaire paysagère, car il y a différente possibilité d’aménager la route (la fameuse allée de platane, voir reportage de Karambolage)
- Se saisir des marges pour installer un nouveau paysage et transformer les abords. Pour les piétons et autres êtres vivants cela crée d’autres linéaires le long de la route. Cela renvoie aux systèmes de parcs et parkways d’Olmsted en 1928, le père de l’architecture paysagère américaine, qui consiste à relier de grands espaces verts urbains par de vastes promenades plantées et des couloirs écologiques, transformant la ville en un organisme vivant et cohérent. Central Park a été pensé comme cela.
- Transformer un sujet d’ingénierie en projet de paysage. Voir le travaux des paysagistes qui ont fait un parc le long de l’aire d’autoroute prêt du viaduc Gustave Eiffel le long de la méridienne A75.
Questions
Pour travailler sur les ronds-points voir l’ouvrage de typologie d’Eric Salonzo. (Du rond-point au giratoire, éditions Parenthèses / CERTU, 2005)
Il y a aussi une autre vision du paysage : celle de l’arrière du véhicule où on ne voit pas pareil que le conducteur, surtout si bus ou voiture.
Quid des voitures autonomes ? Voir le livre de Marc Desportes, Pixel paysage, l’expérience spatiale à l’ère numérique, Genève, Mētis Presses, 2024, 224p. C’est la perte de l’expérience physique au paysage. Le philosophe américain Matthew B. Crawford la critique en 2021 car elle apporte moins de responsabilisation (Prendre la route. Une philosophie de la conduite). L’appareillage dans la voiture par la caméra donne aussi une autre vision du paysage.
On peut aussi souligner le fait de découvrir le paysage de dos et de face avec le train. Alors qu’en voiture on mange le territoire en face.
Peut-on faire l’alternative de l’automobile ou en est-on totalement dépendant ? Il n’existe pas vraiment de ville entièrement piétonne ou fluviale ou vélo même si au Pays bas c’est plus présent.
Enfin l’art dans le paysage est aussi visible de la route comme the Landmark ou les sculptures géométriques le long des routes de Champagne pour casser la monotonie ou encore les panneaux marrons touristiques qui indiquent les éléments remarquables.






