Le commerce transsaharien fait partie, depuis le XIXe siècle, de l’imaginaire européen. Que savons-nous du commerce transsaharien ?

Camille LEFEBVREUne série sur du fil de l’histoire sur Radio-France : L’Afrique à contre-champ. L’histoire de ce continent a longtemps été scellée par les représentations que les Européens se sont faites des mondes africains. Aujourd’hui, de nouveaux récits issus de ce continent émergent. Avec son regard d’historienne, Camille Lefebvre nous les transmet. Podcasts, spécialiste du Niger montre que les routes du Sahel et du Sahara central sont parcourues par des marchands, déplaçant des marchandises sur des milliers de kilomètres entre ces régions arides et des zones au climat plus favorable.

Les sources

Écrire l’histoire du Sahel et du Sahara central, au XIXe siècle, c’est faire une histoire sociale, concrète : Quelles pratiques chamelières ? La place des captifs, des riches marchands ?

Les sources sont multiples, en arabe et en haoussa, on peut y ajouter les sources occidentales.

Outre les récits des explorateurs du XIXe siècle, ce sont les correspondances entre les marchands, au sein des réseaux transsahariens comme interrégionaux, souvent en arabe dans cette zone islamisée depuis le IXe siècle. L’islam y est hétérogène, la conversion massive date du XIXe siècle, pendant la période coloniale. La langue arabe est écrite, le droit musulman joue un rôle important dans le commerce, y compris pour des marchands non musulmans et qui ne maîtrisent pas la langue. Maîtriser l’arabe écrit situe le personnage dans une petite élite.

Il existe, marginalement, des cartes en langue locale, en caractères arabes.

Un espace

Camille Lefebvre décrit l’espace : une zone semi-aride où l’agriculture est possible ; où vivent des nomades et des sédentaires qui déplacent leur village en fonction de l’accès à l’eau.

Le Sahara n’est pas une barrière, il est intégré au continent avec des circulations sociales, économiques, culturelles. Les échanges N-S, céréales contre animaux, montrent des économies complémentaires. Ce commerce est crucial, car on ne mange pas seulement ce qu’on produit.

Voyager

Cela signifie à la fois prendre des risques, avoir du prestige et de la richesse.

Dans la zone sahélienne, la saison des pluies est celle de la culture, la saison sèche est celle du commerce. Les villes haoussas sont de grands marchés. Elles accueillent les grandes caravanes transsahariennes, mais surtout d’autres circulations régionales, par exemple entre Kano et le Bornou, entre Kano et le nord de l’actuel Ghana (noix de kola). Il y a aussi des routes est-ouest, comme la route des plumes d’autruche.

Les villes et les réseaux

La ville est cosmopolite. Le fait urbain organise l’espace. Les réseaux commerciaux transrégionaux s’organisent, non pas autour d’une ethnie mais d’une langue, le haoussa sur les routes commerciales et vers La Mecque. On rencontre des communautés haoussas dans les oasis de l’actuelle Libye.

Les marchands transsahariens ont une épouse dans le Sahara et une épouse au Sahel.

Les marchands sahéliens ont un réseau diasporique, avec des quartiers spécifiques à l’extérieur de la ville.

Tous les voyageurs utilisent le haoussa comme langue véhiculaire qui permet la circulation de l’information.

Le contrat oral reste très fort, appuyé sur le papier, en arabe surtout pour un commerce lointain et lent. L’information est importante pour être sûr du prix de vente, c’est ce qu’on retrouve dans des corpus de lettres. On a aussi quelques contrats et des listes de marchandises.

Les échanges témoignent d’une grande diversité sociale : des commerçants, des hommes, des femmes, des esclaves qui échangent avec leur maître.

Les hommes

CL développe qui sont ces hommes qui voyagent : commerçants itinérants ou FarkeCamille Lefebvre, Ce que l’itinéraire nous dit du voyage. Afriques. Débats, méthodes et terrains d’histoire, 2010, 2, pp.1-30.. Elle présente quelques casVoir Madugu Mohamman Mai Gashin Baki. L’un commence comme porteur puis devient commerçant, ce qui lui permet d’acheter une monture puis des esclaves.

Malam Yaro, un riche marchand dans le commerce à moyenne distance. Il a un réseau d’agences et ne se déplace pas.

Il y a une professionnalisation du voyage : où trouver de l’eau, où se loger, comment organiser une caravane (un chef plus une dizaine de personnes), comment négocier sa sécurité.

L’historien dispose de quelques biographies qui racontent la vie quotidienne du marchand et les périples de ses expéditionsOn peut se reporter à l’ouvrage de Camille Lefebvre, Des pays au crépuscule, Paris, Fayard, 2023.

Les marchandises sont transportées à dos d’hommes (ou de femmes), d’ânes, de chameaux sont une spécialité des Touaregs. Les porteurs-esclaves sont souvent vendus à l’arrivée, surtout les femmes.

Il existe des esclaves, « esclaves de confiance » qui jouent un rôle clé dans le commerce, notamment pour la traversée des régions dangereuses. Ils peuvent être riches comme Hat SalahCamille Lefebvre, Frontières de sable, frontières de papier : Histoire de territoires et de frontières, du jihad de Sokoto à la colonisation française du Niger, XIXe-XXe siècles, Éditions de la Sorbonne, 2015 qui dressait la carte des itinéraires d’un marchand libyen au début des années 1820.

Carte de la route de Kano à Nyffé (Nupé), par l’esclave d’Hat Salah, années 1820. Royal Geographical Society, Mr Nigeria S/S 39, A Collection of Route Maps of the Niger River, p. 7.

 

Elle montre les savoirs des esclaves de confiance qui connaissaient souvent plusieurs langues.

Camille Lefebvre termine son propos en évoquant quelques chansons haoussas sur la richesse et la pauvreté : « Partir à l’aventure permet de devenir riche » et qui décrivent les routes sur lesquelles s’aventurer.