Façonner des ruralités post-pétrole

La conférence s’ouvre par une présentation des actions du Collectif des paysages de l’après-pétrole, qui assume d’envisager le paysage comme ressource pour les activités humaines, et comme outil à repenser pour sortir du pétrole, réduire la consommation et préserver le climat et la biodiversité. Ce projet multiscalaire, participatif et pluridisciplinaire, vise donc à aménager des paysages multifonctionnels, sans négliger leur aspect esthétique. 

L’agronome Marc Benoît présente ensuite un point central : la tension agriculture-énergie, qui façonne de nouveaux paysages depuis des siècles. Pour une vision sur le temps long, les schémas de Pistoni montrent l’imbrication historique entre paysage et énergie, décrivant le passage d’un paysage façonné par la force humaine, à un paysage de l’eau et du vent, puis du charbon, ensuite de l’électricité, et enfin du pétrole. Une évolution illustrée par une série d’images associant cartes postales anciennes et images prospectives réalisées avec les habitants. 

Le problème est donc aujourd’hui la dépendance au pétrole. Un chiffre parlant : il faut 30 000 litres de fioul à une ferme française pour fonctionner (hors énergie nécessaire à la fabrication d’engrais azotés), d’où l’urgence d’une transition. Le Collectif veut donc documenter les possibilités de ruralités post-pétrole portées par des acteurs locaux.

Le paysage comme ressource et sujet de tensions

Les paysages ruraux évoluent rapidement selon trois dynamiques : 

  • les tensions climatiques qui créent de nouveaux paysages (méga-bassines, vignes plantées plus au Nord, fermeture des paysages et extension des friches agricoles, feux de forêt, ruisseaux asséchés…)
  • les compétences humaines qui créent des combinaisons de pratiques, entre innovations de rupture (drones de surveillance agricole) et pertes de compétences (connaissances sur l’eau) 
  • l’élaboration rapide de biens et services (obligations environnementales, matériaux innovants) 

Ces évolutions sont souvent sources de tensions, comme le montre le cas de l’agrivoltaïsme. Certains vantent une mixité d’usages quand d’autres insistent sur la concurrence avec la production alimentaire (en 2021, près de 1,2 million d’hectares de colza ont servi à fabriquer du biodiesel, et 45 000 hectares de betteraves ont été dédiées à la production d’éthanol). Il est pourtant possible d’imaginer des paysages post-pétroliers en limitant les conflits. 

Des enquêtes rigoureuses sur des alternatives paysagères concrètes  

Pour prendre le pouls des paysages de l’après-pétrole, le Collectif a mené des enquêtes immersives au sein de fermes pionnières et agro-écologiques.

Pour donner une assise scientifique au projet et s’affranchir de l’accusation d’idéalisme, 53 indicateurs IDEA mesurent des propriétés comme l’autonomie des exploitations (en énergie, matériaux, semences, plants), la résilience et la sobriété dans la consommation d’énergie. 

Ces fermes doivent leurs bons scores à leur stratégie de maîtrise énergétique (architecture passive, réduction ou décarbonation des déplacements, écopâturage pour le débroussaillement, autonomie fourragère en engrais et semence) ou de production énergétique (toitures solaires, chauffage au bois local). 

Pour diffuser ces pratiques, le Collectif présente des débats flash organisés sur plusieurs sujets : 

  • le bois énergie, qui garantit à la fois la fourniture d’énergie et le stockage du carbone, et suppose une gestion raisonnée des haies (qui ralentissent le ruissellement, abritent des pollinisateurs et absorbent du CO2)  
  • l’agrivoltaïsme qui permet de coupler production agricole et énergétique et a pu fournir au bétail une ombre nécessaire lors des vagues de chaleur estivales de 2026
  • la question de l’eau, avec une valorisation de l’hydraulique douce (des méthodes anciennes qui permettent d’entretenir des paysages éponges aptes à maximiser la capacité des sols à retenir l’eau à l’endroit où elle tombe) 
Les Plans de paysage et de transition énergétique (PPTE), à rebours du backlash écologique

La paysagiste Laurence Renard présente enfin les différents outils mobilisés. 

Le jeu sérieux ÉTAPE paysage permet de spatialiser les ambitions énergétiques d’un territoire connu et de mettre en récit les paysages de demain par des images. Il révèle une convergence inattendue entre élus, agriculteurs et habitants quant aux paysages souhaités.

Les Plans de paysage et de transition énergétique (PPTE) servent à identifier des secteurs d’implantation des projets et à réunir les acteurs concernés. Le PPTE sur les énergies renouvelables de la vallée de la Sarthe a mis au jour la triple attente citoyenne pour des paysages qui préservent la biodiversité, protègent la qualité de l’air et le cadre de vie, et limitent les nuisances.) Les enquêtes ont aussi conclu à l’absence de rejet massif des éoliennes, panneaux solaires et méthaniseurs en cas d’intégration paysagère. Les habitants ont ainsi plébiscité des unités installées dans les dents creuses, aux couleurs qui se fondent dans le paysage, une intégration des panneaux solaires sur des espaces ferroviaires ou autoroutiers délaissés ou sur des toitures plates commerciales ou industrielles, plus que sur le bâti individuel. Un panel citoyen a ensuite été formé pour élaborer une charte citoyenne sur l’éolien, votée par les élus.  

Finalement, le paysage ne se résume pas à un patrimoine à préserver : c’est un réservoir de ressources matérielles et immatérielles, dont le futur est à imaginer conjointement. Les paysages de demain devront mêler sobriété et création de pratiques innovantes, partagées entre divers acteurs.

Une conférence ancrée dans le concret, qui introduit le concept intéressant de couplage agriculture-énergie, nourrie d’exemples locaux permettant d’illustrer des conflits d’usages et de dépasser le récit du backlash écologique et d’une opposition citoyenne systématique aux projets d’énergies renouvelables.