Tal Bruttmann : Les politiques répressives nazies
Dans cette deuxième conférence qui accompagne le voyage de formation réalisé en partenariat avec le mémorial de la Shoah et l’académie de Montpellier Tal Bruttmann a présenté de façon particulièrement méthodique « les politiques répressives nazies ».

Celles-ci sont souvent amalgamées, et le questionnement qui commençait cette conférence, en direction des auditeurs, a très vite montré que la conception que l’on pouvait avoir de ces politiques répressives était finalement assez floue. Répression contre les juifs, contre les opposants politiques, les intellectuels, les tziganes, les témoins de Jéhovah, bref une répression tous azimuts qui s’abattaient sur la population allemande, et avec la guerre, sur celle des territoires.
Très vite l’historien a tenu à recadrer le sujet de son intervention. Les politiques répressives sont en effet spécifiques, et dans un certain nombre de cas ne frappe pas des catégories en tant que telles. C’est le cas des slaves par exemple, ou encore des intellectuels. Le régime nazi a plutôt utilisé les intellectuels ou encore les artistes. Picasso par exemple n’a jamais été inquiété précise-t-il.

Dans ce dispositif répressif les camps de concentration jouent un rôle particulier. Ils ont une fonction spécifique, celle de la « rééducation » des personnes qui y sont rassemblées. Le camp intervient parallèlement à la prison classique, qui ne disparaît pas pour autant. Les camps de concentration se surajoutent un dispositif répressif.
La filiation de ces camps de concentration s’inscrit dans ce que les sections d’assaut appelaient « la révolution nazie ». Ils sont constitués à l’initiative de la base, mais répondent à un souhait de la direction du parti national-socialiste.

Contrairement à la vision que l’on peut avoir des camps de concentration, tels qu’ils ont été découverts à la fin de la guerre, avec des structures organisées, et froidement rationnelles, les premiers camps qui ont été constitués dès 1933 et qui ont réuni près de 100 000 opposants ont été organisés pour répondre la nécessité d’un afflux massif de personnes.
Les premiers camps sont constitués dans des usines désaffectées, des hangars, des brasseries, bref des lieux facilement fermés, et que l’on pouvait aménager en conséquence.

Le système carcéral et concentrationnaire

Que faire des prisonniers ? Qui sont-ils ? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Le dispositif qui se met en place, que l’on a tendance à considérer comme aveuglément répressif, mais pas forcément. Le fait d’avoir été communiste ne conduit pas nécessairement par l’emprisonnement dans un camp. C’est bien entendu le fait de rester qui entraîne l’arrestation et la détention. Le régime intègre d’ailleurs ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui « les repentis », dès lors qu’ils ne manifestent plus la moindre volonté de s’opposer.
C’est à partir de 1934 que la répression s’élargir l’éventail politique. Et la nuit des longs couteaux constitue à cet égard un tournant. On connaît plus précisément, et on évoque souvent la purge interne à l’encontre des sections d’assaut, mais on oublie souvent que cela va également toucher la droite conservatrice et catholique. Il s’agissait bien entendu de soumettre la véritable force politique que constituaient les chemises brunes avec leurs 3 millions de membres.
Il est possible de considérer que c’est à partir de ce moment que se constitue véritablement « l’État nazi ». Avec le développement de lois nouvelles, spécifiques, qui s’inscrivent bien dans une politique répressive. Ces lois nouvelles définissent les cibles du régime, et on retrouve le marquage des prisonniers dans les camps, avec les correspondances, le code couleur en quelque sorte, qui les définit.

L’objectif est bien de briser, avant de rééduquer, différentes couches de la population. Dès le départ, cela s’explique par la filiation avec les sections d’assaut, les triangles verts, qui permettent d’identifier les prisonniers de droit commun se voient confier la gestion de ces camps.

  • Les politiques sont identifiés par le triangle rouge, tandis que les triangles bleus distinguent ce que l’on appelle les émigrés, les personnes qui ont quitté le Reich, mais qui ont été rattrapées par les conquêtes, avec le début de la guerre.
  • Les noirs constituent une catégorie à part, un peu fourre-tout d’ailleurs, qui définit les « asociaux », comme les nomades, les alcooliques, les clochards et vagabonds, les prostitués et de façon générale ce que l’on appelle les oisifs. On ne retrouve en fait ce qui refuse les normes sociales du régime.
  • Les témoins de Jéhovah sont affublés du triangle violet, en raison de leur refus de prêter serment au Führer, et de leur opposition à tout service militaire.
  • Pour ce qui concerne les triangles roses, les homosexuels, ils sont réprimés à partir d’une loi qui date de 1871, et qui est très largement antérieure au régime national-socialiste. Le paragraphe 175 de cette loi réprime pénalement l’homosexualité masculine.

Concernant l’homosexualité féminine, il n’y a pas de référence dans ce dispositif législatif. Ce qui est mis en œuvre concernant les homosexuels à partir de 1933 relève de la politique de rééducation. Entre 1935 1939, on atteint un pic de répression, avec 7000 condamnations par an, pour un total qui se situe entre 40 et 60 000 personnes pendant cette période. Le paragraphe 175 de la loi de 1871 est volontairement durci par Himmler mais avec la mobilisation liée à la guerre, la répression baisse d’intensité. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la majorité des homosexuels a été emprisonnées dans le système carcéral classique. 10 à 15 000 d’entre eux ont connu les camps. Tal Bruttmann a d’ailleurs évoqué la revendication française liée à des mouvements de défense des homosexuels, en rappelant qu’il existe seulement sept cas référencés. On apprendra d’ailleurs que c’est au titre de la législation sur les fêtes interdites, ce que l’on appelait les bals clandestins, que ces personnes ont été déportées. En Alsace Moselle par contre, là où l’article 175 s’applique dès l’annexion, 172 cas ont été recensés.

Pour ce qui concerne les triangles violets, à savoir les témoins de Jéhovah, seuls les Allemands qui se revendiquent de cette appartenance ont été persécutés. Le refus de la construction les expose ainsi directement à la répression.
Cela permet à Tal Bruttmann de rappeler que le camp de concentration concerne au départ les Allemands, et que le système concentrationnaire est conçu comme un instrument de gestion à l’interne. Le pyjama rayé n’a rien de spécifique au système concentrationnaire, il se retrouve également dans le système carcéral, et pas seulement en Allemagne.
Parmi les personnalités qui ont joué un rôle essentiel dans l’organisation du système concentrationnaire on citera Théodor Eicke, le premier des responsables dirigeant le camp de Dachau. Il met en place le règlement du camp, à partir de l’inspection générale des camps, connue sous l’acronyme IKL.
Le système est relativement simple. Il part du principe que tout individu est éducable sauf s’il s’y refuse. La rééducation ne concerne évidemment pas les Judéo-Bolcheviques qui doivent être éliminés. La finalité du camp de concentration n’est pas de tuer mais la valeur de la vie humaine est relative.

Selon Tal Bruttmann le système concentrationnaire bascule l’occasion du pogrom du 9 novembre 1938, que l’on connaît mieux sous le nom de nuit de Cristal. Cette occasion 30 000 juifs sont arrêtés, l’on peut recenser 500 victimes directes. L’inflation concentrationnaire relève d’un effet d’opportunité, et à partir de la fin 1938, on commence à voir apparaître dans les camps des populations non allemandes: cela se vérifie avec l’annexion des Sudètes et avec l’Anschluss.
Avec la conquête du régime nazi, après le début de la seconde guerre mondiale, la politique répressive s’inscrit dans une volonté d’éliminer des élites. Le nombre d’exécutions concernant directement les Polonais et de 60 000, cela rappelle l’action des soviétiques à Katyn.

Pour ce qui concerne la politique répressive conduite par l’occupant en France, celle-ci s’est déroulée entre 1940 et 1944. Elle consistait dans un premier temps on exécutions d’otages, et jusqu’en 1944 avec des exécutions sommaires, et des massacres locaux comme celui d’Oradour-sur-Glane. La déportation s’est déroulée spécifiquement entre 1943 1944. Elle a pu concerné 65000 Français, tandis que le nombre de victimes directes sur le territoire s’élèverait à 40000 personnes. Les deux tiers des 65 000 déportés ont survécu, ce qui représente tout de même 20 000 morts, et à l’origine la mémoire s’est davantage focalisée sur les rescapés.
Le terme de « déportés » a d’ailleurs suscité un débat. Utilisé en France seulement, il aurait pour origine la déportation de 1917 dans la zone occupée en France et en Belgique. Le terme se voit englober peu à peu les 2 millions de prisonniers de guerre, et cela marque le début d’une bataille juridique à propos du droit d’utiliser cette expression.

Le déporté aurait ainsi deux statut différents.

  • Le déporté résistant.
  • Le déporté politique ou racial.

Dans les années 1970 des décisions de justice stipule que les personnes qui sont parties dans le cadre du service du travail obligatoire non plus le droit de se qualifier de déportés. Par ailleurs, la déportation n’est pas forcément synonyme de camp de concentration, une partie d’entre eux a été incarcérée dans des prisons classiques. Le dispositif « nuit et brouillard » avait pour ambition d’isoler et à terme de faire disparaître ces personnes déportées. « Nuit et brouillard » (en allemand Nacht und Nebel, ou NN) est le nom de code des « directives sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou contre les forces d’occupation dans les territoires occupés »

Toutefois, dans le terme de déporté, on peut retrouver des positions tout à fait différentes. Des personnalités sont prises en otage et assignées à résidence, comme Léon Blum ou Georges Mendel. Ce dernier a été arrêté par Vichy, déporté en Allemagne, puis renvoyé en France à la prison de la santé, et finalement exécuté par la milice en 1944.
D’autres personnalités ont été également déportées, comme Jean Borotra, ministre des sports sous le gouvernement de Vichy, assigné à résidence dans un château.
Il convient toutefois de préciser que la majorité des victimes des nazis n’a pas eu à subir le système concentrationnaire.

Le cas particulier des handicapés et des tziganes.

Pour les handicapés le traitement particulier qu’ils ont eu à subir s’inscrit directement dans le développement des politique eugénistes qui se sont développés à la fin du XIXe siècle « pour le bénéfice des sociétés ». Il s’agit alors d’écarter les faibles, par l’internement en hôpital psychiatrique pour la stérilisation. Des législations de ce type ont pu être mises en place en Suède comme aux États-Unis après 1919.
Le 14 juillet 1933, la date n’est peut-être pas choisie par hasard, une législation eugéniste est adoptée en Allemagne. Il s’agit de stériliser les Allemands génétiquement tarés, ceux dont les gènes sont corrompus. Cela a pu concerner jusqu’à 400 000 Allemands, avec comme catégories visées, les syphilitiques, les trisomiques, les alcooliques, les schizophrènes.

À partir de 1939 une politique d’assassinats et mise en place, à l’encontre des handicapés, l’opération T4. Entre 1939 1941 75 000 malades sont assassinés dont 70 000 dans 6 centres spécifiques. Le monoxyde de carbone est largement employé, ainsi que des injections létales pour 5000 cas. L’opération T4 est ainsi la première opération planifiée par l’État d’assassinats de masse. Elle associe les services de la santé, la police, les SS. Les critères d’élimination sont l’inaptitude au travail, ce qui rattache cette politique à ce qui a pu être évoqué par la vision de l’homme des nazis, c’est-à-dire la recherche de l’excellence dans le domaine physique et économique.

Pour ce qui concerne les tziganes, leur sort évolué en fonction des subtilités de la pensée raciale des nazis. Historiquement les tziganes ont pu être considérés comme des aryens, et leur origine qui pourrait permettre de le situer au nord du sous-continent indien dans l’état de l’Haryana, pourrait expliquer les fluctuations de la politique nazie à leur encontre. Celle-ci commence par une politique de sédentarisation forcée, sachant que ceux qui refusent se retrouvent internés dans des camps et porte le triangle noir qui définit les asociaux.

Entre 1936 et 1938 les travaux du « spécialiste » Julius Ritter introduisent une classification entre les tziganes purs et impurs. Cela permet de les trier, et avec des études de généalogie, permet de conclure que sur les 35 000 tziganes vivants sur le territoire du Reich, 32 000 sont impurs. Il se voit alors déplacer de force, pour certains détenus dans le ghetto juif de Lodz, réunis dans trois immeubles dénués de tout, ce qui déclenche une épidémie massive de typhus. Les survivants sont envoyés à Chełmno, à 60 km de Lodz, où ils sont mis à mort. Ce centre de mise à mort ne peut être qualifié de camp, puisque la mise à mort est immédiate, au moyen de camions à gaz.
La politique contre les tziganes n’est pas véritablement coordonnée. Elle semble relever de l’opportunité, il reste très variable selon les territoires. En Europe centrale et orientale, il y a bien des assassinats en Hongrie mais rien de spécifique ailleurs. En ce qui concerne la France, dès octobre 1940 des nomades sont internés, dont certaines seront libérées qu’en 1946. À partir de l’occupation de la zone sud, il n’y a plus de politique d’internement des nomades. Une rafle a lieu en janvier 44 dans le Nord-Pas-de-Calais, et 172 personnes sont internées dans le camp de Malines en Belgique, avant de rejoindre le camp de travail tzigane de Birkenau.
Dans les installations d’Auschwitz Birkenau, les tziganes sont l’objet d’un traitement particulier. Contrairement aux autres déportés, les femmes et les hommes ne sont pas séparés, pas plus que les enfants. Ils sont regroupés, 2000 d’entre eux sont sélectionnés pour le travail, 3000 sont éliminés dans les installations de mise à mort. À Birkenau dans le camp tzigane une épidémie de Noma, assez rare, une sorte de gangrène du visage, s’est déclenchée. (Cette maladie est directement liée à la malnutrition, et de façon générale à la misère, et touche encore 140 à 180 000 personnes dans le monde, essentiellement des enfants.).
Lors de l’été 1944, on estime à 15 000 le nombre de tziganes morts en détention à Birkenau. C’est également pendant cette période que ce qui reste du ghetto de Lodz a été liquidé. Cela raison pour laquelle la date du 2 août 1944 correspond à la commémoration du génocide des tziganes.

On s’interrogera après la conférence sur les chiffres avancés concernant ce génocide qui est différent dans sa logique de celui des populations juives d’Europe.

Il s’agit bien d’un génocide avec la volonté délibérée de détruire un groupe. Et de ce point de vue les Allemands n’ont pas été les seuls. Le régime croate des Oustachis en a assassiné 23 000, allié de l’Allemagne, la Roumanie a déclenché des massacres de masse à leur encontre entre 1942 et 1943, tandis que la Hongrie en assassinait 5000.

La pratique génocidaire s’inscrit dans la vision du monde que les nazis développent, avec la hiérarchie des races.

Au sommet de cette hiérarchie, on retrouve les aryens, dont les éléments les plus aboutis sont bien évidemment les germains. Les « races inférieures », sont également hiérarchisées.

On y retrouve les slaves, les asiates, les Arabes, et au bas de l’échelle, les noirs. Pour ces derniers, il existe clairement une négrophobie il convient d’évoquer les massacres de masse, que l’on a pu qualifier de génocides, des Hereros et des Namas lors de la conquête du Sud-Ouest africain allemand, la Namibie au tout début du XXe siècle. Il convient d’ailleurs de s’interroger sur cette notion de génocide à ce propos, car ces massacres de masse concernaient les populations d’un territoire, et pas forcément une catégorie en tant que telle.
Dans la conception du monde nazie la négrophobie s’explique par la découverte des soldats coloniaux de l’armée française, les tirailleurs sénégalais notamment, qui terrorisent littéralement les troupes allemandes. Cela se retrouve également lors de l’occupation de la Ruhr, en 1923, par des troupes coloniales. Le résultat de cette occupation, que l’on a pu appeler alors « la honte noire », a été la naissance de 800 métis, « les bâtards de la Rhénanie ». On imagine assez bien le traitement qui a été le leur, à partir de 1933.
Au moment de la campagne de France en 1940, 3000 combattants « noirs » ont été exécutés lors des opérations militaires. Ce sujet a pu être abordé avec l’épisode du préfet Jean Moulin à qui les autorités allemandes voulaient faire signer un document attribuant à des noirs des massacres de population commis par leurs propres troupes. On rappellera également le souvenir de Léopold Cédar Senghor, sauvé de l’exécution par un lieutenant de l’armée française. Une fois signé l’armistice du 22 juin 1940, plus aucune exécution n’a eu lieu, et les prisonniers noirs ont été libérés par Vichy et renvoyés en Afrique.
À partir de ce moment, « la question noire » n’est plus évoquée par l’Allemagne nazie qui se concentre spécifiquement sur sa politique raciale à l’échelle du continent européen.