Table ronde organisée dans le cadre du cycle “autour du 27 Janvier 1945” et à l’occasion de la parution de l’ouvrage Nouvelle histoire de la Shoah, sous la direction de Alexandre Bande, Pierre-Jérôme Biscarat et Olivier Lalieu, Passés composés / Humensis, 2021.

Présentation de la soirée sur le site du Mémorial

Depuis trente ans, l’historiographie sur le nazisme et la Shoah a profondément évolué, grâce aux travaux d’une nouvelle génération de chercheuses et chercheurs. Notamment concernant les centres de mises à mort, l’aide et le sauvetage en France, l’Allemagne, le monde arabo-musulman et la Shoah, mais aussi les défis de l’enseignement de la Shoah, les enjeux des voyages sur les lieux de mémoire, ou encore le négationnisme et le lien entre complotisme et antisémitisme… Des éléments clés seront partagés concernant ces thématiques.
En présence de Valérie Igounet, docteure en histoire à Sciences Po Paris, directrice adjointe de l’Observatoire du conspirationnisme, Cindy Biesse, historienne, enseignante, Christophe Tarricone, professeur agrégé d’histoire- géographie, d’Alexandre Bande, docteur en histoire, de Pierre-Jérôme Biscarat, chargé de mission pour la ville de Lyon à la Mémoire, aux Droits et aux Cultes, d’Olivier Lalieu, historien, responsable de l’aménagement des lieux de mémoire et projets externes au Mémorial de la Shoah, et de Dominique Trimbur, chercheur associé au Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ).

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La rencontre organisée ce soir s’inscrit dans le cadre des commémorations encadrant le 27 janvier, journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste dont c’était le dernier rendez-vous ce 3 février.

La soirée proposée se réunit autour de l’ouvrage intitulé Nouvelle histoire de la Shoah, publié sous la direction d’Alexandre Bande, Olivier Lalieu et Pierre-Jérôme Biscarrat chez Passés Composés. Il rassemble des articles rédigés par une nouvelle génération de chercheuses et de chercheurs, l’enjeu étant de partager une approche précise, actualisée et concise des questions complexes que posent l’histoire et la mémoire de la Shoah. Il propose une synthèse accessible à tous et particulièrement à ceux qui souhaitent notamment la transmettre aux nouvelles générations tout en fournissant des clés de lectures claires et précises qui peuvent servir d’arguments face aux propos négationnistes et complotistes et aux approximations qui se développent aujourd’hui dans le débat public sur le rôle de Vichy à l’égard des Juifs de France. Cet ouvrage trouve aujourd’hui en termes de réception son public ; un projet de publication en poche est d’ailleurs prévu l’année prochaine en 2023.
Pierre-Jérôme Biscarrat précise que le spectre des thèmes abordés par les différents contributeurs est très large. Ce soir ont été conviés un certain nombre d’auteurs de l’ouvrage (mais pas tous !) pour apporter quelques éléments-clé. La soirée sera donc structurée en deux temps avec :
-un premier temps, sous la présidence de Pierre-Jérôme Biscarat, un échange avec Dominique Trimbur et en visio Cindy Biesse
-dans un deuxième temps une seconde table ronde en présence de Valérie Igounet, Olivier Lalieu Alexandre Bande et Pierre-Jérôme Biscarat sous la présidence cette fois de Dominique Trimbur. Christophe Tarricone est excusé pour la soirée.

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Pierre-Jérôme Biscarat revient tout d’abord sur la genèse de cet ouvrage. Avec Olivier Lalieu et Alexande Bande, ils sont partis du constat que, pour eux qui ont souvent des scolaires, des étudiants et des enseignants à leurs côtés avec qui ils travaillent et montent des projets, il manquait un ouvrage de ce genre dans lequel toutes les principales thématiques actualisées relatives à l’histoire de la Shoah se retrouveraient. Ils souhaitaient donc disposer d’un même objet-livre contenant la plupart des thématiques traitées quand on organise des voyages, des conférences et aussi des cours. Les thématiques retenues (car il a fallu aussi faire des choix) vont de l’opération T4 au sort des Roms, en passant par la question des sauvetages, mais aussi celle du négationnisme et du complotisme avec Valérie Igounet la question de la mémoire de la Shoah avec Olivier Lalieu, celle des voyages mémoriels et, avec Dominique Trimbur la question sensible du monde arabo-musulman et de la Shoah.
Le livre compte 23 auteurs. Il a débuté avant la crise sanitaire et fut rédigé dans un contexte difficile peu propice à la coordination, d’autant que trouver un éditeur acceptant d’y mettre les moyens dans ce contexte ne fut, en plus, pas évident. Mais, grâce à Alexandre Bande et à la fondation pour la Mémoire de la Shoah, l’ouvrage a pu finalement paraître et Pierre-Jérôme Biscarat tient à remercier ce soir l’éditeur Nicolas Gras-Payen.

Cindy Biesse et la question du sauvetage des juifs


La parole est laissée en premier à Cindy Biesse, agrégée d’histoire, titulaire d’un doctorat intitulé Les Justes parmi les Nations de la région Rhône-Alpes : étude prosopographique réalisée sous la direction de Jean-Dominique Durand et soutenue le 4 décembre 2015 à Lyon III, thèse qui devrait paraître en plus cette année. En parallèle, Cindy Biesse enseigne en classe préparatoire et participe à de nombreux colloques dont celui qui s’est tenu à Moissac en 2016. Les actes ont été publiés en 2018 sous le titre Résistances juives, solidarités, réseaux, parcours . Tous les champs de la Résistance civile ont été abordés mais Cindy Biesse a plus particulièrement abordé la question du sauvetage. A noter qu’au moment de la conclusion, le colloque avait été marqué par une certaine agitation !

Un champ historiographique novateur

Cindy Biesse nous explique qu’il s’agit d’une question un peu nouvelle dans le champ historiographique de la Shoah, son travail de thèse ayant été l’un des premiers à porter sur la question. Le sauvetage est en effet difficile à appréhender au vu du peu d’archives et du peu de sources dont elle disposait. Néanmoins comme elle a essayé de faire pour cet ouvrage, il est possible aujourd’hui d’en retranscrire les grands traits. Plusieurs contingences sont importantes à comprendre pour analyser le sauvetage des juifs de France :
des contingences des territoires qui sont extrêmement importantes encore plus à l’échelle nationale : la France était divisée en de multiples zones où la législation antisémite n’a pas été la même,
des contingences en termes de chronologie. En effet, de la législation antisémite allemande de 1940 jusqu’aux rafles de 1942 on est plus dans ce qu’elle appelle l’aide apportée aux juifs même si le sauvetage est en partie vrai pour les personnes qu’on extrait des centres d’internement du sud de la France. Puis, arrivent les rafles de l’été 42 où on passe à une véritable question de vie ou de mort notamment pour les Juifs étrangers même si leurs enfants peuvent être considérés comme des Juifs français au vu de la loi sur la nationalité française de 1889. A ce moment-là le sauvetage se structure en réseaux. Il est important d’avoir en tête que pour sauver efficacement des personnes et, notamment sur le long terme, il faut un réseau et une logique réticulaire. Puis vient le dernier temps de 1943-1944 qu’elle a appelé « la chasse à l’homme » : à ce moment-là les réseaux fonctionnent à plein régime puisque les Juifs étrangers et français sont concernés pleinement par la répression et par la persécution. Les réseaux eux-mêmes sont mis en danger puisque plusieurs d’entre eux cessent d’exister en 1944 du fait des arrestations qui les touchent.

Sa contribution à la Nouvelle histoire de la Shoah

Sa contribution à la Nouvelle histoire de la Shoah s’articule autour de deux thématiques :
– le portrait du sauveteur. Cindy Biesse estime qu’il est complètement illusoire de vouloir dresser un portrait type du sauveteur ou du Juste français pour reprendre les termes de Jacques Chirac tant la diversité socioprofessionnelle, religieuse et politique est importante. Néanmoins, des grandes tendances se dessinent. On distingue en particulier :
– les femmes qui ont un rôle majeur dans ce sauvetage aussi bien en tant que tête de réseau en tant que simples anonymes qui ont hébergé dans leur foyer des inconnus,
– les paysans puisque le sauvetage est avant tout rural en France,
– les ecclésiastiques qui jouent un rôle majeur dans ce sauvetage tant les catholiques (qu’on a longtemps oubliés), que les protestants qui sont bien plus connus à travers le cas de Chambon-sur-Lignon.
-et puis il y a enfin ce qu’elle a appelé une fonctionnalité du sauvetage tout comme il y a une fonctionnalité de la résistance armée car on fait appel aussi à des figures indispensables comme les secrétaires de mairie, les gendarmes ou, comme dans le Nord-Pas-de-Calais, les cheminots.

– les motivations des sauveteurs. Elles ne sont pas là non plus simples à relever car la majorité des Justes ou des sauveteurs estiment qu’ils n’ont rien fait d’exceptionnel. Mais si l’on doit tirer des conclusions de l’analyse de leurs discours, l’historienne dégage trois grands axes de motivations :
– des motivations religieuses : pour les protestants c’est véritablement le cas : une foi en Dieu et dans les hommes,
-une forme de germanophobie. En fait, on ne sauve pas le Juif, on embête l’allemand avant tout,
– l’esprit de corps : on voit des professions et des générations s’entraider,
Des motivations un peu moins nobles doivent être aussi invoquées parce qu’elles existaient. Yad Vashem parle de gens désintéressés mais est ce qu’il y a vraiment désintéressement dans le sauvetage ? Il est certain qu’il y a deux aspects du sauvetage que l’on tait un peu plus :
– l’aspect financier qui est là, qui existe mais en même temps comment juger des personnes dans un contexte de pénurie que de vouloir obtenir des pensions ou le prix d’un passage des frontières,
-la question des baptêmes : quand on se penche sur les dossiers on constate, outre leur existence, qu’ils sont vraiment à la marge même si l’affaire Finaly était devenue une affaire d’État.


Questions / réponses avec le public :

-Cindy Biesse est invitée à développer la question du silence dans le village puisqu’elle évoque justement dans son article les travaux de Martin De la Soudière sur les Justes en Auvergne.
Le silence dans les villages a été effectivement étudié par l’anthropologue Martin De la Soudière qui a travaillé cette question du sauvetage sur le plateau du Chambon-sur-Lignon. Il a relevé un trait commun à tous les témoignages : tous soulignent le fait que personne n’a rien dit. En effet, à cette époque-là, un village est un microcosme : tout le monde se connaît, tous les chemins du village toutes les pâtures du village sont maintes fois traversés. Tout le monde sait quand un étranger arrive au village. Simplement on se tait parce que d’une part le silence est protecteur, et d’autre part, il permet de maintenir l’unité du village avant tout et c’est ce qui prime dans le sauvetage en milieu rural. Tout le monde ne s’implique pas de manière directe dans le sauvetage mais par leur silence, ils forment un cocon protecteur autour des « personnes étrangères » qui arrivent au village.

– la question de l’engagement des femmes
Les femmes sont, pour Cindy Biesse, essentielles à cette résistance civile notamment deux types d’entre elles pleinement engagées alors que dans le même temps, elles ne sont pas citoyennes :
– il y a donc d’une part celle qu’elle appelle les « femmes-ressources », les têtes de réseau, qui souvent, ont eu des diplômes dans l’entre-deux-guerres, ont fait partie de mouvements de jeunesse, qui sont déjà à la tête avant-guerre d’associations, de maisons d’accueil et qui vont structurer des réseaux à l’échelle locale et qui vont être de vraies têtes de pont,
– les anonymes, et de fait la femme au foyer. Cindy Biesse rappelle que Vichy a voulu absolument cantonner les femmes au foyer et en fait ces femmes-là font de ce dernier un lieu de résistance en accueillant des enfants ou des adultes, ce qui leur demande au quotidien une surcharge de travail et ce d’autant plus que pour une partie d’entre elles, le mari le frère ou le père est absent puisqu’il y a, à ce moment 1,5 million de prisonniers de guerre par exemple. Ces femmes s’emploient au quotidien à aider leur prochain et à aider ces réfugiés qu’elles accueillent dans leur foyer.
Les femmes sont absolument essentielles dans le sauvetage en termes de statistiques : à l’échelle de la région Rhône-Alpes elles représentaient plus de la moitié de l’échantillon étudié. Leur rôle est très important et dans les souvenirs des enfants cachés notamment car elles tiennent un rôle particulier, celui de la mère de substitution.
-la naissance et le développement de ces réseaux
La naissance des réseaux de sauvetage c’est-à-dire des réseaux articulés avec un certain nombre d’individus, est concomitante des rafles de l’été 1942 pour la zone libre qu’elle a étudiée, ce sont vraiment les rafles engagées à partir d’août 42 qui font naître ces réseaux même si certains préexistent comme par exemple Amitié chrétienne qui nait officiellement dès 1941. Par contre ils apparaissent plus tôt, en juillet 1942 pour la zone occupée par les Allemands. Pour le Nord-Pas-de-Calais septembre 1942 constitue le point de départ avec la grande rafle qui frappe la région le 11 septembre. Ce sont donc véritablement les rafles qui constituent l’élément déclencheur dans la naissance et la structuration du sauvetage.

-Le nombre de personnes impliquées dans la protection des Juifs est-il évalué/évaluable, et quelle est la proportion de Justes ?
Concernant les Justes, le chiffre n’est pas très difficile à trouver car ils sont comptabilisés par Israël et actuellement ils sont un tout petit peu plus de 4100 au niveau mondial. En revanche, le nombre de sauveteurs est très difficile voire impossible à quantifier mais selon elle, derrière chaque Juste, l’historienne a l’habitude de dire (mais c’est vraiment pour donner un ordre d’idée aux gens) qu’il y a entre 10 et 50 personnes.
-Quelle est la méthodologie c’est-à-dire comment a-t-elle procédé pour travailler sur ce sujet ?
Cindy Biesse a commencé par éplucher tous les dossiers des Justes parmi les Nations, français, en sondant les dossiers de Yad Vashem. Mais elle avoue que les tous premiers dossiers qui datent des années 60-70 l’ont très peu aidé car ils comportaient très peu d’informations. En revanche, plus on avançait dans le temps plus les dossiers contenaient des renseignements exploitables. L’historienne a donc créé une grille d’analyse sur ces dossiers en indiquant simplement nom prénom profession lieu, année et mode du sauvetage par exemple … Très vite, dans les dossiers et les témoignages apparaissaient le nom d’autres lieux ou les noms d’autres personnes. Elle a pu interviewer elle-même une soixantaine de Justes et d’enfants cachés tout en visionnant plus d’une centaine de témoignages en France, en Israël, à Washington. Dans la mesure où elle ne disposait d’aucun corpus initial, elle a également épluché toutes les archives départementales de la région Rhône-Alpes concernant la persécution et c’est ainsi qu’elle est tombée sur des dossiers mentionnant un sauvetage. Elle a également consulté les archives diocésaines, celles de l’éducation qui concernaient les écoles, toutes les archives sanitaires dans les archives départementales afin d’obtenir des informations sur les maisons d’accueil par exemple car la majorité de ces dernières étaient déclarées. Elle a ainsi parcouru quantité de centres d’archives pour essayer de réaliser l’étude la plus scientifique possible mais il a fallu qu’elle réalise elle-même son propre corpus d’archives parce qu’elle n’avait rien de constitué de manière préalable à la différence de la persécution ou de la résistance armée qui ont laissé beaucoup de traces. Ce gros travail archivistique lui a pris plus de 2 ans.

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Pierre-Jérôme Biscarat reprend la parole et nous invite par ailleurs à (re)découvrir deux planches signées par le dessinateur Marcel Gottlieb qui raconte et reflète ce que peut éprouver un enfant placé à la campagne…

Cases extraites de Chanson aigre-douce, publié en 1969

 

Dominique Trimbur, le monde arabo-musulman et la Shoah

Il cède la parole à Dominique Trimbur auteur d’un article intitulé : « le monde arabo-musulman et la Shoah ». Chercheur associé au Centre de recherche français de Jérusalem, en 1995 il a soutenu un doctorat intitulé La question des relations germano-israéliennes 1949-1956 réflexions débats et controverses au sujet d’une officialisation difficile. La version éditoriale a été publiée chez CNRS éditions en 2000 sous le titre De la Shoah à la réconciliation ? La question des relations RFA Israël. Plus globalement, Dominique Trimbur est spécialiste des relations germano-israéliennes de 1945 à nos jours mais aussi des présences catholiques allemandes et françaises en Palestine et en Israël.
Pierre-Jérôme Biscarat précise que cet article est, à sa connaissance, le premier sur cette question sensible, et les auteurs-coordinateurs ont tenu à ce qu’elle soit dans l’ouvrage à la fois pour ceux qui s’intéressent à cet aspect de l’histoire de la Shoah mais aussi aux enseignants.

Un sujet difficile et à réexaminer

Dominique Trimbur précise d’entrée que l’article est un état des lieux de la recherche. Il ne s’agit certainement pas du premier article publié sur la question dans l’absolu mais il existe peu de choses écrites en français. Un certain nombre de publications existe bien mais elles véhiculent un certain nombre de clichés sur lequel il souhaite revenir. Par conséquent, dans cet article il s’agissait pour lui de faire cet état des lieux de la recherche pour contrer ces légendes qui sont transportées, révélées et reprises et pour lesquelles on a l’impression qu’il n’y a pas moyen de les défaire.

Le sujet l’Allemagne, le monde arabo-musulman et la Shoah bien sûr, s’inscrit dans une généalogie précise, celle de l’histoire de l’Allemagne et de sa relation au monde arabo-musulman. En passant très vite on peut donc s’arrêter sur la Première Guerre mondiale et cet appel au djihad lancé à l’instigation notamment des services de renseignements allemands. Mais on ne se souvient pas qu’en réalité cet appel a été un échec car les arabes et les autres populations musulmanes n’ont pas suivi les Allemands parce que ce soulèvement demandé ne laissait entrevoir aucune indépendance. Rappelons au passage que les Arabes ont plutôt suivi les Anglais et Lawrence d’Arabie. En ce qui concerne les nazis, jusqu’à la fin des années 30 on peut considérer qu’il n’existe pas de politique arabe de la part du régime nazi en dépit de ce que tout le monde pense. On se souviendra aussi que jusque dans les années 30, la politique nazie est plutôt dirigée vers les sionistes c’est une politique « bienveillante » qui s’étend de 1933 jusqu’au début des années 40.

L’une des premières approches entre l’Allemagne est tentée par le responsable du mouvement arabo-palestinien, le fameux grand Mufti de Jérusalem Mohammed Amin al Husseini à son initiative. Mais à l’époque, al Husseini recherche un soutien en flattant l’antisémitisme allemand et en se rajoutant à son propre ressentiment antijuif bien réel. Mais il essuie, et cela est bien réel une fin de non-recevoir de la part de l’Allemagne nazie et cette attitude va durer longtemps. En effet, l’Allemagne demeure soucieuse de maintenir de bonnes relations avec la Grande-Bretagne et respecte ses prérogatives coloniales, aspect régulièrement évacué des études.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie ne change pas radicalement d’attitude par rapport au grand Mufti malgré les appels du pied qu’il répète régulièrement. Il quitte peu glorieusement Jérusalem en 1937 et trouve refuge au final en Irak. Là, il fomenter avec les indépendantistes irakiens un coup d’état contre Londres en avril 1941 qui prend quelque peu les Allemands de court et, c’est seulement contraint et forcé tardivement, que Berlin appuie militairement les Irakiens mais sans aucun effet réel.

 

Le tournant 1941

En réalité, l’entrée en contact de l’Allemagne avec des populations musulmanes se fait au cours de l’offensive vers l’Est de l’Europe à partir de juin 1941. Il existe à ce moment-là donc des projets et des réalités d’enrôlements de populations musulmanes mais on ne parle pas d’Arabes puisque l’on est dans le Caucase, en Crimée et plus largement dans les Balkans qui impliquent donc des populations musulmanes non Arabes, il existe des projets quant à l’enrôlement d’arabes. Mais en l’occurrence ce sont des expériences peu durables qui montrent surtout le peu de réussite du grand Mutfi dans ses appels à la mobilisation. On se rappellera aussi le coup d’arrêt mis à l’avancée de l’Afrikcorps à l’automne 1942 (El Alamein) par la belle victoire britannique de Montgomery, qui rend caduque la préparation des mesures prévues pour être menées par une unité mobile de tueries et d’éventuels supplétifs arabes projetant une extermination de la population juive de Palestine. On se souviendra aussi (et c’est ce qui est montré dans l’article) qu’aucune unité arabe n’a participé aux combats. Là aussi on se souviendra que le recrutement arabe, volontaire cette fois, sera beaucoup plus important en nombre et en proportion dans les armées alliées. Il existe néanmoins une forte mobilisation idéologique et un investissement fort du grand Mufti qui s’exprime notamment en novembre 1941.

Après l’échec du coup d’état irakien, il trouve in fine refuge à Berlin. Il existe quelques photos de sa rencontre très symbolique avec Hitler mais qui n’a mené à rien en en définitive. Néanmoins il va avoir pour tâche de mener une propagande radiodiffusée avec des discours haineux en arabe qu’il lance sur radio Berlin où il vante un islam prétendument unifié, un monde arabo-musulman uniforme, mais tout ça est bien loin de la réalité. Ces efforts de propagande sont plutôt réalisés au final en vain. Il n’en reste pas moins que le grand Mufti de Jérusalem éprouve un fanatisme et un antisémitisme réels et maladifs que l’on peut qualifier d’exterminateurs. Au bout du compte il faut noter qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, la majorité des territoires arabes ne se soulève pas contre les alliés et n’est pas marquée par des exactions antijuives, l’exception notable étant le Farhoud, où une flambée de violence dirigée contre les juifs de Bagdad se déroule les 1er et 2 juin 1941 et qui fait 180 morts. Cet épisode se présente comme le sanglant baroud d’honneur des putschistes défaits. Ce qui est intéressant, c’est l’histoire la mémoire et les débats autour de ses affaires.

La question du grand Mufti

Encore une fois, il faut insister sur le caractère plutôt légendaire de cette alliance entre le grand Mufti, dans la mesure où il n’y a pas eu beaucoup d’effet, et il y a eu un soutien très modéré de la part de l’Allemagne nazie à la politique qu’al Husseini aurait voulue mener. Et donc au total on peut qualifier l’action de ce dernier d’échec qui se prolonge après la Seconde Guerre mondiale avec sa destinée de fuyard puisqu’il trouve tout d’abord refuge en Égypte d’où il est expulsé par Nasser. En 1959 il trouve un nouveau refuge au Liban où il meurt en juillet 1974.
Pourtant al Husseini continue d’être la métaphore de l’alliance entre Arabes et Allemands, continuateur de la volonté de destruction des juifs. Le jeune État d’Israël lui-même s’empare très tôt du personnage malfaisant notamment au moment du procès Eichmann en 1961 avec une tentative vaine d’établir un lien entre l’organisateur de la Solution Finale et le grand Mufti. En 2015, Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou déclare sans hésiter aucunement qu’il aurait été l’inspirateur de la Solution Finale qu’il l’aurait suggérée à Hitler et que celle-ci aurait été mise en place à son instigation. Et dans les faits cette utilisation politique du personnage par Israël et dans l’historiographie se focalise sur cette figure pour en faire en quelque sorte la base d’une généalogie du terrorisme islamique tel qu’on le connaît aujourd’hui qui puiserait son inspiration dans le nazisme.

Pour terminer, on peut dire que cette historiographie a été marquée très longtemps par des généralisations du type pour et contre et que l’on atteint désormais une espèce de zone grise. Face à cette vision très noire de la relation entre le monde arabo-musulman et l’Allemagne nazie, on essaie aussi d’un autre côté de mettre en avant des belles histoires avec des efforts réalisés pour trouver des Arabes et des musulmans ayant sauvé des Juifs et là il rejoint le précédent sujet développé par Cindy Biesse. Yad Vashem a pu notamment désigner comme Juste un médecin arabe installé en Allemagne et surtout un certain nombre de musulmans notamment en Albanie. On peut parler aussi de « zèle purificateur » avec par exemple le cas éloquent du recteur de la Grande mosquée de Paris. Il existe une certaine rumeur selon laquelle Si Kaddour Benghabrit aurait été le sauveur d’un certain nombre de juifs à Paris avec un réseau qui aurait existé au sein de la Grande Mosquée. Une fiction filmée, un ouvrage journalistique et un album de jeunesse ont été réalisées ces dernières années allant dans ce sens. Mais, dans les faits, certains historiens ont voulu rétablir une réalité beaucoup plus complexe et moins enjolivée. La zone grise à laquelle on est arrivé concerne aussi un certain nombre de grandes synthèses produites ces dernières années où le rôle du grand Mufti est ramené à sa juste mesure c’est-à-dire presque zéro. Dans sa synthèse sur la Solution Finale David Césarani par exemple ne mentionne pas le nom du grand Mufti, ce que Dominique Trimbur trouve plutôt représentatif de ce rétablissement de la vérité historique.
Pour terminer, Dominique Trimbur estime qu’il serait souhaitable, pour mettre une sorte de point final à cette histoire qu’à la suite de l’historien libanais Gilbert Achcar, le tableau final puisse enfin être établie lorsque des historiens arabes en présenteront à leur tour un véritable bilan scientifique.

Questions-réponses avec le public

Une spectatrice souhaiterait élargir le sujet de ce de son nom pour parler des relations dans les pays occupés comme par exemple la Tunisie entre les nationalistes arabes et la tentation de voir dans les Allemands un allié qui peut les aider dans leur cause en 1942-1943.
-Réponse de Dominique Trimbur : le cas de la Tunisie est en effet très particulier. Lors de cette période d’occupation allemande qui a duré six mois avec la mise en œuvre d’un véritable prémisse de la Shoah en Afrique du Nord (il y a effectivement cette réalité aussi) mais cela relève de l’exception qui confirme la règle. Ils auraient voulu non pas parce que parce qu’ils étaient nazis (ce que certains voudraient qu’ils soient) mais pour eux, c’était avant tout utiliser un effet d’aubaine, dans une situation complexe où la Tunisie dépendait de la France, et de se dire qu’il y avait potentiellement là une force émancipatrice qui pouvait les aider à accomplir leurs propres objectifs. Mais l’Allemagne n’a pas véritablement été intéressée par ce plan. Ce qui importait à un moment donné était de gêner la Grande-Bretagne dans son empire colonial et de provoquer une agitation mais cette politique n’a jamais été très construite. Très rapidement, ces indépendantistes ont bien montré que cette idée de monde arabo-musulman unifié que le grand Mufti disait représenter n’existait pas, chacun étant en train d’agir pour sa propre cause. L’idée du panarabisme, (si tant est qu’elle n’ait jamais existé), elle n’existait pas à ce moment-là. Et cette idée n’a, aussi, jamais été soutenue par l’Allemagne.

Les captures d’écran ont été réalisées durant la diffusion.
Les illustrations ont été rajoutées par mes soins afin d’illustrer le compte-rendu