Ambassadeur, négociateur, représentant… Le diplomate est une figure insaisissable de l’Ancien Régime, dont les profils variés répondent à la diversité des enjeux diplomatiques. Comment donc le métier de diplomate se construit-il dans cette Europe moderne où la diplomatie devient le fondement des relations internationales ?

Participants

  • Marc Loriol, Directeur de recherche au CNRS (Université Paris 1), sociologue (modérateur)
  • Sylvain Lloret, agrégé d’Histoire, docteur en Histoire moderne de Sorbonne Université qui a soutenu une thèse sous la direction de Lucien Bély, sur la place des intérêts marchands dans la diplomatie franco-espagnole à travers la fonction de l’agent général de la Marine et du Commerce à Madrid,
  • Marie-Cécile Pineau, professeure certifiée d’Histoire-Géographie dans l’enseignement secondaire et doctorante en Histoire Moderne sur Charles de Neufville (1566-1642), seigneur d’Alincourt, ambassadeur de France à Rome au temps d’Henri IV,
  • Pierre Saux-Escoubet, agrégé d’Histoire, doctorant contractuel en Histoire moderne, qui travaille sur les ambassadeurs de la République de Venise,
  • Dorian Varenne, agrégé d’Histoire, doctorant contractuel en Histoire moderne qui travaille sur les relations franco-pontificales et le rôle du clergé français à Rome.

Qu’est-ce qu’un diplomate sous l’Ancien Régime ?

Dorian Varenne : Le mot diplomate est un anachronisme. Ce mot apparaît à la Révolution française et entre dans les dictionnaires au XIXe siècle. On parle alors plutôt de “négociateur”, d’ “ambassadeur”, d'”agent diplomatique”, d’ “envoyé”. L’expression est floue mais la fonction qu’elle recouvre est semblable d’un agent à l’autre. On peut discuter par contre de la professionnalisation du métier.

Pierre Saux-Escoubet : L’histoire des diplomates est très récente. Le métier lui-même se cristallise à partir du XVIe siècle. Au Moyen-Age, ce sont les rencontres princières qui primaient. La rencontre du camp du Drap d’or est une des dernières rencontres de ce type. Par la suite, l’idée s’impose que le prince reste chez lui. Les figures de souverain voyageur, comme Pierre le Grand, se font de plus en plus rares. S’impose l’idée, depuis la papauté, Florence et Venise, d’envoyer des résidents auprès des princes étrangers.

Sylvain Lloret : Les « relations internationales » sont aussi un mot anachronique. Lucien Bély parle plutôt de « relations interprincières », ce sont des relations d’homme à homme. Il existait plusieurs cercles concentriques dans la diplomatie. Autour de l’ambassadeur, gravitent des agents officiels et officieux qui participent pleinement à la diplomatie mais qui sont parfois obscurs pour l’historien.

Le travail du diplomate au quotidien

Palais Ruspoli

Marie Cécile-Pineau : Tout commence par l’entrée de l’ambassadeur. À Rome, il faut d’abord réserver un palais, six à huit mois à l’avance, puisqu’il n’y a pas encore de lieu dédié comme le  palais Farnèse… Les lieux doivent être assez vastes pour accueillir la famille de l’ambassadeur et sa suite, du secrétaire au balayeur. Un cardinal ne se déplace jamais sans sa cour. On choisit qui on recrute sur place et qui on fait venir de France. Charles de Neufville choisit le palais Ruspoli, près de la place d’Espagne, qui existe toujours aujourd’hui. Ce palais était relativement important, avec un étage noble et une grande galerie où l’ambassadeur pouvait organiser les fêtes, les dîners et les cérémonies. L’ambassadeur embarquait à Marseille, puis, faute de vent, s’arrêtait à Gênes. Le pape envoyait des centaines de mulets et de chevaux, des vivres pour l’accueillir en vue de la fête de réception. Quand l’ambassadeur est en retard, on attend. C’est la rencontre en audience publique avec le pape qui signe l’entrée en fonction, sinon on dit que l’ambassadeur entre « incognito ». Le processus est assez long car, en plus du pape, il faut être présenté à la cour, aux autres ambassadeurs et aux autres cardinaux.

Pierre Saux-Escoubet : Il y a trois grandes missions pour l’ambassadeur : une mission de représentation, une mission de négociation et d’information, et enfin un travail d’écriture. À sa première audience, l’ambassadeur remet sa lettre de créance, signée du roi qui affirme que l’ambassadeur est sa voix. En termes protocolaires, l’ambassadeur doit être traité comme s’il était le roi lui-même,  d’où l’importance prise par les incidents diplomatiques. En 1631, un ambassadeur vénitien connaît des déboires avec Taddeo Barberini, le neveu du pape Urbain VIII. À une intersection, le cocher du préfet de Rome stoppe net pour laisser passer le cocher de l’ambassadeur, mais ce dernier oublie de le saluer pour le remercier.  Sur ordre de l’ambassadeur, le cocher va voir finalement Taddeo Barberini mais se fait insulter. Une lettre officielle est écrite, le scandale est énorme. La République de Venise se sent outragée.

Dorian Varenne : dans le premier XVIIe siècle, il est fréquent d’employer des prélats, en plus des ambassadeurs, auprès du pape. Rome est alors le plus grand centre des relations internationales. La majeure partie de la diplomatie européenne se joue là. Toutes les puissances ont leurs représentants. Or, les luttes de faction sont immenses. La faction française gravite certes autour de l’ambassadeur mais aussi autour des ecclésiastiques français installés en Italie. Ainsi, le cardinal protecteur des affaires de France joue un rôle considérable, équivalent de celui d’un ambassadeur français au sein de la curie. Il a deux grands rôles, d’abord la présentation au bénéfice majeur (le roi nomme des candidats aux abbayes et évêchés et le pape donne l’investiture canonique), ensuite, le travail en conclave pour l’élection du nouveau pape (le cardinal protecteur est alors seul). Ce cardinal participe aussi aux consistoires (réunions quasiment hebdomadaires entre les cardinaux et le pape). Au quotidien, il existe tout un système d’audiences et de visites informelles. Les ecclésiastiques français visitent régulièrement les cardinaux italiens. Denis-Simon de Marquemont (1572-1626), archevêque de Lyon,  obtient l’appui du cardinal Neveu qui est alors très influent auprès du pape.

Pietro Malombra, Audience de l’ambassadeur d’Espagne à Venise, 1604

Sylvain Lloret : La mission d’information est primordiale. Pour les agents généraux du commerce et de la marine, la première fonction est d’écrire. Sur l’ensemble de la période 1702 ( à la création de la fonction) et 1793 (rupture des relations franco-espagnoles), 12.000 lettres sont adressées au ministre de tutelle, le Secrétaire d’État à la marine. Elles sont importantes en volume mais aussi exhaustives en termes d’information. Dans mon cas, il y a évidemment prédominance des thèmes économiques, qui sont alors peu traités par les diplomates habituels. Le secrétariat d’État à la marine a donc choisi des experts.

Plus on avance dans le siècle et plus ce sont des lettres normées (cf. lettre de 1729 en illustration).

Lettre de 1729

Quand ils arrivent en poste, les agents reçoivent d’ailleurs une instruction officielle à ce sujet (écriture à mi marge, retour à la ligne pour chaque affaire différente, etc.). C’est la rationalisation administrative, le processus de construction de l’État moderne.

Non seulement, l’agent général informe mais il doit informer en toute discrétion. Les lettres sont protégées.

Exemple d’une table de correspondances

Plusieurs méthodes existent :

  • le chiffrement. L’ambassadeur reçoit une table de correspondance qui identifie chaque chiffre à sa lettre ou une série de lettres, et qui est régulièrement modifiée.
  • la double-adresse (la lettre est adressée à un intermédiaire et non au Secrétariat d’État à la Marine, pour brouiller les pistes)
  • le pliage des lettres (on plie à la façon des marchands et non à la façon des diplomates qui eux pliaient deux fois dans la longueur, deux fois dans la largeur).
Exemple de lettre chiffrée
Maison Beliardi près de l’Escurial

Les agents généraux suivent la cour, ils se déplacent avec elle. Lorsque la cour est à l’Escurial, l’agent général le suit à la maison de Beliardi. Cette proximité est la garantie de liens resserrés avec le pouvoir.

Pierre Saux-Escoubet : J’aimerais revenir sur la place du secret. Les lettres sont interceptées régulièrement. On se méfie des ambassadeurs en réalité; ils sont perçus comme des espions. Le cas de Venise est exemplaire. La souveraineté est certes incarnée par un doge mais elle est divisée entre les différents princes patriciens qui peuvent siéger ensuite au Sénat. Théoriquement, il faudrait que les ambassadeurs se rapprochent de ces princes. Or, au Sénat, les débats sont secrets. On interdit même aux princes de recevoir les ambassadeurs. Plusieurs peines sont possibles, notamment la condamnation à mort si le patricien a une charge importante. Dudley Carlton, ambassadeur à Venise dans les années 1612, se plaint d’être “confiné”. On en est réduit à ruser, à faire des rencontres la nuit, voire à partager le même médecin.

Marc Loriol : En vous écoutant, on mesure combien le métier n’a pas tellement changé par rapport à aujourd’hui. La lettre de créance existe toujours et tant qu’elle n’a pas été accréditée, un ambassadeur ne peut pas travailler. Nicolas Sarkozy avait l’habitude de retarder ce genre de cérémonies; il croyait beaucoup dans la relation personnelle entre les dirigeants et sous-estimait les incidents diplomatiques autour des ambassadeurs. Sur les missions, même chose, pas d’évolution particulière. Il y a une inflation très forte de la fonction d’information, à laquelle s’adosse la fonction de représentation. Les réseaux servent à informer. Le secret reste une préoccupation importante, surtout à l’heure de l’informatique. Un diplomate est amené à lire quotidiennement les télégrammes diplomatiques pour se tenir informé de la position de son pays d’origine. C’est un travail immense, souvent peu connu.

D’où vient le diplomate ?  Quels sont son origine, sa formation, son capital social ?

Marie-Cécile Pineau : Pour commencer, je vais parler d’un incapable, qui doit sa fonction d’ambassadeur à son origine sociale. Charles de Neufville est le fils de Nicolas de Villeroy, secrétaire d’État en charge de l’Italie. C’est lui qui reçoit les dépêches des ambassadeurs et qui les code. Au début du XVIIe siècle, à son arrivée au trône, Henri IV veut remplacer son ambassadeur à Rome. Nicolas de Neufville a alors un conflit avec Sully qui souhaite placer son frère Philippe de Béthune. Des insultes sont proférées, en présence d’Henri IV selon certaines versions. Le roi privilégie d’abord Philippe de Béthune. Il est un homme d’expérience. Il a déjà été en poste en Angleterre et a été plusieurs fois ambassadeur extraordinaire pour des missions d’obédience (féliciter pour des naissances royales, l’élection à la papauté, etc.). Or Charles de Neufville n’a aucune expérience et maîtrise moins bien l’italien. Par contre, au moment de la relève, en 1605, il finit toutefois par y arriver.

Sur place, Charles de Neufville assume fort correctement son rôle de représentation mais au quotidien, c’est une catastrophe. Il a un ego surdimensionné, est très dépendant de ses assistants, est accusé de corruption… Le roi finit par l’apprendre et on prélève sur la fortune de Nicolas de Villeroy pour rembourser les différents créanciers lésés.

On a peu d’information sur ce qu’il a fait concrètement. En matière de formation, il a certainement appris dans les bureaux de son père. On a gardé un formulaire de lettre aux Archives nationales sur le site de Pierrefitte qui indique comment écrire, selon le rang de son destinataire. On ne sait pas s’il a fait bon usage de ces consignes. Charles de Neufville a très peu écrit de sa main, c’est son secrétaire d’ambassade qui a fait l’essentiel.

Pierre Saux-Escoubet : L’expertise n’est donc pas le critère déterminant. Au XVIIe siècle, on privilégie des profils. La haute-noblesse est envoyée sur des postes prestigieux. À l’inverse, ceux qui ont l’expérience des assemblées et des discours, en l’occurrence la noblesse de robe, vont à Venise. On privilégie ceux qui sont dans un « équilibre des humeurs ». On va repousser ceux qui sont trop brillants et qui risquent de défendre surtout leurs intérêts. On juge selon des critères moraux. Il y a de toute façon une formation, par la pratique (avant d’être ambassadeur de France, on est ambassadeur à Venise) et par le mimétisme (lecture des lettres d’anciens ambassadeurs). Venise a très tôt organisé ses archives. Tous les papiers des ambassadeurs étaient déposés au Trésor de la République au retour de charge : le successeur pouvait donc y accéder.

Dorian Varenne : Il y a des échos de cette question de la compétence parmi les prélats diplomates. Eux non plus ne sont pas des professionnels de la diplomatie. En hommes d’Eglise, ils sont d’abord au service du salut des âmes et de l’administration d’un évêché ou autre. La diplomatie n’est pas une activité à plein temps et quand elle l’est, c’est ponctuel, pour quelques mois ou quelques années.

En matière de profil, il y a deux tendances. Premièrement, on a des prélats-cardinaux, installés en France, à la tête d’un archevêché le plus souvent et qui sont envoyés pour des missions précises à Rome.  Nous pouvons citer François de Joyeuse, archevêque de Toulouse (1588), cardinal en 1683. Il conduit régulièrement la faction française entre deux A/R à Toulouse. Ou encore Alphonse-Louis du Plessis de Richelieu, archevêque de Lyon en 1628, qui est envoyé par son frère à Rome pour le conclave de 1644 à la mort d’Urbain VIII.

Deuxièmement, on a des prélats installés en cour de Rome qui bénéficient d’une meilleure formation. Ils sont arrivés au service d’autres cardinaux. Citons Arnaud d’Ossat (1537-1604), secrétaire de Paul de Foix, évêque de Toulouse, et qui à sa mort, a poursuivi sa carrière dans la curie. Même chose pour Denis-Simon de Marquemont qui a d’abord suivi Jacques-Davy du Perron et qui ensuite a réussi à se réemployer. Cette seconde catégorie est certes moins bien née mais elle a l’avantage d’une vraie expertise de terrain et surtout elle assure la continuité des intérêts français lors des crises (absolution d’Henri IV par exemple).

Enfin, précisons que la France n’emploie pas que des Français, mais aussi des Italiens. En effet, Rome se méfie des Français et des Espagnols. L’ambassadeur reste français mais les relais sont de moins en moins nombreux. On ne peut compter que sur des cardinaux italiens qui vont se mettre au service de la France. Choisir un prélat n’est jamais un choix anodin pour le roi de France; un prélat apporte une caution spirituelle qui étayer la vertu et l’excellence catholique du roi de France, surtout face à l’Espagne.

Les différents intervenants

Sylvain Lloret : Certains ambassadeurs peuvent effectivement travailler pour un prince dont ils ne partagent pas la nationalité au XVIIIe siècle encore. Parmi les agents que j’étudie, je peux citer l’abbé Beliardi, agent général entre 1758-1771 d’origine italienne et recruté pour servir la France en Espagne. Il y a une porosité des allégeances dans cette Europe des Lumières. Sur la question de la compétence et du profil professionnel, il y a une inflexion très nette par contre. Au XVIIIe siècle, l’expertise est essentielle. Le statut social est subalterne; les agents généraux sont issus dans le meilleur des cas d’une petite noblesse.

En 1781, un mémoire rédigé par l’un de ces agents généraux décrit les compétences attendues : maîtrise de la langue, des mœurs et des lois de Castille, du commerce français, etc. Cette expertise est acquise par l’expérience. Tel agent est recruté car il est un ancien marchand orléanais qui a passé trente ans à Cadix. Quand il n’y a pas d’expérience commerciale, on regarde l’expérience consulaire. Les consuls avaient une fonction commerciale. La connaissance aiguë de la langue est très attendue. De plus en plus, les requêtes adressées au pays d’origine reposent sur des arguments juridiques; le diplomate doit pouvoir maîtriser ce point. Négocier un prochain traité passe par là. La dernière compétence, sociale celle-là, c’est-à-dire  la capacité à s’attirer les bonnes grâces de leurs interlocuteurs, est également précieuse. Bien sûr, la recherche de la compétence n’exclut pas les logiques familiale et clientélaires. Il faut être dans la clientèle du secrétaire d’État aux Affaires étrangères pour être ambassadeur et celui du secrétaire d’Etat de la marine pour être agent général.

Ces questions du recrutement et de la place des compétence ont été très travaillées par les sciences sociales. Michel Foucault a parlé de la « gouvernementalité » pour désigner l’ensemble des procédures et savoirs qui permettent de faire fonctionner l’État.

Marc Loriol : Encore beaucoup de parallèles avec la période contemporaine. Il n’y a qu’un très petit nombre d’ambassadeurs incapables aujourd’hui, et encore il s’agit plutôt de problèmes de comportement. Si l’ambassadeur est issu de l’ENA ou Concours d’Orient, il n’est pas facile de les renvoyer mais on peut a minima les placer dans des endroits peu exposés. Certes, les factions entre familles ont disparu avec les concours publics mais on peut toutefois noter les rivalités entre les différentes formations d’origine à l’occasion de certaines nominations. Par exemple, pour un ambassadeur au Japon, ceux du Concours d’Orient expliquent qu’il faut survaloriser la connaissance linguistique et culturelle, là où les anciens de l’ENA mettront en évidence des compétences plus génériques, économiques et techniques. Dans notre enquête, nous avons comparé les parcours. Nous avons noté que les noms à particules ou ceux qui ont eu un parent ambassadeur augmentent sensiblement les chances statistiques d’accéder à un bon poste, au-delà des concours et des compétences.

Qu’en est-il de l’argent ? Vous avez parlé de corruption mais on a aussi des cas d’aristocrates qui utilisent leurs fortunes. Quand sépare-t-on les fonds personnels de ceux de l’ambassade ?

Marie-Cécile Pineau : pour le début du XVIIe siècle, l’ambassade de Rome est très coûteuse. Chacun reçoit une rente à son départ, qui peut être complétée en cours de mission. Dans le cas de Charles de Neufville, il réussit à éponger les différentes dettes accumulées auprès des producteurs de tissus par exemple. Le plus cher reste la location du palais, puis les fêtes.

Sylvain Lloret : Les agents à l’étranger se plaignent de ne pas être appointés systématiquement. Les agents généraux sont de ceux-là mais, malgré tout, ils sont quand même mieux rémunérés que d’autres : 9000 livres par an en début de période, 19000 livres à la fin. On est dans les postes les mieux rémunérés, seul le consul de France à Cadix reçoit plus. Beaucoup utilisent leur fortune personnelle. L’abbé Beliardi, abbé  commandataire de Sant-Florent de Saumur, pouvait utiliser les ressources de son abbaye. Dans toutes les lettres, on se plaint du manque de rémunération, de cadeaux ou d’étrennes à distribuer.

Dorian Varenne : En plus de la médiocrité des versements, se pose aussi la question de leur régularité. Les agents diplomatiques réclament leurs gages en permanence. Ces retards sont problématiques car les cardinaux italiens, qu’on a réussi à acheter, peuvent tout à fait se détourner de la France et aller du côté de l’Espagne.

Pierre Saux-Escoubet : Ces problèmes révèlent surtout la qualité du réseau que l’on a su conserver avec la cour d’origine.  Plus on est proche du pouvoir, plus on évite ces désagréments. La famille a ainsi un rôle à jouer. Enfin, il vaut bien percevoir que la fonction de diplomate n’est pas perçue comme un métier, d’où des versements irréguliers puisqu’ils ne sont pas des salaires…  À Venise, un salaire est mis en place dès le XVIe siècle. L’ambassadeur n’est pas au service d’un prince mais d’une collectivité.

Questions de la salle. Quelles sont les spécificités des ambassades en Chine et dans l’Empire ottoman ? Quelle est la marge de manœuvre des ambassadeurs dans leur travail ?  Comment fonctionne la valise diplomatique ?

Pierre Saux-Escoubet :  Sur la valise diplomatique et la marge de manœuvre.

À leur départ, un ambassadeur reçoit une lettre d’instruction, plus ou moins détaillée, qui peut être actualisée ensuite par une correspondance diplomatique. Tout repose sur l’existence de courriers. Les courriers ordinaires passent toutes les semaines mais il faut un mois environ pour qu’un courrier Paris-Venise arrive en 1628-1632 (conflits dans le nord donc contour par l’Allemagne qui doublent le temps de trajet). Cette latence est problématique car oui il y a de l’autonomie et un ambassadeur peut être désavoué. Des prémices de traités sont rejetés. Dans les années 1630, à Ratisbonne, le père Joseph et des diplomates de la Diète d’Empire tentent de résoudre la guerre de Trente ans. Le projet est rejeté. D’autres échecs aussi à Venise: dans les années 1620, un traité entre Madrid et Paris sur la Valteline échoue car Venise désavoue ses ambassadeurs.

Sylvain Lloret : Le rapport au temps et à l’espace est très différent du nôtre. “L’espace est l’ennemi numéro 1” nous dit Fernand Braudel. Pour les agents, une lettre de Madrid met trois semaines à arriver au début du XVIIIe siècle. Il faut donc un mois pour un réel échange. Le temps est divisé par deux en fin de période.

Les spécialistes des relations internationales qualifient d’ « agency », la capacité d’action. Tous les agents n’ont pas la même façon de faire et d’écrire. Moi je me suis intéressé au style littéraire des lettres.

Dorian Varenne : Il y a un moment d’initiative majeur pour les prélats, c’est le conclave. Les cardinaux sont enfermés et sont seuls. Avec la lenteur du courrier, le conclave commence avant que d’éventuelles instructions arrivent par courrier. Les prélats doivent donc faire au mieux pour pousser les champions français et bloquer ceux de l’Espagne. Concernant la Chine, il n’y a pas d’ambassadeur chinois mais quelques missions ponctuelles assurées le plus souvent par des jésuites. Quant à l’Empire ottoman, l’ambassadeur est inviolable; il peut donc vivre comme un chrétien dans sa mission.

Sylvain Lloret : Au XVIIe siècle, il y a création d’une école des jeunes de langues, dont l’un des enjeux est la formation des traducteurs pour l’Empire ottoman.