Série « VIGINUM en classe », volet 2 sur 3. Ce volet s’appuie sur le kit adulte de VIGINUM (« En mission avec VIGINUM », févr. 2026) et sur la fiche Educ’ARTE qui l’accompagne. L’article de présentation d’avril 2026 en pose le socle : le service, les quatre critères de l’ingérence numérique étrangère, le catalogue des techniques. Le volet 1 (Seconde, SNT) travaille la recherche d’image inversée ; le volet 3 (Terminale, HGGSP) montera vers Storm-1516 et le cas roumain. Chaque volet se lit seul.

 

Le mensonge qui a besoin qu’on le démente

Il existe une façon de mentir qui ne parie pas sur ceux qui vous croient, mais sur ceux qui vous corrigent. C’est subtil et terriblement efficace. On dirait du Thulsa Doom dans le texte.

Longtemps nous avons tenu la manipulation de l’information pour une affaire de crédulité, et son antidote pour une hygiène : douter de l’image, remonter à la source, recouper avant de partager. Nous avons armé une génération de ce réflexe qui fut aussi longtemps le mien. Ces élèves, en Seconde, ont appris à retourner une photographie contre la légende qu’on lui avait cousue, et à se demander, en EMC, ce qu’une presse libre protège au juste. Nous leur avons tendu un bouclier et nous leur avons dit : tenez-le bien, vous serez à l’abri. Nous avions raison. Enfin à peu près. C’est le « à peu près » qui va nous occuper ici.

Mentir est gratuit. Démentir, lui, coûte : il y faut du temps, une méthode, une signature qui engage. Toute la ruse tient dans ce petit écart de prix. Car il arrive une opération qui n’attaque pas le bouclier, elle s’en sert ; qui ne cherche pas à déjouer le vérificateur, mais à l’employer. Elle fabrique un faux grossier, délibérément grossier, non pour convaincre quiconque mais pour être repéré, dénoncé, corrigé, et, par la correction elle-même, porté loin au-delà des quelques regards qu’il aurait atteints seul. Le mensonge est l’appât. Le vérificateur est l’amplificateur. Le contre-feu est le combustible. Répondre au faux, ici, c’est le porter.

La manœuvre a un nom, que VIGINUM lui a donné en juin 2024, et un nom russe : Matriochka, la poupée gigogne. L’image est d’une redoutable et juste efficacité, car dans le démenti soigneux du vérificateur se loge le mensonge qu’il croyait défaire, une poupée dans l’autre, et c’est encore sa main qui l’ouvre. Je m’attacherai à détailler la mécanique dans un instant ; retenons d’abord sa forme, parce que c’est la forme, et non le contenu, qui va mettre la classe en difficulté.

Et pour qu’on n’y voie pas une élégance démonstrative, une dernière torsion. Le service qui a documenté la campagne, celui-là même qui nous apprend à démasquer, s’est fait dérober son visage : « Depuis la publication de son rapport technique,VIGINUM a vu son identité usurpée par Matriochka à plusieurs reprises » dit ainsi le kit adulte . Le démasqueur, masqué. Celui qui tient le contre-récit était déjà, avant de l’écrire, une cible du récit.

Voilà ce que nous ferons entrer dans une salle de Première HGGSP au printemps 2026 : non pas un outil de plus à ranger dans la trousse, mais un doute porté sur la trousse elle-même. Et, derrière ce doute, une question que les meilleurs élèves de la salle ne manqueront pas de dresser, et que le programme, loin de la craindre, réclame.

 

Une machine à faire réagir

Ce que dit le kit (p. 18)

Le faux n’y est pas seulement une arme braquée sur une cible ; il vise aussi, précise la fiche, à « placer le sujet de la désinformation russe au cœur de l’agenda médiatique ».

Reprenons au ralenti, car la manœuvre est plus soignée qu’elle n’en a l’air. VIGINUM la documente depuis la fin de 2023 et lui rend son nom de code, repris des sources ouvertes : un mode opératoire informationnel russe, actif depuis au moins septembre 2023, dont le rapport technique paraît le 10 juin 2024 sous un titre qui désigne déjà sa proie, une campagne prorusse ciblant les médias et la communauté des fact-checkers.

Le premier temps est un atelier de faux. On fabrique des reportages contrefaits, des mèmes, des captures d’écran, de faux documents officiels, parfois un graffiti photographié dans une rue qu’on présente comme parisienne, et l’on emprunte pour cela l’identité et la charte graphique de vraies maisons : des médias, des institutions, des ONG. En France, BFM TV, Le Monde, Le Parisien ont vu leur signalétique portée par des mains qui n’étaient pas les leurs ; au total, plus d’une soixantaine de pays. Le faux naît le plus souvent sur des chaînes Telegram russophones déjà connues des services, puis il attend.

Le second temps est la diffusion, et c’est là que le dispositif devient retors. Les opérateurs ne lâchent pas leur faux dans la nature en espérant qu’il prenne. Ils vont le déposer, en nombre, dans l’espace « Réponse » sous les publications des médias, des personnalités, des cellules de vérification, et ils les interpellent directement, sur X comme par courriel, pour leur demander d’enquêter. Le geste porte même un nom d’atelier, le copier-coller amplificateur que le jargon appelle « copy pasta », rangé dans le catalogue des techniques de notre article-moyeu d’avril, et que je ne vais pas re-détailler ici.

L’objet de tout ce travail n’est pas de convaincre. VIGINUM le dit sans détour : la recherche d’audience n’est qu’un objectif secondaire, et la faible volumétrie des publications le confirme. Le but premier est de discréditer les vérificateurs eux-mêmes, y compris, souligne le service, lorsqu’ils réagissent publiquement aux contenus contrefaits. Relisons la phrase lentement, car elle contient tout le paradoxe du mouvement précédent : la réaction du vérificateur n’est pas un raté du plan, elle est le plan. On ne cherche pas à tromper la classe ; on cherche à la faire répondre.

Un mot sur la date, parce qu’un article qui apprend à se méfier des sources se doit de dater les siennes. Le rapport a un peu plus de deux ans. La campagne, elle, n’a pas vieilli : elle a déménagé. À l’automne 2025, les mêmes recettes se sont retrouvées braquées sur les élections moldaves, sous des signatures empruntées cette fois à la BBC ou à l’Economist. Ce l’enseignant met sur la table pour ces élèves n’est pas une pièce de musée : c’est un mode opératoire qui se réactualise. Le signaler est déjà la moitié de la leçon.

Reste la torsion posée en ouverture, et l’on comprend à présent qu’elle n’était pas un effet de manche. Puisque la technique consiste à revêtir l’identité d’une autorité pour la retourner contre elle, la logique appelait sa dernière marche : après les médias, l’arbitre. Depuis la parution de son rapport, l’identité de VIGINUM a été usurpée à son tour. Le service qui nomme la manœuvre est entré dans le tableau qu’il décrivait.

VIGINUM en tire une qualification qui va nous servir en classe : la campagne réunit les critères d’une ingérence numérique étrangère et vise, ce sont ses mots, les intérêts fondamentaux de la Nation. Nous tenons donc, sous un commentaire recopié cent fois, bien davantage qu’une intox. Nous tenons une pièce de géopolitique. Il est temps de la porter au programme.

Le cas que le programme appelait

D’abord une bonne nouvelle pour les collègues, et elle est rare : ici, aucun placage. Le cas ne s’invite pas dans le programme, il s’assied à la place qu’on lui avait gardée.

La Première de spécialité consacre son thème 4 à « S’informer : un regard critique sur les sources et modes de communication », et le referme sur un objet de travail conclusif qui pourrait servir de sous-titre à notre séance, « L’information à l’heure d’Internet ». Ouvrons ses jalons. L’un décrit le passage « de la source unique contrôlée par l’État à l’information fragmentée et horizontale » : c’est très exactement l’espace où Matriochka opère, cette horizontalité des réponses sous un post où n’importe quelle main peut déposer n’importe quel faux. Un autre interroge « les théories du complot » et la « nouvelle jeunesse » qu’elles trouvent en ligne, et l’on se souvient alors d’un élève, croisé en Seconde, dont le doute avait cessé de travailler. Le jalon nomme le péril que cet élève portait en germe. Nous allons le retrouver, grandi.

L’axe qui précède l’objet conclusif porte un titre que la séance va faire vibrer, « Liberté ou contrôle de l’information ». Tant qu’on l’étudie par le truchement des Jalons comme l’affaire Dreyfus ou par l’histoire de l’AFP, l’alternative reste une belle question d’histoire, tranchée et refroidie. Le jour où l’outil qui apprend à démasquer la manipulation est produit par l’État lui-même, l’alternative se rallume : liberté ou contrôle cesse d’être une frise, cela devient la question qu’un élève vous pose en levant la main. J’y reviendrai. Notons au passage que ce même axe abrite le jalon « L’information entre le marché et l’État », par où l’AFP entre au programme, cette même AFP qui avait démenti la première l’image que nos Secondes avaient appris à retourner. Les cailloux se répondent d’un volet à l’autre.

Une précision la manipulation de l’information n’est le titre d’aucun jalon ; Matriochka n’est pas au programme et ne le sera sans doute pas avant un moment. Ce que le programme offre, ce sont des cases où le cas se loge sans forcer, une incarnation contemporaine de ce que les jalons formulent en termes plus larges. En Seconde, il fallait assouplir la lecture ; en Première, il n’y a rien à assouplir, il y a à choisir un exemple, et celui-ci vaut mieux que les autres parce qu’il est daté, sourcé et recoupable. C’est un luxe pédagogique. Profitons-en sans le maquiller.

Reste l’autre discipline, et c’est ici que le réancrage prend tout son sens. L’EMC de Première a changé de programme, et le nouveau texte tombe pour nous à point nommé. Son thème, « Cohésion et diversité dans une société démocratique », s’achève sur une entrée intitulée « La République et la Nation », qui range côte à côte deux notions que Matriochka met précisément en jeu, « société numérique » et « défense et sécurité nationale ». Or VIGINUM n’est pas une curiosité administrative, c’est un service de la défense, rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Et l’objectif que la campagne s’assigne, semer la défiance envers les institutions françaises, n’est pas un dommage collatéral : c’est une attaque portée au lien même que l’entrée « à l’épreuve de la cohésion sociale » invite à interroger. L’ingérence ne vise pas seulement des images, elle vise ce qui tient une nation ensemble. Le programme d’EMC nous donne le mot juste pour le dire.

Deux disciplines, donc, se donnent la main autour d’un seul cas. Un objet d’État qui apprend à lire la manipulation vient s’appuyer sur un programme d’État qui demande d’exercer l’esprit critique, et tout s’emboîte un peu trop bien. Qui cadre, ici, et pour quoi faire ? La question n’est pas une accusation, c’est exactement le regard critique que le thème réclame, retourné une fois de plus, cette fois vers le cadre lui-même. Je ne vais pas la fuir. Mais on ne la traite pas debout dans le couloir du cadrage : il faut d’abord entrer dans la salle et jouer la séance. C’est là que le programme cesse d’être un plan et devient une séquence de cours, avec ses réussites et, surtout, ses accidents.

 

La colonne qui déborde du tableau

Ce qui suit n’est pas un compte rendu modèle.  C’est une séance, un banc d’essai, avec ses réalités propres, celles d’une classe où il fait chaud, où l’année s’étire, les vacances approchent, le bac de français et de maths occupent certains esprits. Ce cas repose en outre sur une classe que j’ai eue, la meilleure Première de spécialité qu’il m’ait été donné de croiser, avec une tête de classe qui tirait le groupe et quelques élèves en peine qu’elle n’a jamais laissés au bord. On verra, au dernier volet en Terminale, ce que la même séance de deux heures devient dans une salle privée de cette chance. En fait je me demande même si cet exemple est le bon tant le profil de cette classe a été spécifique, dans le bon sens. Profitons de celle-ci en la gardant dans un coin de notre tête pour alimenter une nostalgie future qui ne manquera pas d’arriver lorsqu’un autre groupe sera plus classique et nettement moins enclin à réfléchir. Dernière précision : les élèves ont travaillé en groupe de 5/6 élèves, pour un total de 34 élèves. Les élèves disposaient de leurs tablettes et d’un accès WIFI.

Le dispositif vient de la fiche Educ’ARTE, et sa simplicité rassure : un tableau, cinq campagnes en colonnes, cinq questions en lignes. Qui agit derrière la manœuvre ? Qui vise-t-elle ? Dans quel but, par quels moyens, sur quelle durée ? Six groupes se partagent le travail, chacun lit les rapports de son cas, remplit sa colonne, puis la présente aux autres pour qu’ils complètent les leurs. RRN, Portal Kombat, la Nouvelle-Calédonie, les JOP 2024, et notre Matriochka. Rien de plus scolaire, en apparence, qu’une grille à remplir. C’est ce que la grille a de rassurant qui va faire le piège.

Les premières lignes se remplissent bien, et c’est un plaisir de les voir faire. La colonne « acteur » aligne la Russie, la Russie encore, jusqu’à ce que le groupe de la Nouvelle-Calédonie relève la tête : chez eux, c’est l’Azerbaïdjan, un organisme de propagande d’État qui instrumentalise des mouvements indépendantistes pour attaquer l’intégrité du territoire français. Première fissure dans le monolithe. Un groupe croit avoir tout vu et le formule à sa manière : ce n’est pas qu’une histoire russe. Il a raison, et c’est le moment de le dire en adulte : l’ingérence n’a pas qu’un visage, et nommer précisément qui agit, sans en faire ni une paranoïa ni un tabou, fait déjà partie du travail. La colonne « acteur » ne dira pas « Russie » à chaque ligne, et c’est tant mieux pour l’esprit critique.

Puis vient la colonne de Matriochka, et le tableau se met à résister. Les cases « acteur », « moyens », « durée » se laissent remplir sans peine. C’est « objectif » qui déborde. Le but apparent, décrédibiliser l’Ukraine, la France, les Jeux, tient en une ligne. Mais les rapports disent autre chose de plus retors, qu’une élève, occupée à remplir sa case à la main pendant que les autres discutent, est la première à voir : la cible est double. Le faux vise l’Ukraine ; la campagne, elle, vise celui à qui l’on demande de le vérifier. Elle trace deux flèches là où les bavards n’en voyaient qu’une, parce qu’elle est en train de les dessiner. Le geste avant le concept, comme l’an dernier.

Un groupe très dynamique (il y a une sorte de course, d’émulation entre les groupes face à cette « mission »), lit les chiffres et conclut trop vite : faible audience, faible engagement, donc ça ne prend pas, c’est nul. Bon réflexe, celui d’aller voir la volumétrie ; mauvaise conclusion, car cette faiblesse est un choix. On l’a établi plus haut, la recherche d’audience n’est qu’un objectif secondaire. Ce que la campagne veut, ce n’est pas être crue, c’est être démentie.

C’est ici qu’un quatuor tombe dans le piège en croyant bien faire, et c’est le plus beau raté de la séquence. Ce sont des élèves appliquées. Elles rédigent, en modèle du genre, un démenti soigné de l’un des faux : sources citées, ton mesuré, tout ce qu’on a travaillé. Et il faut alors leur montrer, sans rien retirer à sa rigueur, que ce démenti exemplaire est exactement la réaction que la manœuvre pêchait. L’outil de vérité vient de servir d’arme. Le geste rigoureux, parfois, c’est de ne pas répondre. On leur avait remis une clé ; ils découvrent que la serrure a été posée par l’adversaire.

Le leader, qui annonçait au début qu’il « démonterait ça en deux minutes monsieur », est le plus piqué des six, car sa confiance reposait tout entière sur le geste qui amplifie. « Et si c’est l’État qui produit l’outil censé nous apprendre à douter, pourquoi devrait-on le croire, lui ? » Une élève, brillante, vient de casser les codes. C’est presque la phrase clé. Elle est devenue la question que le thème « S’informer » réclamait depuis le début. On ne la fait pas taire. On la relève, et l’on ferme la porte de la salle pour lui répondre comme elle le mérite.

 

La parade n’est pas la confiance

Porte fermée, donc, cette question qui hante. La première chose à faire, c’est de la reconnaître. Non pas la tolérer, la reconnaître : dire qu’elle est bonne, qu’elle est même la meilleure de la séance. Restent deux mauvaises réponses, qu’il faut écarter devant la classe pour qu’elle voie qu’on ne triche pas. La première : fais confiance à l’État, c’est lui qui te protège. Elle ne vaut rien, car elle réclame exactement ce que l’on a refusé à bon droit d’accorder les yeux fermés. La seconde, symétrique : tu as raison, méfie-toi de tout, y compris de VIGINUM. Elle ne vaut pas mieux, car elle raccompagne les élèves immergés dans des familles ouvertes au complotisme de comptoir, et il y en a, inutile de se voiler la face, d’où ils vivent, au doute qui ne travaille plus. Entre les deux, il y a une troisième voie, et c’est toute la leçon que je veux en tirer.

La parade au soupçon n’est pas la confiance. C’est la méthode vérifiable. On ne demande pas de croire VIGINUM sur parole ; on demande de regarder si ce que VIGINUM montre tient encore quand d’autres le regardent aussi. Et c’est ici que Matriochka est un cadeau, car la campagne n’est pas connue du seul État français. Une société de vérification indépendante, sans lien avec VIGINUM, a documenté le même mode opératoire sous un autre nom ; des vérificateurs polonais l’avaient repéré ; un observatoire américain a suivi ses ricochets jusqu’aux élections moldaves de 2025. VIGINUM cite d’ailleurs ces travaux dans ses propres notes de bas de page. La réponse à « pourquoi le croire, lui ? » n’est donc pas « parce que c’est l’État ». C’est « tu n’as pas à le croire, tu peux vérifier, et quand tu vérifies, cela tient ». On ne croit pas VIGINUM sur parole. On vérifie qu’il tient parole.

Reste l’objection la plus dure : l’État est juge et partie. Elle est trop sérieuse je crois pour qu’on la jette par la fenêtre. La réponse est en outre déjà sous nos yeux, dans la torsion posée en ouverture. Le service qui juge la manœuvre en est aussi la cible : son identité a été usurpée par la campagne même qu’il dénonçait. Voilà un arbitre qui saigne comme les joueurs. Cela ne le rend pas automatiquement neutre, et le prétendre serait naïf. Cela rend seulement la caricature du marionnettiste trop commode : il n’est pas au-dessus de la mêlée à tirer des ficelles, il est dedans, exposé, à découvert. Ce qui garantit son propos n’est pas sa position, c’est qu’on puisse le recouper. Toujours la même parade.

Il y a un cran de plus, que je ne prétendrai pas dérouler depuis mon fauteuil.

 

Ce qu’on rapporte de l’intérieur ne change rien, au fond, à ce que la classe doit en retenir, et il est même rassurant que ce soit si modeste. On n’a pas donné une raison de croire. On a donné à ces élèves une manière de vérifier, et le droit de s’en servir aussi sur ceux qui la lui ont apprise. C’est moins glorieux qu’une certitude. C’est à mon sens infiniment plus solide.

 

Une dernière chose, que je laisse en suspens à dessein. Tant que l’État se borne à produire l’outil, la parade tient : on vérifie, on recoupe, on avance. Mais il arrive que le même État ne produise plus seulement un outil, qu’il prenne une décision qui touche au vote lui-même. Là, la question cessera d’appeler une méthode pour réclamer un arbitrage, et elle deviendra bien plus vertigineuse. Nous ne l’ouvrirons pas aujourd’hui. Elle attendra la Terminale, et elle en vaudra la peine.

 

Nommer, et savoir se taire

Que reste-t-il au bout de ce RETEX ? Pas une technique de plus dans la trousse. Quelque chose de plus rare et de plus utile, un rapport neuf à la trousse elle-même. La classe est entrée en croyant tenir un bouclier ; elle sort en sachant que le bouclier a un mode d’emploi, et que ce mode d’emploi tient en deux gestes qui se contredisent en apparence. Nommer, d’abord : savoir dire « ceci est une Matriochka » retire à la manœuvre l’essentiel de son pouvoir, car une technique reconnue cesse d’agir en silence, et l’on ne subit vraiment que ce qu’on ne sait pas nommer. Se taire, ensuite, ou du moins choisir quand répondre, car nous l’avons appris à nos dépens : il est des faux qu’on sert en les démentant. Nommer pour ne plus être la cible, se taire pour ne pas devenir le vecteur. Ce n’est pas une contradiction, c’est une maturité.

Et c’est ici que je cesse de parler d’une salle pour parler de nous. Car nous, enseignants, sommes très exactement dans la position des vérificateurs de Matriochka. Notre correction peut amplifier ce qu’elle corrige ; notre alarme, sonnée trop fort, peut faire le travail de l’adversaire. Le relais que je revendique, entre VIGINUM, les institutions et mes élèves, ne consiste donc pas à répéter l’alerte plus haut. Il consiste à transmettre la méthode qui survit à l’alerte, celle qui tient encore quand la source vacille, quand le service lui-même est usurpé, quand l’élève le plus fin de la salle demande, à raison, pourquoi il devrait vous croire. Passeur ne veut pas dire porte-voix. Cela veut dire donner à chacun de quoi vérifier sans nous.

L’échéance qui vient donnera à cette modestie une portée qu’elle n’a pas entre quatre murs. À l’approche d’une campagne électorale, l’ingérence numérique s’intensifie, c’est désormais une régularité documentée, et déjà l’on rappelle aux rédactions une consigne qui est, mot pour mot, celle que nous enseignons : ne pas offrir de tribune à un faux que seuls quelques centaines de regards auraient croisé sans elles. Ce que nous faisons répéter à nos padawans, une démocratie entière aura à le pratiquer. Il n’y a là ni panique ni prêche, seulement un geste civique qu’on peut apprendre à seize ans : vérifier avant de partager, nommer avant de trembler, refuser d’être le dernier maillon d’une chaîne qu’on n’a pas choisie.

 

 

Ce volet ferme une étape et en ouvre deux. Derrière lui, la Seconde, où l’on avait appris à retourner une image et découvert que mentir est gratuit ; le fil se tend d’un cas à l’autre. Devant lui, deux prolongements qui patientent. Celui de la guerre cognitive et de la pop culture, où la même énergie qui fabrique un faux reportage se déploie en puissance douce, en séduction plutôt qu’en tromperie, et qu’il faudra lire avec les mêmes outils. Et celui du wargame, où l’on cessera d’analyser la manœuvre pour la jouer, la main sur les cartes, jusqu’à ce scénario où une cour constitutionnelle annule un scrutin et où la question, devenue trop grande pour une méthode, réclamera un arbitrage. Nous l’avons laissée en suspens. Elle nous attend en Terminale, et le vertige, cette fois, sera au rendez-vous.

D’ici là, il y a une salle, une grille à remplir, des élèves qui réfléchissent, mûrissent je l’espère, et un service de l’État qui a eu la bonne idée de nous tendre sa fiche. Prenons-la. Enrichissons-la. C’est notre métier, et c’est, par les temps qui courent, une façon de tenir.