Trois séances, trois niveaux, un même geste : nommer une technique de manipulation pour cesser d’en être la cible. Le socle commun, ce qu’est VIGINUM, les quatre critères de l’ingérence numérique étrangère, le lexique, le catalogue des procédés, a été posé dans notre article de présentation des kits pédagogiques, en avril 2026 ; j’y renvoie plutôt que d’y revenir. Ce premier volet ouvre en Seconde, en SNT, sur l’exercice le plus élémentaire et le plus retors du kit : vérifier une image. Suivront la Première, avec la campagne Matriochka, quand l’outil de vérification se retourne contre lui-même ; puis la Terminale, avec Storm-1516 et le cas roumain, quand la question finit par devenir : qui garde les gardiens ?
I – Une image vraie ne dit pas la vérité
Les bâtiments brûlent. Les images ne mentent pas : la fumée est noire pour de bon, les flammes lèchent vraiment des façades françaises, un été. Tout y est authentique, et pourtant tout y est faux. Car la légende, elle, affirme autre chose. Nous serions en juillet 2024, la France s’effondrerait sous les yeux du monde à l’instant même où elle prétend accueillir les Jeux, les athlètes israéliens seraient menacés, le pays partirait en cendres pendant que le stade s’illumine. Rien de ce que montre la photographie n’est truqué. Tout ce qu’elle raconte est un mensonge. On croit d’ordinaire que le faux se loge dans le trucage, dans le pixel arrangé, dans le deepfake qui finira bien par se trahir. C’est une erreur de débutant, et une erreur rassurante. Le mensonge le plus efficace ne fabrique rien : il déplace. Il prend une vérité et lui vole sa date, son lieu, sa cause. Ces flammes ont bien existé, mais en Seine-et-Marne, à l’été 2023, dans les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel, et non sur un chantier olympique un an plus tard. L’incendie est réel ; c’est le calendrier qui brûle avec lui.
Voilà ce que ma classe de Seconde va traquer : non pas un faux, mais un contexte volé. Le geste paraîtra modeste, un clic droit, une recherche inversée, et il l’est. Mais sous le geste dort une idée qui ne l’est pas. Une image ne reflète pas le monde, elle en propose un ; celle-ci ne documentait pas la France de 2024, elle la fabriquait, à charge, à distance, pour un public qui n’irait jamais vérifier. Ce que nos élèves ont sous les yeux n’est pas une photographie douteuse. C’est une munition, tirée dans un champ dont ils ignorent encore l’existence.
Le kit adulte de VIGINUM le sait, qui ouvre sa mission « reverse image » sur ce cas précis. Regardons-le de près, avant de le confier à des mains de quinze ans.
II – Ce que montre le kit
Le kit adulte de VIGINUM, « En mission avec VIGINUM », consacre sa mission « reverse image » (p. 10-11) à une seule capture d’écran, et le choix est un cas d’école. Un post trouvé sur X : compte au nom de Sunanda Roy, publication datée du 27 juillet 2024, soit le lendemain de la cérémonie d’ouverture, quand le monde entier a les yeux sur Paris. Déjà 64 500 vues affichées. La légende est en anglais, ce qui n’est pas un détail, on y reviendra : « The Draker Side of #ParisOlympics2024. France is burning, trains are paralyzed. Israeli players are getting threats too. » Le kit en donne la traduction, montage d’images d’incendies à l’appui, et pose à l’apprenant deux questions d’une simplicité désarmante : « Que voit-on sur les photos ? » et « Quels sentiments ce post provoque-t-il ? »

Ces deux questions ne sont pas là pour meubler. Elles séparent d’entrée ce que l’image donne à voir de ce qu’elle donne à ressentir, et c’est déjà toute l’affaire. On voit des bâtiments en feu ; on ressent la peur, l’écœurement, le sentiment d’un pays qui se défait. La manœuvre travaille sur le second registre en s’autorisant du premier. Puis vient la manipulation à réaliser soi-même, réduite à un geste que n’importe quel élève exécute cent fois par jour sans y penser : « Clic droit et « Rechercher avec Google Lens » », dit le kit. Et la vérité tombe. Ces images n’ont rien à voir avec les Jeux : ce sont celles d’un incendie criminel en Seine-et-Marne, survenu en 2023 lors des émeutes urbaines.
Ce que dit le kit (p. 11). « On n’est donc ni dans le thème présenté ni dans la bonne année. » Toute la séance tient dans cette phrase : l’image est vraie, mais elle a été volée à sa date et à son lieu.
L’objectif de la campagne, VIGINUM le nomme sans détour : décrédibiliser la France et sa capacité à accueillir les Jeux, décourager les visiteurs. Discréditer l’hôte au moment précis où il reçoit. Il faut mesurer l’économie du procédé. Aucun studio, aucun trucage, aucune intelligence artificielle : de vraies images d’un vrai drame, prélevées un an plus tôt, rebranchées sur un autre calendrier avec trois hashtags. Coût de production nul, charge émotionnelle maximale, et la réfutation, elle, demande un savoir-faire que la cible ne possède pas encore. C’est tout le déséquilibre de la guerre informationnelle tenu dans une capture d’écran : mentir est gratuit, vérifier se paie.
Un mot, ici, sur ce que le kit ne dit pas, et qu’il faut dire à la classe parce que c’est la leçon avant la leçon. Ce détournement n’a rien d’inédit. Dès le 30 juin 2023, en pleines émeutes, une vidéo vue des millions de fois sur les réseaux prétendait montrer l’incendie d’un chantier olympique à Aubervilliers. En réalité, elle filmait l’incendie d’un dépôt de bus de la RATP situé à proximité ; le chantier du centre aquatique n’a subi que des dégâts légers. Ce démenti a notamment été établi par Le Monde et TF1/LCI dans des articles de fact-check publiés début juillet 2023.
Le motif était donc en circulation un an avant le post que nous étudions : la France qui brûle, les Jeux menacés, l’image d’émeute recyclée en preuve. Ce que le kit fige en cas d’école est en réalité une rediffusion, la réactivation opportune d’un récit qui attendait sa fenêtre de tir, et il l’a trouvée le lendemain de la cérémonie. Le signaler n’est pas une coquetterie d’exactitude. C’est apprendre à l’élève que ces récits ne naissent pas, ils reviennent, et qu’un fait vérifié en 2023 peut resservir de munition en 2024 à qui parie que personne n’a la mémoire longue.
Reste que le cas a une date, et qu’elle compte pour nous aussi. La matière de la guerre informationnelle périme en mois. Le compte existe-t-il encore, le post est-il toujours en ligne, les vues ont-elles décuplé ou le tout a-t-il disparu dans une purge de modération : au moment où vous lirez ces lignes, la réponse aura peut-être changé. C’est la première chose que nos élèves doivent intégrer, et la première que nous devons nous appliquer. Une fiche qui apprend à dater ses sources se date. Nous travaillons sur le kit tel qu’il se présente début 2026 ; le cas, lui, est de l’été 2024. L’écart est déjà un enseignement.
III – Ce que le programme permet, ce que le kit ne dit pas
La “manipulation de l’information” ne constitue pas un chapitre du programme de SNT. Si l’on parcourt l’arrêté du 17 janvier 2019 (BO spécial n° 1 du 22 janvier 2019), on n’y trouve ni les termes “désinformation”, “ingérence” ni “guerre informationnelle”. En revanche, le programme évoque, dans les thèmes “Le Web” et “Les réseaux sociaux”, la diffusion d’informations non vérifiées et de “fausses nouvelles”, ainsi que la nécessité d’une analyse critique des résultats des moteurs de recherche. Le programme ne nomme pas l’objet, mais il en contient tous les outils. La séance ne plaque rien ; elle mobilise, en assumant sa lecture.
Et 2019, précisément, mérite qu’on s’y arrête, parce que la date de ce programme est en train de devenir une information. Le programme de SNT que nous mobilisons ici reste, à la rentrée 2026, celui de l’arrêté du 17 janvier 2019, thèmes inchangés. Mais une rénovation est annoncée, et une heure hebdomadaire consacrée à l’intelligence artificielle doit s’installer en Seconde à la rentrée 2027, dans le cadre même de la SNT, avec pour objet déclaré l’esprit critique face aux manipulations et aux fausses informations.
Autrement dit : l’objet que le programme actuel ne nomme pas, le programme à venir s’apprête à le nommer. La séance que je propose ici aujourd’hui en lecture assouplie sera demain, si l’annonce tient, dans le cœur de cible. Le collègue qui la testerait maintenant ne prend pas de l’avance sur une mode ; il prend de l’avance sur un texte. Je date ce paragraphe à dessein : entre l’annonce et l’arrêté, il reste l’espace où tout peut bouger, et le signaler fait partie du métier que nous enseignons.
Reste le vrai apport, celui sans lequel la séance se réduirait à un tour de magie. Car le kit, comme tous les kits, montre le geste et tait le mécanisme.
Ce que dit le kit (p. 9). « Faisons une recherche inversée d’images et de vidéos (reverse image) pour déceler si le contenu a déjà été utilisé dans un contexte différent. » Le geste est nommé, jamais expliqué.
« Clic droit, Google Lens », la vérité tombe, et l’élève applaudit sans avoir rien compris. Or un geste qu’on ne comprend pas est un geste qu’on ne saura pas refaire quand il se grippera, et il se grippera. Notre travail commence exactement là où le kit s’arrête : à faire cesser la magie.
Deux notions, donc, à déposer dans la séance. La première, les métadonnées EXIF. Toute photographie numérique traîne un dossier caché : modèle de l’appareil, date, réglages, parfois les coordonnées de géolocalisation. De quoi, en théorie, confondre un menteur d’un regard : le fichier avoue quand et où il est né. En théorie. Car les plateformes, X, Instagram, Facebook, effacent l’essentiel de ces métadonnées au moment du téléversement, officiellement pour protéger la vie privée. L’information qui trahirait le contexte volé existe donc, mais elle est effacée avant que l’élève puisse la lire, et c’est cette absence même qui force à changer de méthode. On ne peut plus interroger le fichier ; il faut interroger le monde. Et c’est ici, faute d’EXIF, que la recherche inversée cesse d’être un gadget pour devenir une nécessité.
La seconde notion : comment cette recherche inversée fonctionne. Non par magie, par calcul. Un moteur ne « regarde » pas une image, il la réduit, et de deux façons. Par une empreinte perceptuelle, signature compacte de sa structure visuelle qui résiste au redimensionnement et sert à retrouver les copies exactes ou quasi identiques. Par un vecteur de similarité, une longue suite de nombres calculée par un réseau de neurones, qui rapproche les images « qui se ressemblent ». Retenons l’essentiel, qui suffit à une classe de Seconde : chercher une image, c’est comparer des empreintes de chiffres, pas des souvenirs. La machine ne reconnaît pas une scène ; elle mesure une ressemblance. Et cette nuance, apparemment scolaire, est précisément celle qui expliquera, dans un instant, pourquoi l’outil peut se tromper avec l’aplomb d’une certitude.
IV – La séance, et là où elle se grippe
Ce qui suit est un banc d’essai, non un procès-verbal. Ce qui s’est passé dans une classe ne peut constituer un modèle absolu. Chaque classe a sa vérité, chaque établissement son histoire, son tissu social. J’ai choisi de façon délibérée de mettre en avant six archétypes de cette classe pour partager les frictions de la séance. Le RETEX va se poursuivre cette année et se publiera à part. Cette classe de Seconde 2025-2026 était composée de 24 élèves. Elle était réellement hétérogène, avec une tête de classe assez réduite et plusieurs élèves en difficulté. Ceci posé, c’est une classe qui a globalement assez bien fonctionné en SNT. Les connaissances quant au numérique en amont était assez … partielles en dehors d’un élève très au fait, passionné d’informatique et qui d’ailleurs a rejoint la spécialité NSI en Première.
La consigne est simple. Le post est projeté (p. 10). Deux questions au tableau, celles du kit :
Les deux questions du kit (p. 11). « Que voit-on sur les photos ? » — « Quels sentiments ce post provoque-t-il ? » L’une interroge le visible, l’autre l’affect. Toute la manœuvre joue sur l’écart entre les deux.

Puis, par groupes, l’enquête : vérifiez cette image. Google Lens est autorisé, les téléphones sortent, et l’on croit la séance jouée d’avance. Elle ne l’est pas.
Un premier élève n’attend pas la manip. Il a reconnu. « Ça, je l’ai vu passer, c’est les JO, y a eu des trucs. » Le « surconfiant » est un natif du numérique qui confond la familiarité et la connaissance : il a tant vu défiler d’images qu’il croit les avoir vérifiées, alors qu’il les a seulement croisées. Son œil lui suffit, et son œil, ici, confirme le mensonge. Premier enseignement, avant même l’outil : la première ligne de défense de l’élève, son intuition visuelle, est aussi sa première faille. Ce qu’il « sait déjà » est précisément ce que la campagne a déposé en lui.
Puis vient le crash, le vrai. Le groupe de l’élève lance Google Lens sur la capture entière, hashtags compris. Et Lens, au lieu de démentir, abonde. Des pages « Paris 2024 » remontent, des articles sur les Jeux, du contexte olympique en pagaille. L’écran donne raison au surconfiant. Comprenons pourquoi, car c’est ici que le mouvement précédent paie. Lens ne fait pas que comparer des empreintes visuelles : il lit le texte présent dans l’image, ces hashtags #ParisOlympics2024, #Paris2024 qu’il traite comme des mots-clés, et il compose ses résultats à partir de ce qu’il croit comprendre de la scène autant que de ce qu’il y voit. On lui a soufflé « Jeux olympiques » en toutes lettres ; il rend des Jeux olympiques. La machine ne reconnaît pas la vérité, elle mesure une ressemblance, et on vient de truquer la mesure avec trois mots. L’outil ne s’est pas trompé : il a fait exactement ce qu’on lui a fait faire. C’est plus inquiétant qu’une panne, et infiniment plus formateur.
À l’autre bout de la salle, un autre élève a rendu son verdict sans toucher le clavier. « Monsieur de toute façon c’est bidon, on nous manipule tout le temps. » Et il a raison. C’est là toute l’horreur pédagogique de la chose : le cynique tient la bonne conclusion, l’image est bien trompeuse, mais il la tient pour de mauvaises raisons, sans avoir rien vérifié, par simple application d’un doute de principe qui recouvre tout d’un même haussement d’épaules. Il ne fait pas de l’esprit critique. Il fait le geste qui lui ressemble et qui est son exact contraire : il se dispense de vérifier au nom d’une méfiance qui ne coûte rien. Le jour où l’information sera vraie, il la rejettera de la même voix. On tient là, en germe, le mécanisme même du complotisme, qui n’est pas un excès de doute mais un doute qui a cessé de travailler. Retenons cet exemple : on le retrouvera plus grand, en Première puis en Terminale, quand l’objection deviendra redoutable au lieu d’être seulement paresseuse.
Le connaisseur, habitué de Discord, des serveurs de gaming et de programmation, dispose d’un OSINT vernaculaire réel et d’un vocabulaire qui impressionne le groupe. Il tranche : « c’est une IA, regardez, c’est généré, ça se voit trop. » Diagnostic faux, et faux d’une manière précieuse. Il applique le bon réflexe, la défiance, à la mauvaise cause : il traque le deepfake quand le problème est le recyclage. Or à force de chercher les artefacts de l’image générée, on laisse passer l’image parfaitement authentique dont on a seulement volé la date. Le connaisseur a le bon instinct pour le mauvais objet, et c’est souvent le plus difficile à corriger, parce qu’il a l’air d’avoir raison.
Il faudra bien que quelqu’un vérifie pour de bon. Ce sera une élève silencieuse, bonne élève par ailleurs. L’appliquée n’a pas l’assurance de son premier camarade ni le vocabulaire de l’initié ; elle a la procédure, et elle s’y tient. Elle a retenu la leçon des métadonnées absentes et celle de l’outil qui gobe les mots : alors elle recadre. Elle sélectionne une portion de l’image, un bâtiment, une rue, en excluant la légende et les hashtags, et relance la recherche sur ce fragment muet. Cette fois Lens n’a plus de mots à happer ; il ne lui reste que la scène. Et la scène, débarrassée de son bruit textuel, remonte à ce qu’elle est : Seine-et-Marne, 2023, émeutes. Elle croise deux moteurs, compare les dates, et conclut. Elle a gagné non parce qu’elle en savait plus, mais parce qu’elle s’est méfiée d’elle-même. L’inversion mérite d’être soulignée en classe, car elle console les timides et déstabilise les brillants : ici, la fragilité qui suit la règle bat l’assurance qui suit son flair.
D’autres élèves eux, ne disent presque rien. Chez eux, à la maison, ces images circulent pour de bon, et pas comme des exercices ; un proche les partage, y croit, les commente. La salle de classe est le seul endroit de sa semaine où un adulte de confiance peut recadrer sans humilier, désamorcer sans désigner. Ce que nous faisons pour ces élèves n’a pas de ligne dans le programme et pèse plus lourd que toutes les capacités attendues : nous rendons pensable, à voix haute et sans honte, l’idée qu’on a pu se tromper.
V – Ce que l’exercice a vraiment appris
Rangeons les écrans et claviers. Ce que cette classe vient de faire, sans encore le savoir, dépasse de loin la vérification d’une image. Elle croit avoir corrigé une erreur ; elle a en réalité effleuré un champ de bataille.
Revenons au geste de l’élève en retrait, le seul qui ait fonctionné. Elle a recadré, exclu la légende, interrogé la scène nue, remonté à 2023. Techniquement, elle a vérifié une date. Mais reformulons ce qu’elle a fait : elle a désarmé une munition. Car cette image n’était pas un contenu douteux flottant au hasard du Web. Elle était choisie, chargée, datée pour frapper, lâchée le lendemain de la cérémonie sur un compte qui n’avait rien d’un badaud. Quelqu’un l’a voulue là, à cet instant, pour cet effet. La question que la séance imposait aux élèves n’était donc pas seulement « cette image est-elle vraie ? », mais celle qu’ils n’ont pas su formuler et que l’enseignant doit poser à leur place : à quoi sert cette image, et qui l’a mise en circulation ?
Ce déplacement de la question est tout l’enjeu, et c’est le moment le plus délicat de la séance. Passer de « est-ce vrai ? » à « qui cadre, et pour quoi faire ? », c’est faire entrer les élèves dans une dimension qu’ils ne soupçonnaient pas : celle où une photographie n’est plus un document mais un projectile, où l’authenticité d’une image ne garantit rien de son honnêteté, où le vrai lui-même peut être une arme entre les mains de qui sait le déplacer. On leur avait appris à se méfier du faux. On leur apprend maintenant à se méfier de l’usage du vrai. C’est plus dur, surtout en Seconde, plus dérangeant, et infiniment plus utile, parce que c’est ainsi que fonctionne réellement la manipulation informationnelle contemporaine : non par le mensonge grossier, mais par le recadrage patient de faits authentiques.
Il faut mesurer je crois, à cet endroit, la distance qui sépare l’exercice de son objet réel. Dans la salle, un post isolé, un cas d’école, un clic qui répare tout. Dehors, ce même post appartient à un flux, à une manœuvre, à un dispositif qui produit non pas une image mais des milliers, non pour convaincre chaque cible mais pour saturer, fatiguer, installer un climat. L’élève a désamorcé un projectile ; il ignore encore qu’il existe une artillerie, des servants, une intention de campagne. C’est précisément ce que voit celui qui travaille de l’autre côté. Non plus dans la salle de classe mais là où l’on cartographie ces flux, où une image vérifiée n’est qu’un point dans un ensemble, où l’on ne se demande pas seulement si un contenu est faux mais d’où il part, comment il se propage et à quel dessein il obéit.
Ce que le praticien rapporte du terrain, l’élève de Seconde n’en tiendra qu’un fil, et c’est bien ainsi. On ne lui doit pas encore la mécanique complète des ingérences ; on lui doit le premier réflexe, celui qui fait qu’une image trop opportune éveille désormais une question au lieu d’une émotion. La suite viendra. Nommer l’acteur précis derrière ce post, dire à qui profite le récit de la France qui brûle, poser sans détour la question de savoir qui, en retour, cadre notre regard quand il prétend nous en défendre, tout cela a sa place, mais plus loin dans la série, quand les épaules auront grandi. En Seconde, on plante. On apprend qu’une image peut être vraie et malhonnête à la fois, et que la différence se vérifie. C’est peu, et c’est l’essentiel : le reste s’appuiera dessus.
VI – Nommer, pour ne plus être une cible
Un mot, pour finir, sur ce que nous faisons là, les Clionautes et je l’espère le plus grand nombre de collègues, en nous emparant d’un kit d’État pour le porter en classe. Nous ne sommes pas les diffuseurs d’un outil ; nous en sommes les passeurs, ce qui n’est pas la même chose. VIGINUM produit la matière et le diagnostic ; nous produisons le geste pédagogique, l’ancrage disciplinaire, la traduction en séance vivante de ce qui, brut, resterait une brochure. Entre l’agence qui détecte et l’élève qui doit apprendre à ne plus se laisser prendre, il fallait quelqu’un pour faire le chemin. Ce quelqu’un, c’est le professeur, et cet article n’a pas d’autre ambition que de lui tendre la carte du terrain avant qu’il s’y engage.
Car le geste appris en Seconde est un premier échelon, pas un aboutissement. Vérifier une image, c’est apprendre à suspendre l’émotion le temps d’une question ; mais la manipulation ne se résume pas à des images volées à leur date. Elle sait aussi retourner les outils de vérification contre ceux qui les brandissent, et nous verrons cela en Première, avec la campagne Matriochka, quand la classe découvrira qu’un instrument de vérité peut devenir une arme. Elle sait encore se hisser jusqu’aux fondations mêmes du débat démocratique, et nous verrons cela en Terminale, avec Storm-1516 et le vertige roumain, quand la question la plus adulte finira par se poser : qui protège la démocratie des menteurs, et qui nous protège, nous, de ceux qui protègent ? Notre cynique, aura grandi d’ici là ; l’objection paresseuse de Seconde sera devenue, en Terminale, la meilleure question de la salle.
Pour prolonger cette première séance, deux pistes déjà présentes sur ce site. Le ciseau de tempo montrera comment le moment d’une attaque informationnelle est aussi calculé que son contenu, et pourquoi une image lâchée le lendemain d’une cérémonie n’a rien d’un hasard. Détecter et enseigner l’IA permettra d’opposer, comme certains élèves n’ont pas su le faire, le vrai deepfake au simple détournement de contexte, deux menaces qu’il faut apprendre à ne pas confondre. Et pour qui dispose d’Educ’ARTE dans son établissement, la série Dopamine prolongera en douceur le versant réseaux sociaux de la séance, en démontant les ressorts d’attention et d’engagement qui décident, en amont, de quelles images deviennent virales. Trois cailloux, pour que la séance ne referme pas sur elle-même la porte qu’elle vient d’ouvrir.
Il reste ceci, que nous voudrions laisser à nos collègues comme une conviction plus que comme une consigne. Ce que nous apprenons à nos élèves, en leur mettant un téléphone entre les mains pour vérifier une image, c’est un geste minuscule aux conséquences immenses : nommer une technique. Car on ne subit vraiment que ce qu’on ne sait pas nommer. L’élève qui sait dire « contexte volé » devant une image trop opportune a cessé, à cet instant précis, d’en être la cible facile. Il ne sera pas immunisé, personne ne l’est ; mais il aura appris que le doute, le vrai, celui qui vérifie et non celui qui hausse les épaules, est le seul geste qui rende un citoyen à lui-même. C’est notre métier. Il n’a jamais été aussi neuf, ni aussi nécessaire.






