Antoine de BAECQUE, professeur à l’École normale supérieure, auteur de l’ouvrage Histoire des crétins des Alpes (Librairie Vuibert), Éric ALARY, professeur de Chaire supérieure en CPGE littéraires à Tours.

Crétins des Alpes, regard inédit sur un phénomène inconnu

Rendez-vous de l'histoire de Blois- Café littéraire Vendredi, 12 octobre 2018 - 19h-20h

Crétins des Alpes, regard inédit sur un phénomène inconnu

L’ouvrage d’Antoine de Baecque porte sur les représentations de la santé, le cas des « crétins des Alpes » qu’il a découvert lors de sa traversée des Alpes1 . Il a travailler à partir des archives des lieux de relégation : asiles, hospices du XIXe siècle au moment où on a tenté de les guérir d’autant que c’était une créature idéale pour les pédagogues. Leur cas a été au XIXe siècle un sujet à la mode chez les aliénistes notamment à la Salpêtrière où un médecin à envoyer une mission dans les vallées alpines pour qu’on lui ramène des « spécimens », huit au total qu’il a pu étudier. Il est rappeler que c’est cette pathologie qui est à l’origine du Centre hospitalier spécialisé de Bassens2 en Savoie.

Antoine de Baecque définit tout d’abord le crétinisme comme un arrêt de la croissance physique comme intellectuelle3. Vers 1870-1880 on comprend qu’elle est causée par une carence en iode entraînant une pathologie thyroïdienne lourde qui semble liée à un environnement géologique et érosif localisé ce qui explique que d’un village à un autre voisin le phénomène soit présent ou absent La cartographie à partir des enquêtes de terrain diligentées au milieu du XIXe siècle monte une répartition en tache de léopard. Si les sources existent elles n’avaient jusqu’à aujourd’hui peu été étudiées.

Au cours du siècle de vifs et nombreux débats on cherché à comprendre puis à traiter ces populations. La solution a été trouvée dans les années 1920-1930 par un médecin suisse même si il existe, encore au début du XXIe siècle, dans le monde environ 2 millions de goitreux qui souffrent du déficit en iode, une pathologie endémique.

Antoine de Baecque nous entraîne dans ses lectures avec l’apparition des « crétins » dès la fin du XVIIIe siècle dans des récits de voyageurs qui commencent à fréquenter les vallées alpines. Ils sont décrits (Victor Hugo, Flaubert, Goethe…) comme un tache dans les grandioses paysages alpins, un élément du folklore aux antipodes des visions sublimes des montagnes alors que dans le même temps dans les villages ce qui domine est la compassion.

Deuxième source d’information, les thèses de médecine, environ une centaine au XIXe siècle, décrivent les très nombreuses hypothèses quant aux causes : climat (de Saussure), stagnation des masses d’air humide, mauvaise qualité des eaux, consanguinité (Wymper) jusqu’à 42 causes proposées. Cette profusion d’explications et les rivalités médicales semble expliquer la durée des études sur un phénomène qui touche environ 20 000 personnes en France par génération et pour 3 à 4 générations alors que la cause principale est connue dès 1820 grâce au médecin suisse Jean-François Coindet. C’est un siècle plus tard que la solution est trouvé grâce à l’iode de synthèse. En France une véritable politique de santé est développé sous le Second Empire avec des enquêtes pour connaître cette population d’autant que la Savoie devient française en 1860. On constate peu de traces dans les archives policières ce qui explique, peut-être, le silence de Michel Foucault sur ce sujet.

Par contre on le retrouve dans les œuvres des pédagogues : institut spécialisé de Johan Jacob Giggenbühl à Interlaken ; Chorale de la Salpêtrière,

Le terme va avoir une « deuxième vie » à travers la littérature, à partir des années 1880 le « crétin » devient un personnage de fiction, de théâtre, représenté en cartes postales pour son physique extraordinaire puis une injure chère au Capitaine Haddock.

Le personnage souvent hystérique de la littérature incarne ensuite au XXe siècle une forme de résistance à la modernité du tourisme envahissant, un élément de fierté que l’on rencontre chez Rodolphe Töpffer et toute une lignée de poètes valaisans. Antoine de Baecque évoque des expressions identitaire et burlesque du personnage : les artistes suisses Plonk et Replonk, Luc Moullet et Notre alpin quotidien et même en musique le groupe rock « Laids cCrétins des Alpes ».

Un café littéraire riche en informations.

1 La traversée des Alpes, Essai d’histoire marchée, Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2014 et réédité en Poche Gallimard, col. Folio, 2018

2Sur son histoire : https://www.chs-savoie.fr/historique-du-chs/

3On pourra trouver quelques illustrations sur ce site http://ubaye-en-cartes.e-monsite.com/pages/en-montagne/les-cretins-des-alpes.html

À propos de l'auteur

Christiane Peyronnard

Retraitée, j'ai enseigné en collège, en lycée, à l ' IUFM site de Chambéry - Savoie Historienne moderniste de formation Passionnée de l'Afrique (histoire, développement) et des questions environnementales

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