Le 8 février dernier s’est tenu la finale de la saison de la National Football League : le Super Bowl. Le match a opposé les New England Patriots aux Seattle Seahawks, grands vainqueurs, dans le stade de Santa Clara en Californie. L’événement hyper médiatisé, devenu un rituel annuel aux États-Unis, rayonne aussi dans le monde entier, notamment pour son « halftime show ». Cette année, c’est l’artiste portoricain Bad Bunny qui a été choisi pour animer la mi-temps du Super Bowl. Une prestation qui a rassemblé plus de 128 millions de spectateurs lors de sa diffusionLe Parisien et l’AFP. « 128 millions de personnes devant leur télé mais pas de record d’audience pour Bad Bunny lors du 60e Super Bowl », Le Parisien, 2026 : https://www.leparisien.fr/sports/128-millions-de-personnes-devant-leur-tele-mais-pas-de-record-daudience-pour-bad-bunny-lors-du-60e-super-bowl-11-02-2026-MHHK44DTXZEHNLWDCJDPIQLTYE.php#:~:text= et qui a fait la une des médias et des réseaux sociaux du monde entier. Cet engouement s’explique par le fait que le spectacle n’était pas un simple divertissement musical mais fut une prestation engagée remplie de symboles et de messages politiques. Le show de Bad Bunny incarne une fracture, une rupture dans des États-Unis divisés.

Bad Bunny : un artiste engagé au rayonnement international

Le chanteur Bad Bunny, Benito Antonio Martinez Ocasio de son vrai nom, est né à Porto Rico. Cet État dispose d’une constitution propre et d’un statut particulier en étant fortement associé aux États-Unis. Malgré une certaine autonomie de Porto Rico, les secteurs de la défense, de la diplomatie et de la gestion monétaire sont encore sous contrôle des États-Unis. Les portoricains bénéficient donc de la citoyenneté étasunienne, cependant ils n’ont pas la même reconnaissance ni les mêmes droits politiques. Ses origines portoricaines ont façonné l’identité de Bad Bunny qui exalte ses racines latines dans ses paroles, ses musiques et ses clips.
DtMF, chanson éponyme du nouvel album de Bad Bunny.

 

 

La carrière de Bad Bunny se construit depuis 2016 avec aujourd’hui 6 albums en solo. Il incarne une réelle identité artistique en chantant majoritairement en langue espagnole et dans un style croisant rap, reggaeton et trap latino. En 2023, son album Un Verano sin ti décroche le record de l’album le plus écouté sur la plateforme Spotify offrant ainsi à l’artiste un rayonnement mondial. C’est avec son dernier album, DeBÍ TiRAR MáS FOToS, sorti en 2025 que le succès et la célébrité de Bad Bunny se confirment à l’échelle planétaire. Cet album exclusivement chanté en espagnol rend hommage à l’identité portoricaine de l’artiste et témoigne de son attachement à sa terre natale. Les paroles de ses titres incarnent une certaine nostalgie, à l’image de DtMF, d’autres sont engagées en délivrant de vrais messages politiques comme LO QUE LE PASÓ A HAWAii. Cette chanson revient sur l’histoire d’Hawaii, dénonce le néocolonialisme des États-Unis et exprime la crainte de l’artiste que le même scénario se produise avec Porto Rico. D’autres titres comme CAFé CON RON offrent une immersion dans la culture portoricaine avec des sonorités propres et des symboles locaux. Avec ce nouvel album, Bad Bunny devient l’artiste le plus streamé avec plus de 19,8 milliards d’écoutes sur Spotify , un record dans le monde de la musiqueSAVAGE, Mark. « Spotify Wrapped is out: Bad Bunny is world’s top artist, who’s yours? », BBC, 2025 : https://www.bbc.com/news/articles/c0q5gwdq1n4o.

Le succès de Bad Bunny est consacré par les cérémonies des Grammy et des Latin Grammy Awards. L’artiste remporte le prix de l’album de l’année 2025 avec 4 autres récompenses et plus de 12 nominations aux Latin Grammy Awards 2025. Son album DeBÍ TiRAR MáS FOToS reçoit aussi le prestigieux prix d’album de l’année aux Grammy Awards 2025. Il s’agit ici d’un moment historique car DeBÍ TiRAR MáS FOToS est le premier album non anglophone a remporté cette distinction dans l’histoire des Grammy Awards. Bad Bunny est également le premier artiste à recevoir à la fois le prix de l’album de l’année aux Grammy et aux Latin Grammy Awards. Ces distinctions symbolisent une reconnaissance institutionnelle de l’art de Bad Bunny et incarnent ainsi un message fort face à l’aile conservatrice des États-Unis.

Lors de la remise du prix de l’album de l’année aux Grammy Awards, Bad Bunny prononce un discours aux retentissements internationaux. Celui-ci témoigne de son engagement politique en opposition à la politique du président Trump et de sa police de l’immigration, ICE. Devant plus de 14 millions de spectateurs, Bad Bunny affirme sous un tonnerre d’applaudissements : « Before I say thanks to God. I gonna say ICE out. We are not sauvages, we are not animals, we are not aliens. We are humans and we are American » (« avant de dire merci à Dieu. Je vais dire ICE dehors. Nous ne sommes pas des sauvages, nous ne sommes pas des animaux, nous ne sommes pas des étrangers. Nous sommes des humains et nous sommes Américains. »). Cette prise de position politique est la même que prend Bad Bunny dans ses paroles et ses choix artistiques. En accord avec son opposition au régime de Donald Trump, l’artiste a refusé d’organiser des concerts sur le sol étasunien lors de sa tournée mondiale afin de protester une fois de plus contre le système. Pour ses prises de position, Bad Bunny est devenu la cible du parti républicain et fait face à de nombreuses critiques attaquant le fait qu’il chante en espagnol et fasse la promotion de la culture portoricaine.

 

Discours de Bad Bunny aux Grammy Awards

Le Super Bowl : un rendez-vous annuel hyper médiatisé

Le premier Super Bowl voit le jour en 1967 et s’est inscrit comme un rendez-vous annuel aux États-Unis et dans le monde entier. Il s’agit de la finale du championnat de la National Football League clôturant la saison annuelle du football américain. Cet événement incarne la culture des États-Unis. Il s’agit de la manifestation sportive la plus suivie et la plus regardée à la télévision dans le pays. Chaque année, les caméras du monde entier se tournent vers les États-Unis pour retransmettre en direct le Super Bowl. En France, M6 retransmet chaque année cet événement sur les télévisions françaises malgré l’important décalage horaire. Le Super Bowl réunit des centaines de millions de spectateurs, faisant de lui un réel élément du Soft Power des États-Unis témoignant de sa puissance sportive, médiatique et artistique.

Au cours du Super Bowl, la mi-temps est devenue l’un des moments clefs de l’événement sportif avec le mythique « halftime show ». Celui-ci se caractérise par un spectacle démesuré d’un quart d’heure mené par un artiste américain mondialement connu. Cette prestation, dont les mises en scène sont plus colossales les unes que les autres, contribue à la notoriété internationale du Super Bowl. Des artistes comme Rihanna, Beyoncé, Lady Gaga ou encore Bruno Mars ont animé la mi-temps du Super Bowl ces dernières années. Le halftime show incarne un moment de grande visibilité culturelle pouvant transmettre un patriotisme exacerbé des États-Unis et parfois porter aux yeux du monde certains messages politiques. En 2025, le spectacle a été conduit par le rappeur Kendrick Lamar autour de symboles politiques forts. Engagé contre les discriminations raciales et le système de Donald Trump, l’artiste a notamment mis en scène des drapeaux nationaux fragmentés, symbole de la division sociale présente dans la société aux États-Unis.

 

Prestation de Kendrick Lamar au Super Bowl 2025

 

En 2026, le show de la mi-temps a été assuré par Bad Bunny, un choix qui avait été largement contesté par le régime de Donald Trump. En effet, le Président avait personnellement demandé que la programmation du halftime show soit modifiée pour que Bad Bunny ne puisse pas effectuer sa prestation. Néanmoins, la National Football League s’est opposée à la demande de Donald Trump. Face à ce refus, le président des États-Unis a organisé un autre spectacle avec des artistes républicains en même temps que la mi-temps du Super Bowl afin d’en réduire la visibilité. Intitulé « All American » en hommage au militant d’extrême droite Charlie Kirk, l’événement soutenu par Donald Trump aurait rassemblé 6 millions de spectateurs contre plus de 128 millions pour la prestation de Bad Bunny.

 

Le halftime show de Bad Bunny : une prestation remplie de symboles forts

Le show de Bad Bunny s’est ouvert sur un tableau reproduisant des champs de cannes à sucre suivi d’un tableau reconstituant une casita, maison en bois typique de Porto Rico. Les décors de ces deux tableaux symbolisent le développement économique et l’art de vivre traditionnel portoricain. Le choix de la canne à sucre permet également de dénoncer l’annexion de Porto Rico par les États-Unis, moment durant lequel les fermiers portoricains ont été exploités au profit de l’enrichissement de la puissance étasunienne. D’autres symboles de la culture portoricaine sont présents dans les tableaux du halftime show de Bad Bunny. Se retrouvent par exemple la mise en scène de combats de boxe et de parties de dominos, deux pratiques courantes à Porto Rico. Aussi, des éléments se rattachant à la gastronomie portoricaine sont exposés avec un stand de piraguas, dessert typique à base de glace pilée, et la présence de rhum portoricain en référence à sa chanson CAFé CON RON.

 

 

L’ensemble de la prestation de Bad Bunny a été effectué en langue espagnole, à la fois dans les paroles des chansons et dans les courtes prises de parole de l’artiste lors du spectacle. Ce choix artistique incarne le refus de l’assimilation de Bad Bunny à la langue dominante aux États-Unis qui est l’anglais pour mettre en avant son identité propre. Ici l’artiste décide de défendre sa culture et le multiculturalisme comme élément central de la richesse de l’Amérique toute entière.

Un autre tableau marquant lors de la prestation de Bad Bunny est celui où l’artiste remet de ses mains un trophée des Grammy Awards à un jeune enfant. La scène se passe devant une télévision ancienne où est projeté le discours engagé de Bad Bunny lors de sa remise du prix de l’album de l’année. Ce tableau témoigne de la volonté de l’artiste de transmettre son combat politique aux jeunes générations afin que les droits et libertés humaines ne soient jamais bafoués par des systèmes politiques oppressifs. Cela s’inscrit dans un esprit de résistance et de prise de conscience collective.

Au cours du halftime show, Bad Bunny dresse un tableau fortement engagé et politique qui met en scène l’ouragan Maria de 2017 qui a frappé de plein fouet Porto Rico. Le tableau s’ouvre par une coupure de courant rappelant les nombreuses pannes récurrentes d’électricité auxquelles doivent faire face encore aujourd’hui les portoricains sur leur île. Des danseurs exercent leur chorégraphie accrochés à des poteaux électriques. Bad Bunny se tient en haut d’un poteau électrique et interprète sa chanson El Apagón. Sur son dos est inscrit le numéro 64, un nombre qui fait référence aux 64 morts annoncés dans la presse étasunienne suite à l’ouragan alors que le bilan fait état de 2975 morts. Ce tableau dénonce l’inaction des États-Unis durant cette catastrophe laissant Porto Rico sans la moindre aide. Les États-Unis avaient même été jusqu’à minimiser les faits dans la presse afin de manipuler l’opinion publique pour éviter les contestations.

 

El Apagón de Bad Bunny

 

À noter que durant sa prestation Bad Bunny n’est pas seul sur scène et de nombreux autres artistes sont présents dans les divers tableaux en soutien à la prise de position engagée de Bad Bunny. Dans un tableau, Pedro Pascal, Jessica Alba, Cardi B et Karol G sont parmi les figurants et défendent leurs origines d’Amérique latine. S’en suit alors un autre tableau où Lady Gaga interprète, avec Bad Bunny, sa chanson Die with a smile. La musique de Lady Gaga est la seule en langue anglais mais est revisitée sur des rythmes de salsa pour correspondre aux sonorités du show. Le reggeaton est également mis à l’honneur avec une partie du mythique titre Gasolina de Daddy Yankee et la présence de Ricki Martin, chanteur portoricain connu à l’international interprétant la chanson LO QUE LE PASÓ A HAWAii de Bad Bunny.

 

Die with a smile de Lady Gaga lors du Super Bowl

 

L’ensemble des choix artistiques de Bad Bunny lui ont permis de faire rayonner sa culture et de donner une voix à Porto Rico ainsi qu’aux autres pays d’Amérique latine largement marginalisés par Donald Trump et une partie de la société aux États-Unis. Au milieu de tous ces symboles de la culture et de l’histoire portoricaine, Bad Bunny porte dans ses mains tout au long de sa prestation un ballon de football américain faisant office de lien entre la culture latino et la culture étasunienne formant ainsi une culture américaine multiculturelle.

 

Le message politique double de Bad Bunny

Le final du halftime show de Bad Bunny met en scène la maxime écrite sur le ballon que tient Bad Bunny tout le long du show : « together we are America » (« ensemble nous sommes l’Amérique »). L’ultime tableau du Super Bowl s’ouvre par la seule phrase que Bad Bunny prononcera en anglais lors de sa prestation « God Bless America » (« Dieu bénit l’Amérique »), des mots longtemps accaparés par la puissance étasunienne. Après cette phrase, l’artiste énonce l’ensemble des pays composant l’Amérique latine et l’Amérique du Nord avec une importance particulière accordée à Porto Rico, cité à la fin comme symbole fort. Se lance alors la chanson la plus célèbre de Bad Bunny, DtMF, avec un défilé de l’ensemble des drapeaux américains. Ici, l’artiste transmet un message puissant, rappelant que l’Amérique ne se limite pas aux États-Unis et que la force de l’Amérique se trouve dans la richesse culturelle de tous les pays qui la composent. À la toute fin du show, un feu d’artifice bleu, blanc et rouge illumine le ciel de Santa Clara, symbolisant à la fois les couleurs nationales de Porto Rico et celles des États-Unis.

À la fin de la prestation, s’affiche un message sur un panneau publicitaire immense en haut des gradins du stade : « the only thing more powerful than hate is love » (« la seule chose plus forte que la haine c’est l’amour »). C’est le message universel que souhaite transmettre Bad Bunny en réponse à la politique agressive et haineuse menée par le président Trump et ses fidèles.

 

La réponse de Donald Trump à la prestation de Bad Bunny

Dans ses prises de paroles comme dans son halftime show du Super Bowl, Bad Bunny s’oppose formellement à la politique menée par Donald Trump aux États-Unis. En réponse à sa prestation, le président Trump fait une critique virulente du show qu’il qualifie d’ « affront à la grandeur de l’Amérique »France Info. « Bad Bunny fait le show au Super Bowl avec un message d’unité, Donald Trump critique un affront à la grandeur de l’Amérique », France Info, 2026 : https://www.franceinfo.fr/sports/nfl/super-bowl/bad-bunny-fait-le-show-au-super-bowl-avec-un-message-d-unite-donald-trump-critique-un-affront-a-la-grandeur-de-l-amerique_7793897.html . Il attaque les choix artistiques faits par Bad Bunny, notamment le fait de s’exprimer en espagnol et de défendre le multiculturalisme. Celui-ci est considéré par Donald Trump comme une absurdité occultant la puissance des États-Unis. La prise de position du Président se fait le reflet de la droite ultra conservatrice du pays.

Les interventions publiques de Donald Trump et de la Maison-Blanche témoignent du fait que la mi-temps du Super Bowl de 2026 est un élément politique. Ainsi, la musique et la direction artistique sont présentées comme des leviers politiques permettant de contester le pouvoir et de transmettre des messages à l’international via l’importante couverture médiatique du Super Bowl.

 

Dimension pédagogique

Spécialité HGGSP

• Comprendre un régime politique, la démocratie (classe de Première) : la prestation de Bad Bunny au Super Bowl invite à remettre en question la démocratie des États-Unis sous les mandats de Donald Trump où la répression et la restriction des libertés sont au coeur de sa politique. Cela amène aussi à penser la manière dont l’art, ici la musique, permet de dénoncer un régime politique et de lutter en faveur de la démocratie.
• Analyser les dynamiques des puissances internationales (classe de Première) : dans un premier temps la figure de Bad Bunny permet d’illustrer comment des célébrités peuvent contribuer au rayonnement et au Soft Power d’un pays, ici de Porto Rico. Dans un second temps, le Super Bowl en lui-même est un élément constitutif de la puissance des États-Unis et de son Soft Power.
• S’informer, un regard critique sur les sources et modes de communication (classe de Première) : le Super Bowl, et notamment son halftime show, sont des événements hyper médiatisés à l’échelle du monde entier amenant à se questionner sur le rôle que jouent les médias dans le rayonnement de la puissance et dans la transmission de messages politiques.
• Identifier, protéger et valoriser le patrimoine : le show de Bad Bunny permet de mettre en avant le patrimoine immatériel de Porto Rico et démontre que l’art rend possible une certaine valorisation d’une culture.

Philosophie

• La prestation de Bad Bunny au Super Bowl peut illustrer plusieurs notions du programme de philosophie : l’art, l’État, le langage, la liberté, la justice.