Aujourd’hui sort L’Abandon, le film retraçant les derniers jours de Samuel Paty. Nul besoin de résumer l’affaire : le film s’en chargera mieux que nous. Mais sa sortie nous oblige à regarder en face ce que la violence à l’école est devenue. Pas seulement à nous souvenir.

En 1996, le film Le Plus beau métier du monde mettait déjà en scène un enseignant épuisé face au chahut et à l’insolence. C’était déjà un signal. Mais entre ce film-là et L’Abandon, 30 ans sont passés, et il y a un abîme. On est passé du conflit éducatif à la menace de mort, du chahut de classe au lynchage numérique, de l’autorité contestée à l’enseignant ciblé pour ce qu’il enseigne. Samuel Paty n’est pas mort d’un dysfonctionnement ordinaire. Il est mort d’une violence idéologique organisée, amplifiée par les réseaux sociaux, et insuffisamment arrêtée par l’institution. C’est un cas d’école, dans le sens le plus douloureux du terme.

La violence à l’école : un état des lieux alarmant

Les Clionautes ont été mobilisés dès les premiers jours : ressources pour les collègues, suivi des procès. Nous connaissons bien ce que vivent les enseignants d’histoire-géographie, devenus une cible symbolique privilégiée dans les tensions liées à la laïcité. Mais le problème dépasse notre discipline.

Le rapport du Sénat publié en 2024 parle sans détour de « violence endémique » dans les établissements, du primaire au secondaire. En 2021-2022, 3 733 demandes de protection fonctionnelle ont été déposées par des personnels de l’Éducation nationale, 80 % par des enseignants. Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Derrière chaque demande, il y a un collègue qui a eu peur, qui a été insulté, menacé, harcelé.

Nous recevons régulièrement des témoignages d’enseignants (lorsqu’ils osent le faire) qui décrivent un sentiment d’impunité dans leurs établissements où il faut souvent arracher un conseil de discipline pour des faits graves mais minimisés y compris dans la décision finale. Si nombre d’incidents sont déclarés et traités, beaucoup (insultes, intimidations, dégradations, atteintes aux valeurs de la République … ) restent sans notification, sans réponse, sans sanction, banalisant et normalisant de fait la violence à l’égard des enseignants. Car soyons lucides : un conseil de discipline se soldant par un sursis pour une affaire de violence envers un professeur, c’est le sentiment d’impunité qui en sort renforcé. Si les dispositifs juridiques existent (le décret du 16 août 2023 qui a clarifié les obligations des chefs d’établissement), il reste un fossé entre le droit affiché et la protection effective.

Signaler, c’est bien. Travailler à endiguer les causes des signalements, c’est mieux !

L’EMC : ambition réelle, résultats fragiles

Pourtant, « Vivre ensemble », « laïcité », « droits et devoirs », « libertés fondamentales » : tout cela est au cœur de l’enseignement moral et civique. Depuis les attentats de 2015, l’EMC incarne la volonté institutionnelle de répondre aux tensions civiques. Mais les réformes successives révèlent surtout une difficulté structurelle : transformer une ambition morale en apprentissages effectifs reste un défi non résolu.

Nous avions déjà alerté sur le manque de cohérence des nouveaux programmes d’EMC mis en place en 2024. Ce décalage risque de s’accentuer avec les programmes de cycle 3 et 4. Et il y a une contradiction que personne ne veut vraiment nommer : l’EMC est portée par les profs d’histoire-géographie, mais les textes répètent que c’est « l’affaire de tous ».

Si c’est l’affaire de tous, alors cessons d’en faire un programme à part. Faisons-en une exigence transversale : une séquence obligatoire adossée à chaque chapitre disciplinaire, dans toutes les matières. La citoyenneté ne s’enseigne pas dans un silo.

Les réseaux sociaux ont changé les règles

Dans l’affaire Paty, les réseaux sociaux n’ont pas créé la haine — ils l’ont organisée et accélérée. Un incident scolaire est devenu en quelques heures un lynchage virtuel. C’est une rupture majeure. L’école transmet des valeurs, mais leur efficacité suppose une certaine cohérence avec le reste de la société.

Or les algorithmes de TikTok et consorts récompensent l’irrespect, la transgression, l’immédiateté. Tout ce que l’école tente précisément de désamorcer. Les enseignants ne font plus face seulement à leurs élèves : ils font face à des dynamiques numériques qui les dépassent et les exposent. Ce n’est plus seulement un problème scolaire. C’est un problème de société, et ce d’autant plus que nombre de politiques y participent en utilisant massivement ce support, en dépit des mises en garde répétées des services compétents. Nous sommes pleinement engagés dans la sensibilisation, la formation de nos élèves. Nous soutenons le travail de VIGINUM, y apportons notre pierre. Nous poursuivrons.

Et maintenant ?

La mort de Samuel Paty. La mort de Dominique Bernard. La mort de Mélanie G. L’attaque de Sanary-sur-Mer. Et toutes celles que nous ne citons pas, parce qu’elles n’ont pas eu de film, pas de procès médiatisé, pas de tribune nationale. Elles nous obligent, collectivement, à choisir ce que nous voulons que l’école soit.

À l’approche de l’élection présidentielle, il serait plus que temps que la question de la violence à l’école, et en dehors, soit au cœur du débat public. Pour les enseignants. Pour les élèves. Pour ce que nous voulons transmettre.

Plus que jamais, nous restons mobilisés !