Il y a des conférences qu’on écoute. Et il y a celles qui vous travaillent longtemps après. Celle qu’Olivier Zajec a tenue dans l’amphithéâtre de l’Université de Toulon, dans le cadre du cycle mensuel organisé par la FMES en partenariat avec l’université, appartient à la seconde catégorie. Non par l’effet de la pyrotechnie rhétorique mais parce qu’elle fait ce que l’on attend rarement d’une conférence sur le nucléaire : elle restitue la gravité exacte du sujet, sans verser dans une hystérie apocalyptique de tribune ni minimisation rassurante, avec la patience d’un historien qui sait d’où l’on vient et le regard d’un stratégiste qui mesure où l’on risque d’aller.

Pascal Ausseur, en introduisant l’orateur, pose le cadre avec une économie limpide : il y a des sujets omniprésents jusqu’à la chute du Mur, oubliés dans les décennies suivantes, et qui reviennent aujourd’hui « par la force des choses, qu’on le veuille ou pas ». Le nucléaire est de ceux-là. Il ajoute, avant de céder la parole, que la prochaine conférence mensuelle sera consacrée à la Turquie et au Moyen-Orient, avec Dorothée Schmid. Il y a quelque chose d’involontairement éloquent dans ce voisinage : le Moyen-Orient et le nucléaire, dans le contexte de la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran au moment où ces lignes sont écrites, sont précisément les deux fils qu’Olivier Zajec tirera ensemble en fin de conférence, lors de la session de questions, pour en faire l’un des nœuds les plus tendus de sa démonstration.

Qui est Olivier Zajec ?

Professeur des universités à Lyon 3 Jean Moulin, Olivier Zajec dirige l’Institut d’Études Stratégiques et de Défense (IESD), l’un des rares instituts universitaires français pleinement consacrés à l’étude de la stratégie et de la défense. Agrégé, docteur en histoire des relations internationales de Paris IV-Sorbonne, ancien saint-cyrien, il n’est pas le genre d’intellectuel que la complexité intimide ; il est de ceux qui en ont besoin pour penser. La FMES et l’IESD conduisent ensemble un observatoire prospectif, « Armée de Terre 2040 », ce qui place cette conférence dans une continuité de dialogue institutionnel que ceux qui ont suivi les précédentes RSMed reconnaîtront.

Son œuvre est conséquente. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore en bibliothèque, deux titres sont à retenir impérativement : Les Limites de la guerre — L’approche réaliste des conflits armés au XXIe siècle (Mare & Martin, Études Stratégiques, 2024), que j’ai déjà recommandé dans ces colonnes, et Introduction à l’analyse géopolitique — Histoire, outils, méthodes (Le Rocher, 5e édition, 2022). Ces deux livres suffisent à saisir le registre dans lequel il opère : un réalisme assez robuste pour ne pas céder aux illusions normatives, assez ouvert pour ne jamais réduire la stratégie à une équation.

C’est exactement ce registre qui gouverne cette conférence.

 

Première partie — Ce que nous avions construit : l’ordre nucléaire international et ses âges

La stratégie, d’abord

Avant d’entrer dans le sujet, Olivier Zajec pose une définition. Ce n’est pas un tic d’universitaire : c’est une mise en garde. La stratégie, dit-il en s’inscrivant dans les pas de André Beaufre, Hervé Coutau-Bégarie et Georges-Henri Soutou, c’est « la dialectique des volontés et des intelligences utilisant la force ou la menace d’emploi de la force pour régler leurs conflits. » L’accent tombe sur « dialectique », et il ne lâche pas ce mot. Ce n’est pas un affrontement de volontés ; ce serait trop simple, et le spectacle de la guerre en Iran au moment où il parle lui offre sur un plateau l’exemple du volontarisme obtu sans intelligence pour le contenir. Une vraie réussite stratégique, une vraie sortie politique d’une crise, exige les deux termes de l’équation. « Si l’intelligence ne limite pas un certain volontarisme un peu obstiné, on débouche sur des catastrophes. » Lorsque ces catastrophes touchent le nucléaire, elles « peuvent être irrattrapables. » Le mot apocalypse n’est pas utilisé par provocation. Il est utilisé parce qu’il est littéralement exact.

 

Les trois âges

Le cadre analytique central de la conférence est celui des « âges nucléaires« , dont Olivier Zajec reconnaît la paternité éditoriale à l’amiral Pierre Vandier dans un texte publié aux éditions du Rocher, dans lequel l’actuel commandant suprême de l’OTAN pour la Transformation — alors chef de la Marine nationale — tentait de définir ce qu’il appelait le troisième âge du nucléaire. Ce cadre en trois temps structure toute la démonstration.

Le premier âge couvre 1945-1991. Il naît à Hiroshima, non pas encore dans la conscience de ce qu’on tient entre les mains mais dans celle d’une arme plus puissante que les autres, une bombe simplement plus efficace, dont on espère qu’elle forcera la capitulation japonaise. Ce qui caractérise la première période de ce premier âge, c’est précisément cette intégration banale du nucléaire dans les arsenaux, jusqu’au niveau de la compagnie d’infanterie. L’OTAN compense sa faiblesse conventionnelle face à la masse soviétique avec des obus atomiques déployés sur le terrain d’exercice. « More bang for the buck« , résume la doctrine américaine d’alors. Plus de destruction pour le même prix.

La prise de conscience vient ensuite, progressivement, à mesure que les technologies de fission cèdent la place à celles de fusion et que les arsenaux atteignent des puissances qui rendent l’idée même d’utilisation opérationnelle absurde. « L’homme a dans les mains la capacité de déclencher l’apocalypse. Cette perspective reconfigure entièrement la nature humaine de la stratégie. » Ce basculement a une date, qu’Olivier Zajec assume comme simplification consentie : 1962. Cuba.

 

Cuba comme accélérateur pédagogique

On croit connaître la crise de Cuba. On en retient généralement la victoire de Kennedy, le recul soviétique, la résistance du jeune président patricien face à l’adversaire communiste. Olivier Zajec défait méthodiquement ce récit. « Cuba, c’est d’abord un moment pédagogique, un accélérateur pédagogique dans la capacité pour la société internationale à comprendre ce qu’elle a entre les mains. » Ce qui est intéressant à Cuba, c’est la vie intérieure de la crise, les débats au sein de l’ExComm, le comité restreint mis en place par Kennedy dès le premier jour, la tension entre deux logiques radicalement incompatibles de l’action stratégique.

Du côté américain, la figure dominante est Curtis LeMay, chef d’état-major de l’Air Force, bâtisseur du Strategic Air Command, vétéran des bombardements stratégiques de la Seconde Guerre mondiale.

 

Pour LeMay, la réponse est évidente et immédiate : il faut envahir Cuba. Les plans sont prêts. La fenêtre d’action est ouverte. Kennedy, de son côté, pose d’emblée une question qui n’est pas celle de ses généraux. Sa première question dans l’ExComm n’est pas « comment allons-nous faire face ?« , c’est « pourquoi les Russes ont-ils fait ça ? » C’est la question d’un politique — au sens fort, pas électoral — de quelqu’un qui veut comprendre la logique de l’adversaire avant d’y répondre.

 

Treize Jours : quand le cinéma rend visible ce que les manuels ne voient pas

 

C’est à ce moment qu’Olivier Zajec fait un geste qui mérite d’être noté pour notre usage pédagogique : il projette une séquence du film Treize Jours (Roger Donaldson, 2000, avec Kevin Costner dans le rôle de Kenneth O’Donnell, conseiller de Kennedy). Le film reconstruit cette scène d’affrontement entre un amiral et Robert McNamara, secrétaire à la Défense, à bord d’un bâtiment américain en charge du blocus naval. L’amiral fait tirer des coups de semonce sur un cargo soviétique qui refuse de stopper. McNamara intervient, exige un cessez-le-feu, s’entend répondre que le navire suit les règles d’interception approuvées par le président, que « tirer au-dessus d’un navire » n’est pas « tirer sur un navire« . La scène culmine sur la réplique de McNamara, adressée à l’amiral : « Vous ne comprenez rien. Rien du tout. Ce n’est pas un blocus. C’est un langage. Un nouveau vocabulaire d’un genre que le monde ne connaît pas encore. C’est le président Kennedy qui communique avec le premier secrétaire Khrouchtchev.« 

Cette réplique concentre, en quelques secondes de fiction historiquement fidèle, le basculement conceptuel que toute la première partie de la conférence s’efforce de décrire. Dans un contexte conventionnel, les militaires sont les stratèges de première ligne : ils déroulent un plan, ils manœuvrent, ils dialoguent de manière coercitive avec l’ennemi. Dans un contexte nucléaire, dès lors que les conséquences potentielles d’une escalade menacent l’existence même des nations, c’est le responsable politique qui devient le stratège de première ligne, parce que l’enjeu dépasse infiniment la logique tactique. « L’arme nucléaire exige, étant donné le niveau de responsabilité en termes conséquentialistes, un dialogue direct entre des responsables civils comptables du destin d’un pays. » Le « téléphone rouge » (qui n’est ni rouge ni un téléphone mais une ligne télégraphique directe entre Washington et Moscou) naît précisément de la conscience que la dissuasion, ce ne sont pas d’abord des bombes, c’est d’abord un échange de signaux, une dialectique cognitive entre deux intelligences qui doivent se comprendre avant de se menacer.

L’histoire secrète de Cuba que les archives ont depuis révélée renforce ce propos. Le 27 octobre 1962, Fidel Castro écrit à Khrouchtchev pour lui demander de frapper en premier : « L’Union soviétique ne doit jamais permettre que les impérialistes lancent une première frappe nucléaire contre elle. Ce serait le moyen d’éliminer ce danger pour toujours dans un acte de légitime défense. » La réponse de Khrouchtchev est d’une clarté qui tranche avec l’image du secrétaire général belliqueux qu’on retient souvent : « Vous proposez que nous soyons les premiers à lancer une frappe nucléaire. Vous comprenez ? Ce serait le début d’une guerre thermonucléaire mondiale. Je trouve votre proposition erronée. Nous luttons contre l’impérialisme, non pas pour mourir, mais pour perdre le moins possible et plus tard gagner davantage. » C’est la « vertu rationalisante de l’atome » dont parle le général Lucien Poirier, ce grand penseur français de la dissuasion: l’arme nucléaire, précisément parce qu’elle ouvre sur l’abîme, contraint ceux qui la détiennent à une forme de raison qu’ils n’auraient peut-être pas autrement.

 

La construction de l’ordre : McGeorge Bundy et l’architecture des traités

Dans les années qui suivent Cuba, ce sont les conseillers du monde réel, pas les stratèges des think-tanks, qui tirent les leçons. Olivier Zajec convoque McGeorge Bundy, conseiller à la sécurité nationale de Kennedy puis de Johnson, auteur d’une réflexion restée célèbre de 1969 (l’essai « To Cap the Volcano« , Foreign Affairs) sur la déconnexion entre les analyses d’état-major qui empilent les millions de morts dans des tableaux Excel sans voir le monde réel, et les dirigeants politiques qui ont la charge d’habiter ce monde réel. Bundy écrit qu’une décision qui conduirait ne serait-ce qu’à une seule bombe à hydrogène sur une ville de son propre pays serait « une erreur catastrophique« , que dix bombes sur dix villes seraient « un désastre sans précédent », que cent bombes sur cent villes seraient « impensables« . « Il faut revenir à chaque fois aux conséquences« , souligne le professeur en citant Bundy. Ce retour permanent aux conséquences concrètes, humaines, politiques, du nucléaire, refus radical de réduire la stratégie à une équation, est la condition intellectuelle de tout l’édifice qui va suivre.

Cet édifice, c’est l’architecture de contrôle et de maîtrise des armements. Le Traité de Non-Prolifération (TNP) en 1968, cosigné par les États-Unis et l’URSS qui en sont les moteurs, deux adversaires qui s’entendent pour fermer la porte derrière eux. Le traité FNI de 1987, qui élimine pour la première fois toute une catégorie de missiles, entre 500 et 5 500 kilomètres de portée, de part et d’autre. Les accords START, puis New START signé en 2010 entre Obama et Medvedev, le futur faucon de la guerre d’Ukraine, dans un moment qui paraît aujourd’hui appartenir à la préhistoire : « Chacune des parties s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements et au désarmement général complet. » Ce texte a été signé. Il existe. Il est cité avec une gravité particulière, celle qui mesure l’écart entre ce moment et celui où nous nous trouvons aujourd’hui.

 

Le deuxième âge et le tabou nucléaire

Le deuxième âge (1991-2014) est l’âge du décrochage progressif des arsenaux, de la convergence normative, de ce qu’on nomme le tabou nucléaire. Deux figures théoriques majeures encadrent cette période dans la démonstration d’Olivier Zajec. Thomas Schelling d’abord, économiste, stratégiste, prix Nobel 2005, architecte de la théorie des jeux appliquée à la stratégie nucléaire qui formule ce qui reste peut-être la phrase la plus puissante sur le nucléaire de l’après-guerre froide : « L‘événement le plus spectaculaire du dernier demi-siècle est un événement qui ne s’est pas produit. » Soixante ans sans explosion nucléaire en opération. Non pas par miracle aveugle, mais par construction laborieuse d’une compréhension partagée des conséquences.

Nina Tannenwald, politiste constructiviste, complète ce tableau avec son ouvrage de 2007 sur le tabou nucléaire, une notion qui va plus loin que la dissuasion rationnelle. Pour Tannenwald, il existe désormais une « prohibition de facto contre l’emploi en premier des armes nucléaires » qui n’est pas seulement une peur de l’apocalypse mais une conviction morale. « Hiroshima n’est pas un événement historique, c’est quasiment un événement cosmique. » Le tabou nucléaire, dit Olivier Zajec en paraphrasant Tannenwald, n’est pas le comportement lui-même, mais « la croyance normative concernant ce comportement. »

 

 

C’est une norme intersubjective — ce que pense la société internationale de l’usage du nucléaire, indépendamment de ce qu’en calculent les stratèges — et c’est précisément cette norme qui structure le deuxième âge. Un âge où les arsenaux américain et russe sont réduits respectivement de plus de 50 % pour les armes stratégiques et de 80 % pour les tactiques, où les budgets nucléaires s’effondrent de 70 %, où les journaux peuvent disserter sur la baisse du nombre d’armes nucléaires dans le monde.  C’est la dernière fois que ces analyses optimistes ont été possible.

 

Deuxième partie — Ce que nous sommes en train de perdre : les caractéristiques de la crise actuelle

2014, le moment de bascule

Olivier Zajec assume le risque de toute périodisation : celle-ci est réductrice, mais elle est juste. « Pour moi, il y a un avant et un après Crimée, de ce point de vue nucléaire. » La saisie de la péninsule en 2014 inaugure ce qu’il nomme la « sanctuarisation agressive » — notion centrale du troisième âge. Le mécanisme est le suivant : un État doté de l’arme nucléaire saisit conventionnellement le territoire d’un voisin, puis déclare ce gain couvert par son parapluie nucléaire, pariant que l’adversaire ne risquera pas une guerre thermonucléaire pour un enjeu territorial limité. C’est exactement ce que fait la Russie en août 2014, lorsque Poutine déclare publiquement que la Russie est « l’une des plus grandes puissances nucléaires« , formulation dont il faut souligner l’étrangeté, puisque tout le monde le sait et qu’on n’a précisément pas besoin de le dire dans le monde d’avant. « Dans le nucléaire, plus on parle et moins on a de crédibilité. Quand on parle, on le fait en pondérant chaque mot, chaque virgule, chaque phrase. » Cette fréquence croissante des signalements nucléaires russes est le symptôme d’un glissement hors du deuxième âge.

 

Le vide dissuasif et le retour des armes tactiques

Avec l’arrivée de Donald Trump et la Nuclear Posture Review de 2018, le glissement s’accélère. La NPR 2018 rouvre officiellement la question des armes nucléaires tactiques de faible puissance, de portée relative comme réponse à ce que Kissinger avait identifié dès 1957 dans Nuclear Weapons and Foreign Policy sous le nom de « dilemme entre Armageddon et la défaite sans guerre« . Le diagnostic kissingerien est d’une rigueur implacable : si vous ne disposez que d’arsenaux stratégiques capables de tout détruire, vous êtes pris entre deux impossibilités. Pour des enjeux suffisamment graves, votre menace d’y recourir n’est pas crédible — vous ne déclencherez pas l’apocalypse pour défendre un allié mineur. Votre adversaire le sait. La dissuasion a un vide. Combler ce vide avec des armes nucléaires « proportionnées », utilisables sans déclencher l’escalade finale, serait restaurer la crédibilité de la menace pour les enjeux intermédiaires.

L’argument est séduisant. Olivier Zajec montre pourquoi il est dangereux, et il le fait en convoquant la figure la moins attendue d’un tel débat : un stratège indien. Shyam Saran, ancien diplomate et analyste de la doctrine nucléaire indienne, écrit en 2013 une réponse aux partisans pakistanais de la dissuasion tactique dont la clarté est redoutable : « La catégorisation des armes nucléaires qui serait employée pour attaquer l’Inde, soit stratégique, soit tactique, n’a aucune signification du point de vue de l’Inde. Une arme nucléaire ‘limitée’ est une contradiction dans les termes. Tout échange nucléaire, quelle que soit sa puissance, une fois entamé, escaladerait rapidement et inéluctablement au niveau stratégique. » La logique est imparable : pour les Pakistanais, l’arme tactique est un outil de dialogue dissuasif, une ouverture de négociation sur le champ de bataille. Pour les Indiens, il n’y a pas de dialogue — il y a un Rubicon. En matière nucléaire, « l’important, ce n’est pas le T de tactique, c’est le N de nucléaire. » Une fois ce N franchi, l’escalade n’est plus maîtrisable.

 

Ukraine 2022, ou l’héritage de Cuba

Il y a dans la gestion américaine du début de la guerre d’Ukraine quelque chose que l’universitaire désigne explicitement comme « l’héritage de Cuba. » Biden, en 2022, s’emporte avec une fermeté qui tranche avec l’image qu’on en gardera : « L’idée que nous allons envoyer des capacités offensives, des pilotes américains… Arrêtez. Soyez responsables. Vous voulez aider l’Ukraine ? Moi aussi. Mais ça s’appellerait la Troisième Guerre mondiale. » Derrière cette déclaration d’apparence émotionnelle, il y a la mécanique froide que Robert Jervis a formalisée dans ses travaux sur l’économie comportementale appliquée au nucléaire : « Le joueur nucléaire est beaucoup plus sensible aux pertes qu’aux gains. » C’est quand un État doté se retrouve sur le reculoir, à proximité de son sanctuaire national, que le risque d’utilisation nucléaire est maximal. Olivier Zajec est direct là-dessus : « C’était Cuba et c’était l’Ukraine aussi, entre fin 2022 et début 2023. » La frontière la plus dangereuse de l’histoire récente s’est jouée là, sans que nos télévisions en aient tenu le compte avec la précision qu’elle méritait.

La continuité entre Trump et Biden sur le nucléaire que le chercheur souligne avec une insistance qui mérite attention n’est pas un accident ou une révélation médiatique : c’est le signe que le glissement d’époque a été enregistré indépendamment des alternances politiques. Biden avait promis de réintroduire le « sole purpose« , doctrine selon laquelle les armes nucléaires ne servent qu’à dissuader d’autres armes nucléaires. Il y a renoncé. La NPR de son administration reproduit pour l’essentiel la logique de celle de Trump. On a changé d’époque, pas de président.

 

La Chine, priorité absolue

Le troisième joueur qui reconfigure l’ordre est la Chine, et Olivier Zajec est catégorique sur ce point : pour les Américains, la Russie est un risque, la Chine est une menace. La Russie, avec quatre ans de guerre, n’a pas réussi à franchir le Dniepr. Elle n’en aura pas le temps. Mais la Chine, elle, a potentiellement les moyens d’établir une hégémonie régionale dans le Pacifique Ouest ce qui touche directement aux intérêts américains existentiels. La montée en puissance quantitative de l’arsenal chinois (estimé aujourd’hui à 600 têtes, avec une trajectoire vers 1 000) transforme la bipolarité de la guerre froide en tripolarité, rendant caducs tous les formats de contrôle des armements construits pour deux joueurs. C’est cette réalité, plus que l’Ukraine, qui structure la pensée stratégique américaine profonde, celle de ses documents officiels, National Defense Strategy, Nuclear Posture Review,  et de ses architectes, au premier rang desquels Elbridge Colby dont Olivier Zajec cite la pensée stratégique de 2021 comme référence de l’équipe Trump actuelle.

 

Troisième partie — Ce qui nous attend : perspectives politiques, stratégiques et militaires

La prolifération verticale et l’angoisse des non-dotés

Le mécanisme décrit ici est d’une logique implacable : quand les États qui ont déjà la bombe l’améliorent et l’augmentent au nom d’un monde devenu plus dangereux, que doivent penser les États qui ne l’ont pas ? L’argument qui justifie la prolifération verticale justifie a fortiori l’aspiration à la prolifération horizontale. « Mettez-vous à la place de la Corée du Sud, du Japon, de la Pologne, de l’Allemagne. » Ce n’est pas un exercice théorique. Le débat nucléaire en Allemagne — inexistant il y a dix ans, Zajec le dit avec l’étonnement sincère d’un chercheur qui avait demandé à un étudiant de travailler sur ce sujet il y a sept ans et s’était entendu répondre « il n’y a rien à dire, personne n’en parle » — est aujourd’hui un vrai débat public. Ce basculement générationnel et géopolitique est l’un des signaux les plus sérieux du troisième âge.

 

Kenneth Waltz, l’Iran et la tentation de l’argument impossible

En 2012, un article paru dans Foreign Affairs signé Kenneth Waltz, l’un des grands théoriciens du réalisme en relations internationales, père de la célèbre formule « more may be better » sur la prolifération provoque un scandale intellectuel aux États-Unis. Son argument : l’Iran avec la bombe ne déstabiliserait pas le Moyen-Orient, il l’équilibrerait. Israël ne serait plus le seul État nucléaire de la région, les Iraniens se sentiraient en sécurité, la dissuasion mutuelle fonctionnerait. « Personne n’est assez stupide pour penser qu’il pourrait se sortir avec un avantage d’une confrontation nucléaire. » La vertu rationalisante de l’atome, une fois de plus.

Olivier Zajec présente l’argument avec honnêteté intellectuelle « il était allé au bout d’une logique » avant d’en montrer les limites pratiques que personne n’a achetées : si l’Iran passe le seuil, l’Arabie Saoudite suit, la Turquie s’interroge, des candidatures régionales s’accumulent. Le premier sortant du TNP qui ne sera pas traité comme un paria isolé — ce fut le cas de la Corée du Nord, contenue dans une forme de quarantaine diplomatique — mais comme le premier d’une série, entraîne tous les autres. « Le premier qui sort du TNP va cette fois-ci entraîner d’autres. » La cascade horizontale qui s’ouvrirait alors dépasserait toute capacité de gestion normative.

 

Emmanuel Macron à l’Île Longue : l’équilibriste

Le 2 mars 2026, Emmanuel Macron prononce à Brest — à l’Île Longue, base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins un discours sur la dissuasion française que le spécialiste analyse comme un « numéro d’équilibriste » entre deux exigences contradictoires. D’un côté, la réputation de la France comme gardien responsable de la norme de non-prolifération : seul membre du P5 à ne pas avoir augmenté quantitativement son arsenal, à avoir démantelé sa composante terrestre, à ne pas avoir repris les essais nucléaires. Une position exemplaire qui donne du poids à la France dans les forums multilatéraux, à commencer par la Conférence de révision du TNP qui se tient précisément ce mois-ci en Afrique. De l’autre côté, la crédibilité opérationnelle d’une dissuasion dans un contexte stratégique où les « piliers de l’ordre international vacillent » — pour reprendre l’expression d’Olivier Zajec — et où ne pas adapter sa posture serait ne pas être pris au sérieux.

 

 

La scénographie du discours est elle-même un énoncé stratégique : l’arrivée en avion présidentiel escorté par quatre Rafales au-dessus du Mont-Saint-Michel, c’est « l’autonomie stratégique française » rendue visible, « l’indépendance nationale avec la verticalité décisionnelle de celui qui tient l’arsenal atomique. » Macron parle de « la cathédrale de notre souveraineté. » Olivier Zajec décortique l’architecture conceptuelle du discours : autonomie stratégique, indépendance politique, souveraineté juridique — trois niveaux d’un même édifice dont la dissuasion est la clef de voûte. Et la « dissuasion avancée » présentée comme nouvelle n’est, à y regarder de près, que « l’actualisation des virtualités déjà contenues » dans le discours de l’École de Guerre de février 2020.

Ce discours arrive cependant au moment où la France risque de se voir reprocher par les États non dotés une contradiction entre sa posture de « gardien responsable » et l’évolution de sa doctrine. « On peut nous faire le reproche d’être en porte-à-faux par rapport à la norme de non-prolifération. » Le débat à la Conférence du TNP sera, prédit le professeur, d’une intensité particulière.

Sur la prolifération elle-même, c’est le refus du catastrophisme facile. « Ceux qui disent que dans deux ans il y a une prolifération nucléaire en Europe exagèrent largement. » Personne n’a intérêt à une prolifération horizontale non contrôlée — ni la Chine, ni les États-Unis, ni la Russie, ni la France. Les États qui ont déjà l’arme veulent refermer la porte derrière eux. Le Groupe des plans nucléaires de l’OTAN (NPG), décrit comme une « poupée gigogne cachée à l’intérieur du TNP« , est précisément la réponse institutionnelle inventée pour rassurer les Européens et les empêcher de proliférer tout en restant dans le cadre du traité.

 

Cartographie des références : les auteurs que cite Zajec

Une conférence de cette densité dessine une bibliothèque. En voici les entrées principales, telles qu’elles apparaissent dans le raisonnement — non comme des décorations érudites mais comme des outils de pensée.

Pierre Vandier (La dissuasion au troisième âge du nucléaire, Le Rocher, 2018) — Amiral, actuel commandant suprême de l’OTAN pour la Transformation, ancien chef de la Marine. Son cadre des « trois âges nucléaires » structure toute la conférence.

McGeorge Bundy — Conseiller à la sécurité nationale de Kennedy et Johnson, auteur de « To Cap the Volcano » (Foreign Affairs, 1969), réflexion fondatrice sur la déconnexion entre les stratèges de cabinet et la réalité politique du nucléaire.

Henry Kissinger (Nuclear Weapons and Foreign Policy, 1957) — Identifie dès 1957 le « dilemme entre Armageddon et la défaite sans guerre » : l’impossibilité de menacer crédiblement d’une destruction totale pour des enjeux limités crée un vide dissuasif que les armes tactiques sont supposées combler.

Thomas Schelling — Économiste, Nobel 2005, théoricien des jeux appliqués à la stratégie nucléaire. Formule la phrase la plus frappante de toute la conférence : « L’événement le plus spectaculaire du dernier demi-siècle est un événement qui ne s’est pas produit. » Auteur notamment de The Strategy of Conflict (1960) et Arms and Influence (1966).

Nina Tannenwald (The Nuclear Taboo, Cambridge University Press, 2007) — Politiste constructiviste. Théorise le tabou nucléaire comme norme morale intersubjective, au-delà du simple calcul rationnel : non pas « je ne peux pas » mais « on ne fait pas ça. »

Lucien Poirier — Général français, théoricien systémique de la dissuasion, inventeur de la notion de « vertu rationalisante de l’atome » : la possession du nucléaire contraint à une forme de raison politique que les acteurs n’auraient peut-être pas autrement.

Kenneth Waltz — Père du réalisme néo-structural en relations internationales, auteur de la formule « more may be better » sur la prolifération. Son article de 2012 dans Foreign Affairs (« Why Iran Should Get the Bomb ») illustre la limite de la logique purement dissuasive appliquée au Moyen-Orient.

Robert Jervis — Politiste américain, spécialiste de psychologie des crises nucléaires. Sa contribution essentielle ici : « le joueur nucléaire est beaucoup plus sensible aux pertes qu’aux gains » — ce qui rend particulièrement dangereuse la situation d’un État nucléaire acculé sur son propre sanctuaire.

Shyam Saran — Ancien diplomate indien, stratégiste. Sa réponse de 2013 aux partisans de la distinction tactique/stratégique (« l’important, ce n’est pas le T, c’est le N ») est l’un des arguments les plus nets de la conférence contre la croyance en une escalade contrôlable.

Martin Sherwin (Gambling with Armageddon, Knopf, 2020) — Historien américain, auteur de la monographie la plus récente et la plus complète sur la crise de Cuba. Ouvrage incontournable pour quiconque veut aller au-delà du récit mythologique.

 

Ce que cette conférence nous donne

Il y a une question qu’on finit toujours par se poser, après une conférence de cette qualité, qui est la question des absents. Nos élèves. Ceux qui passeront le baccalauréat en HGGSP dans quelques semaines et dont une grande partie n’a jamais vraiment entendu parler du nucléaire autrement qu’en termes de catastrophes naturelles, Tchernobyl, Fukushima, ou de menaces lointaines et abstraites. C’est une génération qui a grandi dans le silence post-guerre froide sur le fait nucléaire, une génération pour qui la bombe est, au mieux, une relique d’une époque que l’histoire avait déclaré fermée. Ce n’est plus vrai. Ça ne l’était peut-être jamais tout à fait.

Olivier Zajec construit en une heure et demie une grammaire. Pas un catalogue de faits, pas une liste d’arsenaux, mais un système de compréhension qui permet de lire les signaux dans leur vrai registre. Comprendre pourquoi Poutine mentionne le nucléaire en 2014 et en 2022 — et en quoi ces deux mentions ne sont pas équivalentes. Comprendre pourquoi la distinction entre arme tactique et arme stratégique est une illusion dangereuse. Comprendre pourquoi l’abandon du New START n’est pas un détail diplomatique mais un séisme de l’architecture mondiale. Comprendre pourquoi le discours de Emmanuel Macron à l’Île Longue est une prise de position géopolitique d’une complexité que les chaînes d’information en continu ont à peine effleurée.

Cette grammaire est exactement ce que nos programmes d’HGGSP demandent, notamment dans les thématiques consacrées aux relations internationales, à la puissance, à la sécurité collective, tant en Première qu’en Terminale. Elle est également ce que nos cours d’histoire, la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, les crises de décolonisation, préparent sans toujours fournir les outils pour aller au-delà de la narration événementielle.

La séquence sur Treize Jours est, à elle seule, un format exploitable en classe : la scène McNamara/amiral tient en quelques minutes, elle est précise, elle est fidèle aux archives, et elle pose mieux que n’importe quel manuel la question du rapport entre logique militaire et logique politique dans une crise nucléaire. Que l’on soit professeur d’histoire ou de géopolitique, cette entrée par le cinéma est un cadeau pédagogique.

Nous sommes, collectivement, des professeurs d’une époque qui ne ressemble plus à celle dans laquelle notre propre formation s’est construite. La question nucléaire a disparu de nos imaginaires pédagogiques au moment même où elle disparaissait de l’agenda stratégique mondial et elle revient, comme Olivier Zajec le dit avec l’élégante sobriété de ceux qui n’ont pas besoin de forcer le ton, « par la force des choses. » (Ré)introduire dans nos classes la grammaire de la dissuasion, le vocabulaire des âges nucléaires, la généalogie des traités et leur désagrégation actuelle, n’est pas ajouter un sujet supplémentaire à des programmes déjà chargés. C’est restituer à nos élèves la capacité de lire le monde dans lequel ils vivent.

Cette conférence le permet. Il fallait la partager.

Pour aller plus loin : Olivier Zajec, La scène antimissile eurasiatique — Notes de recherche IESD. L’illusion d’une prolifération nucléaire « amicale » en Europe – Collection pensée stratégique, IESD.

Voir aussi l’article de compte-rendu de la table ronde RSMed 2024, « Évolution des conflits : enjeux et défis pour l’armée de terre« , avec Olivier Zajec, le Général Baratz et Héloïse Fayet.