Carte blanche aux éditions Karthala

A partir de recherches historiques originales, ancrées dans les espaces atlantiques et l’océan indien, cette table ronde propose des matériaux et une réflexion transnationale pour aborder de manière incarnée des parcours de vie d’hommes et de femmes esclavisés, déployant leur agentivité pour recouvrer la liberté, et avec une attention particulière portée au travail des femmes esclaves ou devenues libres.

Ces travaux mobilisant le point de vue trop souvent minoré des hommes et des femmes esclavisés, constituent autant de ressources pour aborder l’enseignement des traites, des esclavages, de leurs abolitions et de leurs héritages, de façon novatrice et répondant à une forte demande sociale, dans le cadre de programmes et de pratiques scolaires, qui seront abordés à une échelle internationale et mettant en connexion l’Afrique, les Amériques et l’Europe.

Intervenants : Marie-Albane De Suremain, maîtresse de conférences UPEC-INSPE, Eric Mesnard, Formateur UPEC-INSPE

Modérateurs : Jean HÉBRARD, historien EHESS

Du fait de la COVID Jean-Pierre Le Glaunec1, Professeur à l’Université de Sherbrooke (Canada) et Sue Peabody2 chargée de la chaire Meyer en arts libéraux et histoire à l’université d’État du Washington aux États-Unis étaient absents.

Cette séance a commencé par un rapide hommage à un grand spécialiste de la question Marcel Dorigny, récemment décédé.

Jean Hébrard présente un site ressource Le marronnage dans le monde atlantique : sources et trajectoires de vie : Initiative portée par le Groupe d’histoire de l’Atlantique Français (FRQSC) en collaboration avec le projet « SHADD Biography Project: Testimonies of West Africans from the Era of the Slave Trade » (CRSH) , « Le marronnage dans le monde atlantique » vise à décloisonner les archives de l’esclavage. En ligne depuis 2009, cette plateforme permet d’interroger un corpus inédit et évolutif composé de plus de 20 000 documents3 portant sur l’une des principales formes de résistance à l’esclavage.

Esclaves mais résistants

Cette carte blanche invite à la présentation de l’ouvrage, en l’absence de l’auteur présenté par Eric Mesnard, Esclaves mais résistants. Dans le monde des annonces pour esclaves en fuite, Louisiane, Jamaïque et Caroline du Sud, 1801-1815, avec en introduction, un point sur l’historiographie notamment anglo-saxonne. Cette étude qui s’inscrit dans les travaux d’Arlette Farge.

Au cours de la période on assiste à une croissance du nombre d’esclaves en relation avec le recul de la culture du sucre à Saint-Domingue, pour la Caroline du Sud avec l’expansion de la culture du coton.

L’arme des faibles : la fuite, les esclaves marrons sont certes maîtres de leur temps mais ne peuvent s’échapper réellement notamment sur les îles, une fuite limitée.

Que trouve-t-on dans les textes : peu de récits mais des textes courts issus des petites annonces pour obtenir la capture de l’esclave en fuite ou la récupération d’un esclave capturé mais non identifié, qui décrivent brièvement l’esclave.
L’analyse de ces textes révèle l’univers mental des maîtres, ils disent quelque chose sur la race par une approche désincarnée des esclaves. Ce sont des éléments pour connaître ceux qui n’ont pas accès à la parole. Quand plusieurs annoncent concernent la même personne on peut tenter de reconstituer son parcours.

Que pouvait signifier l’acte de fuite ?

Quel était l’espoir notamment pour les nouveaux débarqués, ceux qu’on appelle les Bossales aux Antilles ? Ils étaient les plus nombreux mais aussi ceux dont la fuite était un échec.

L’étude a permis en réalisant une fiche pour chaque esclave étudié de définir des profils. A partir de ces sources on peut proposer un petit corpus aux élèves dès le cycle 3.

Les enfants de Madelaine

L’ouvrage de Sue Peabody, Les enfants de Madeleine. Famille, liberté, secrets et mensonges dans les colonies françaises de l’océan indien4

est présenté par Marie-Albane De Suremain. Le propos ici était la reconstitution de l’histoire l’esclave et de son combat pour faire reconnaître ses droits d’homme libre car né d’une mère affranchie. Le point de départ pour l’historienne, sa rencontre avec ce personnage est la consultation à la BNF du mémoire de son avocat lors du procès de 1843. Il est également un héros populaire à la Réunion5 et souvent représenté6, ce sont alors des oeuvres d’imagination car il n’existe pas de portrait de Furcy.

Cet homme ne serait pas devenu libre sans les femmes, sa mère, ses sœurs qui l’ont soutenu dans son combat. Sa mère Madeleine, esclave domestique à Chandernagor puis à Bourbon est amenée en France. Elle a trois enfants d’après les registres de baptêmes, sans doute enfants du maître, à sa mort la veuve affranchie l’une des filles puis Madeleine. La vie quotidienne des femmes sous l’esclavage, est dure même pour les domestiques, elles sont toujours sous la domination masculine notamment pour leur fonction reproductrice. Comment résiste, il y a peu de révoltes et durement réprimées (1811). La résistance passive des femmes est décrite.

Furcy va lutter un quart de siècle pour faire reconnaître sa liberté.


Que veut dire libre au XIXe siècle ?

C’est la possibilité de fonder une famille reconnue, de devenir commerçant, de léguer ses biens et de posséder des esclaves. Si le parcours juridique de Furcy est intéressant, l’autrice a mis en valeur le rôle des femmes. Elle explicite le choix par Furcy de son patronyme : Madeleine, le prénom de sa mère car c’est son seul repaire d’origine, c’est une pratique « classique » dans l’empire français.

Enseigner les traites, les esclavages, les abolitions et leurs héritages

Cet ouvrage collectif, dirigé par Marie-Alabane de Surmain et Eric Mesnard a été publié en janvier dernier. Il présente un tour d’horizon international des programmes scolaires et des pratiques pédagogiques de l’école élémentaire au lycée. Trois entrées : Enseigner une question vive, une question d’histoire globale, faire dialoguer pratiques enseignantes et recherche

Ont été abordés des exemples de pratiques de classes à retrouver dans l’ouvrage, la place dans les programmes et les manuels et la question des mémoires et représentations, les enjeux didactiques et sociaux.

Source : les témoignages autobiographiques

Ce sont souvent des témoignages à charge contre la traite. Les auteurs se présentent comme parlant au nom d’une communauté assignée au silence. Jusqu’où peut-on mettre à distance ? Comment éviter le pathos ?

Ces témoignages sont importants car des incarnations de femmes et d’hommes invisibles à l’époque. Une manière d’aborder la complexité de la société esclavagiste Toussaint Louverture comme Furcy ont été propriétaires d’esclaves.

Il y a nécessité de critiquer les stéréotypes hérités de la période coloniale. La présentation d’un parcours de vie, d’un récit de vie ouvre la réflexion sur leur invisibilisation.

Le livre présente un article d’Ibrahima Seck sur l’enseignement de la traite en Afrique et la difficulté de montrer le rôle des élites africaines.

Dans les programmes

Ce sont surtout les programmes de lycée pro qui font une place à ses questions (révolution haïtienne) mais avec si peu d’heures…

Une partie de l’ouvrage développe des exemples d’études pluridisciplinaires (une idée originale à partir du timbre-poste).

Conclusion

La connaissance historique crée un commun, l’histoire est émancipatrice.

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1Il est l’auteur en 2021 de Esclaves mais résistants. Dans le monde des annonces pour esclaves en fuite, Louisiane, Jamaïque et Caroline du Sud, 1801-1815 (Karthala) , d’un essai Une arme blanche. La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néo-conservateur (Montréal, Lux, 2020) mais aussi de L’armée indigène – la défaite de Napoléon en Haïti, Lux, 2021

2Elle est spécialiste de l’esclavage dans l’Empire colonial français, notamment à l’île Bourbon. Elle est l’autrice, avec Pierre H. Boulle de Le droit des Noirs en France au temps de l’esclavage, Textes choisis et commentés, L’Harmattan, 2014

3Plus de 15 639 annonces de fuite qui concernent environ 18 000 hommes et 4 000 femmes

4Karthala, 2019 – Une recension de la version anglaise est disponible

5Un roman de Mohammed Aissaoui lui rend hommage : L’affaire de l’esclave Furcy (Gallimard , folio, 2011)

6Une exposition lui a été consacrée au Musée historique de Villèle ( 10 décembre 2019 – 30 novembre 2020) L’étrange histoire de Furcy Madeleine, 1786-1856 dossier pédagogique