« Longtemps délaissées par les chercheurs, les dernières années du règne de Louis XIV furent un riche laboratoire politique pour penser une souveraineté différente de celle incarnée par ce « Grand Roi ». Dans le cadre du programme de seconde, il s’agit donc de démontrer l’amorce durant cette période d’une manière originale de gouverner qui tranche avec la vision souvent réductrice de l’État absolu. »

 

Intervenants : Stéphane Guerre, professeur agrégé d’histoire, docteur en histoire moderne, spécialiste de Nicolas Desmarets, sur lequel il a fait sa thèse en 2019

Alexandre Dupilet, docteur en histoire moderne. Il a travaillé sur la régence, et a récemment publié une biographie sur le régent Philippe d’Orléans.

Joël Cornette, annoncé est absent en raison du contexte sanitaire.

Modératrice : Johanna Bazard, professeure de Khâgne à Lille.

 

Expression « les années de misère » 

Le choix de ce titre est lié à l’ouvrage de Marcel Lachiver en 1991, Les années de misère : la famine au temps du Grand Roi : / débat : Louis XIV.

Il s’agit dans cet ouvrage de réinitier une histoire sociale. Il conteste l’historiographie glorieuse. Ce qui l’intéresse, c’est l’acteur collectif, le peuple. Cet ouvrage est important car il essayer d’estimer le nombre de morts de cette fin de règne crépusculaire où des difficultés se succèdent. L’ouvrage débute sur 1693, un des événements les plus dramatiques sur le plan démographique. En plus, il cherche à faire l’histoire du climat pour expliquer les famines.

Il y a aussi des problèmes financiers, militaires …

 

Le livre de Marcel Lachiver est encore trouvable facilement. Ce qui est surprenant, c’est qu’il dépasse le règne de Louis XIV pour enchaîner sur la Régence : il montre que la misère ne s’arrête pas en 1715. On n’est plus sur les grandes crises de fin de règne de 1693 et 1709, mais on a encore des années compliquées. Les prix continuent d’augmenter, les épidémies continuent également …

 

Y-a-t-il des années de paroxysme ?

Oui, 1693 et 1709.

1693, la pire crise démographique de l’Ancien-Régime 

un été pourri en 1692, les récoltes sont gênées par des pluies torrentielles, les blés sont abîmés (champignons). Cela lance un cycle d’une énorme disette, et même une famine dans certains lieux du royaume : Marcel Lachiver estime que sur les années 1693-1694, il y a un surplus d’1,3 million de morts ! (c’est l’équivalent des morts français pour la Guerre de 1914-1918, alors que la France était beaucoup moins peuplée qu’aujourd’hui). Il estime que pour la seule année 1693, il y a 20% de morts sur le total de la population adulte du royaume. C’est la pire crise démographique de l’histoire de de l’Ancien régime.

De ce point de vue, 1709 est moins grave.

1709, le grand hiver

un contexte militaire déplorable, celui de la guerre de succession d’Espagne. A partir de juillet 1708, les choses se passent très mal. La ceinture de fer de Vauban est enfoncée par les ennemis. En plus de ces difficultés militaires s’ajoute une banqueroute financière (le roi n’a plus de crédit pour financer sa guerre) et arrive un événement climatique exceptionnel : le grand hiver. Cela provoque d’abord une disette d’opinion (les gens stockent des grains), puis une vraie disette qui provoque de nombreuses émeutes : 193 révoltes dans le royaume

1,3 million de morts en 1693, alors qu’en 1709, il y a « seulement » 630 000 morts (surplus par rapport à une année normale). Le pouvoir a su mieux réagir qu’en 1693.

On a des descriptions de ce qui se passent ces deux années. Il y a des parallèles saisissants. Dans les deux cas, des milliers de gens sur les routes, pour mendier, pour trouver du pain.

En 1693, les paysans vont dans les champs pour essayer de manger ce qu’ils peuvent ramasser : ils font des soupes avec de l’herbe … ce n’est pas nutritif, cela explique l’hécatombe. On essaye de faire du pain avec des éclats de glands, de noix, voire à partir de de fougères.

En 1709 : c’est le « le grand hiver ». On a des témoignages qui montrent que l’on gèle dans les maisons. En effet, les habitations villageoises de l’époque n’avaient pas forcément de cheminée et en plus le bois est difficile à trouver. Donc lorsque les gens se couchent, le lendemain matin, ils trouvent de longs pics de glace sur leur drap, qui correspondent à la respiration gelée pendant la nuit! En janvier, les températures sont constamment entre – 15 et – 20 degrés !

Marcel Lachiver décrit le quotidien des paysans, mais il en est de même à Versailles. Le fils de Louis XIV, le grand dauphin, qui était une force de la nature et loge à Meudon, est obligé de revenir à Versailles car il y fait moins froid.

Saint Simon raconte que les carafes de vin explosaient sous le froid.

Louis XIV confiné à Versailles

Louis XIV s’est véritablement confiné à Versailles à cause du froid, alors qu’il sortait d’habitude tout le temps dans le jardin. C’est exceptionnel. Le rythme routinier bien établi est brisé par le grand hiver. Cela provoque des conséquences psychologiques sur Louis XIV : il se montre très coléreux, il tourne comme un lion en cage. Il n’est alors pas bon de le croiser.

Aussi, c’est difficile à la campagne, même pour ceux qui ont du pain : il faut le couper à la hache tellement il fait froid !

Nicolas Desmarets, ministre des finances, ne réagit qu’en avril : ils ont l’expérience de 1608, le premier grand hiver, avec des récoltes qui n’avaient pas été détruites car la neige avait protégé les semences. Mais en 1709, il y des épisodes de dégèle, puis cela reglace, les semences sont ruinées. Cela provoque un temps de retard.

C’est saisissant dans les pages de Stéphane Guerre : gouverner en temps de misère, c’est d’abord être saisi de stupeur et de surprise devant ce qui se passe. 15 jours avant que ça n’éclate, il ne se passe rien. Desmarets ne fait rien. Des paysans disent en 1709 que ça ne va pas pousser. Des spécialistes qui remontent les informations auprès d’un pouvoir qui ne veut pas voir ce qui se passe. En effet, le pouvoir considère que ce qui vient des paysans est de l’ordre de la rumeur, que ce n’est pas rationnel, que l’émotion les domine : on assiste à une déqualification des informations.

Mais en 1709, mieux qu’en 1693, ils ont ensuite su limiter la casse.

 

Pour documenter le quotidien des Français, des sources exceptionnelles

Les registres paroissiaux

Marcel Lachiver utilise les registres paroissiaux. C’est une société où peu de gens savent écrire, et en plus ce n’est pas un acte quotidien même pour ceux qui savent écrire. D’un coup, il y a un surgissement de témoignages, dans des lieux très divers : les Français, en particulier les curés, prennent la plume car ils sont dans l’exceptionnel, dans l’anomalie ou la catastrophe. Ils écrivent dans des registres paroissiaux. On trouve une description de l’exceptionnel : c’est une source essentielle de Marcel Lachiver.

Il y a aussi les Mercuriales.

Et aussi, Joël Cornette faisait allusion aux réactions des Français sur ces famines : il faut aller voir la Rébellion française de Jean Nicolas : il étudie beaucoup de sources. C’est un livre d’une ampleur phénoménale, de 1660 à la Révolution.

Sur 1693 et 1709, Jean Nicolas montre qu’il y a des rébellions un peu partout, mais d’ordres différents. Par exemple en 1693 à Rouen, c’est très ponctuel. 200 à 300 personnes, sur un jour précis, pillent les boulangeries. Il met en évidence le rôle primordial des femmes qui sont en première ligne. Il montre aussi que ces rébellions peuvent durer quelques jours : c’est le cas Lyon 1693, où une manifestation, une révolte dure 3 jours. C’était ponctuel mais très important pour le pouvoir en place.

On a la même chose en 1709. Des révoltes qui peuvent rassembler 2000 personnes à Marseille, des rébellions à Paris mais un peu moins fortes (mais on en a plus de témoignages, par un effet loupe : le dauphin a failli se faire attaquer par la foule).

A Paris, ce qui est intéressant c’est que l’on a des réactions en 1709 directement contre le pouvoir royal : des placards qui souhaitent la venue d’un nouveau Ravaillac. Louis XIV est prévenu. Saint Simon dit que Louis XIV en est touché. D’habitude on vise les ministres seulement, là le roi est aussi visé. Un « Notre Père, délivrez nous de Chabillard », le ministre, secrétaire d’État à la guerre … Car en plus, dans ces années de misère, on a en plus des problèmes météorologiques, la guerre qui prend une énorme part des finances et du pain : pour l’armée. Le problème est de savoir s’il faut nourrir l’homme de la rue ou le soldat. Il est compliqué de faire les deux.

Jean Nicolas montre que quelque chose se passe aussi en 1698. Ce que Lachiver ne mentionne pas. De fortes rébellions en 1698 car les récoltes sont un peu moins bonnes, et les finances ne sont pas rétablies.

Et il ne faut pas oublier une rébellion particulière qui est « la guerre des camisards » (1702-1704) : sous Louis XIV, il y a encore des protestants en France, qui résistent.

 

Pour les enseignants :

La tentation d’une histoire glorieuse

Dans les manuels scolaires, il y a une tentation de faire une histoire glorieuse du règne de Louis XIV : il faut rappeler qu’il y a des catastrophes, des guerres, que le gouvernement dysfonctionne … C’est important sur le plan pédagogique. La nostalgie du bon temps est fausse. Ça a été des années très dures, y compris sur le plan politique, au vue de l’avancée de l’historiographie.

Pour les enseignants au collège, le souci est que l’on ne commence Louis XIV que le 15 juin ! Il vient en toute fin du programme de 5ème. En plus, il ne représente que la portion  d’un chapitre … Mais il faut essayer. Les classes emmenées à Versailles ont une vision biaisée de Louis XIV. Mais il faut quand même essayer de montrer que l’historiographie n’en est plus à Louis XIV roi du monde … Il a aussi des difficultés. Mais dans les manuels, c’est Louis XIV le roi absolu, un seul manuel l’écrit avec un point d’interrogation.

Quelles critiques sont portées contre le pouvoir, sur la manière de gouverner ?

Les critiques commencent à fuser contre Louis XIV à partir de 1694-95 jusqu’à la fin du règne : des mémoires sont faits pour fustiger sa politique (sans même parler des pamphlets de l’étranger, ou des gravures de l’étranger).

la lettre de Fénelon au roi

Le meilleur exemple, le premier à sortir vraiment les armes c’est Fénelon : en 1694, archevêque de Cambrai, est encore à la cour. Il écrit sa fameuse « lettre au roi » dans laquelle il remet en cause la politique de Louis XIV. Il se place sur un plan moral. Vous êtes un mauvais roi car vous aimez le luxe, vous avez laissé trop de pouvoir à vos ministres, vous ne vous occupez pas de vos sujets. Vous ne savez pas la misère de votre peuple. C’est une lettre très violente, qui n’arrive jamais à Louis XIV (Mme de Maintenon l’a eu entre les mains). Cette lettre aurait valu au moins la Bastille à Fénelon si le roi l’avait reçue.

Ces critiques viennent de l’entourage royal.

Les mémoires de Vauban

C’est aussi à cette époque que Vauban, un de ses fidèles, émet des critiques. C’est un immense penseur politique, un génie (nous le savons grâce au renouveau historiographique depuis une quinzaine d’années). C’est une sorte de Léonard de Vinci, c’est un touche-à-tout génial, un esprit vif. Il fait la dissociation entre le service du roi et le service de l’État. Selon Vauban, il faut peut-être aller contre le désir du roi pour servir l’État (selon une citation de Joël Cornette).

Vauban est Seigneur de Bazoche, il étudie la situation à Vézelay. Rédaction d’un mémoire provoquée par la crise : le mémoire de 1696 sur l’élection de Vézelay. C’est un serviteur de la monarchie, mais qui ne gouverne pas, qui écrit son mémoire. Vauban cherche des solutions.

Il propose des réformes fiscales, réaction du pouvoir à la crise. Il cherche aussi à améliorer l’agriculture : il a fait un mémoire ou il veut une réforme pour améliorer l’agriculture : « Mémoire sur la cochonaille » … il faut 1 cochon par famille, et cela suffirait pour qu’ils ne meurent pas de faim : Vauban se met au ras du peuple, des champs, pour comprendre comment améliorer le quotidien des gens, en faisant des propositions concrètes.

Vauban recherche la cause de la pauvreté : pour lui, la cause de la misère est la mauvaise fiscalité du royaume. Il veut réformer dans le sens où il veut améliorer la rentabilité de l’impôt tout en améliorant le sort du peuple.

Dès 1700, Vauban rédige un mémoire là-dessus, « La dîme royale », porté à la connaissance de Louis XIV : il propose une réforme complète de la fiscalité, il veut supprimer les impôts sauf la gabelle (diminuée) et créer une dime royale, payable en numéraire ou en nature. Cet impôt est universel, proportionnel et sur tous les revenus (8 à 10%). C’est un mémoire qu’il publie à la fin de sa vie en 1707.

Vauban révèle le secret des finances, c’est inadmissible pour le pouvoir. L’ouvrage est interdit. Vauban est sur le terrain, il fait des analyses statistiques. C’est interdit par la censure.

Peut-on parler d’une pensée formatrice, y-a-t-il des réformateurs dans le gouvernement ?

Gouverner les années de misères : on parle des réactions populaires, des critiques internes (cour) et avec Vauban, une personnalité à part (dans le gouvernement à une situation intermédiaire).

Un réformisme constant

Au plus haut niveau de l’État, y-a-t-il des réformateurs ? La réponse est oui. Parfois, dans les manuels scolaires on peut avoir l’impression qu’il ne se passe rien de 1661 à 1715 dans le gouvernement, la monarchie serait statique. Mais en réalité cela bouge tout le temps et à la fin du règne, il y a des ministres réformateurs, dans un réformisme autoritaire. Tout le monde voit bien qu’il y a des dysfonctionnements : il s’agit donc de repenser le gouvernement.

Former les élites

Il y a bien sûr Nicolas Desmarets, mais il n’y a pas que lui : il y a aussi un autre colbertiste : Torcy. Il a tenu un journal où il formule des critiques et il milite pour une académie de formation des secrétaires d’ambassade, des diplomates : dans la diplomatie française c’était la naissance qui faisait le diplomate. Et là, il y a une volonté de professionnaliser. Plusieurs membres du gouvernement pensent qu’il faut des professionnels, des experts. C’est particulièrement vrai pour Nicolas Desmarets puisqu’il appartient au réseau Colbert, mais surtout parce qu’il est nommé pour son expertise (confirmé par de nombreuses sources). On se dit qu’aux finances, ça serait bien qu’après Chabillard on ait quelqu’un qui connaisse son sujet. Ces experts vont pouvoir réformer la politique.

Desmarets invente un mot : « le dixième », dont le fondement rappelle un peu la dîme royale : universel, proportionnel. C’est une réforme fiscale inédite, en pleine période de crise.

L’Académie de Torcy est mise en place en 1712. Mais le Cardinal Dubois la supprime en 1719.

Autour du duc de Bourgogne

Il y a aussi des propositions de réformes dans l’entourage royal, mais pas forcément des experts. Dans l’entourage du petit fils de Louis XIV, duc de Bourgogne, se met en place tout une galaxie de penseurs « chimériques », notamment à partir de 1711 et de la mort du grand dauphin : car c’est le duc de Bourgogne qui devient le dauphin. On réflechit alors sur comment changer politiquement les choses.

Parmi eux, Fénelon ; le duc de Saint Simon ; le duc de Chevreuse (était proche de Louis XIV) ; le duc de Beauvillers (qui est ministre d’État) : sur la fin du règne, à partir de 1711, ils réfléchissent sur la manière de faire évoluer le système monarchique.

Deux grands textes : les tables de Chaulnes de Fénelon en 1711. C’est un plan de gouvernement. C’est une suite de notes avec pleins de propositions : la réunion des États généraux tous les 3 ans par exemple. C’est révolutionnaire (le fait en discussion avec Chevreuse)

Et aussi le texte de Saint Simon : c’est projet de gouvernement dans lequel il faut remplacer les secrétaires d’État par des conseils. C’est la haute noblesse qui représente les meilleurs conseillers. Ils seront être plus francs avec le roi, ils oseront lui présenter la réalité des affaires. Il y a une critique sociale et institutionnelle : s’il y a plus de monde, on peut se répartir le travail (les ministres de Louis XIV étaient accablés de travail).

Le pouvoir s’est rendu compte que les ministres étaient accablés de travail, puisque dans les années 1690, il crée des directions, c’est-à-dire des niveaux intermédiaires, pour décharger un peu les ministres de sujets techniques. C’est le début de la monarchie administrative.

Mais tous ces projets volent en éclat en 1712 quand le duc de Bourgogne meurt. Le champion attendu ne régnera jamais.

Au sein du gouvernement, on a deux pôles réformateurs : un pôle expert et un pôle « aristocratique », il y a donc plusieurs tendances.

Au niveau des intendances : beaucoup d’intendants se plaignent de l’injustice de la fiscalité et proposent des expérimentations. Des colbertistes comme l’intendant d’Orléans par exemple ; l’intendant de Tours quant à lui propose de modifier la répartition de la taille ; En Normandie, on teste la dîme royale de Vauban ; …

Les hommes de pouvoir sur le terrain voient bien que ça ne marche pas et ont le pouvoir de faire des expérimentations :

 

Durant ces années de misères, le pouvoir tente de se repenser

Louis XIV lance de lui-même des réflexions sur son propre gouvernement. Il demande à son chancelier de lui écrire un plan de réforme gouvernemental, avec la même idée que chez Saint Simon, c’est-à-dire la mise en place des ministères collégiaux. Mais c’est en 1712 : on sait qu’une régence va arriver. Louis XIV ne demande pas une réforme pour lui-même, mais il demande une réforme pour la régence qui va arriver.

Le Chancelier lui dit qu’il faut le mettre en place tout de suite pour préparer la régence dans de bonnes conditions, pour éviter que le pouvoir ne vacille pendant la régence.

La crise de 1709 est d’une intensité inédite, le roi est âgé et usé par le pouvoir. Il est malade. Il faut prendre en considération le corps physique du roi : la santé du roi est peu étudiée. C’est un vieillard, n’a plus de dents, migraineux, avec  phases dépressives. En hiver 1709 : ça ne va pas. Le moral est atteint, encore plus avec le temps des deuils qui commence en 1711. Ce n’est pas le même roi qu’en 1661.

Il a une autorité plus lâche sur les finances à ce moment-là.

Louis XIV n’est plus le même homme qu’en 1661.

Louis XIV gouverne différemment depuis 1691 : il s’implique beaucoup plus dans la décision qu’avant (après la mort de Louvois en 1691 et de Colbert en 1683). Il devient un véritable chef de gouvernement.

Quand Fénelon écrit sa lettre au roi, c’est ce mode qu’il attaque. Louis XIV fait quelque chose de révolutionnaire, il produit la lettre du 2 juin 1709, lue dans les chairs d’églises partout en France, qui est une manière pour lui de renoncer symboliquement, au moins provisoirement à une certaine manière d’exercer le pouvoir. Les négociations avec les ennemis se passent mal, la France est à bout, et ils demandent des choses inacceptables.

Torcy rédige la lettre, envoyé pour être lue dans les églises, dans laquelle il rompt le secret d’État et dévoile les négociations dans le détail et justifie pourquoi il faut poursuivre la guerre. C’est inédit. Il s’adresse à une « opinion publique », il se justifie devant le peuple pour avoir son soutien. C’est une véritable rupture.

On a aussi trace en 1710 d’un brouillon où l’on voit que le roi a songé à convoquer les États généraux : il montre qu’il comprend que quelque chose ne fonctionne plus. Ce n’est plus le roi de gloire et guerre du début du règne. C’est le roi, stoïque, christique qui souffre, qui se présente comme humble.

Le portrait lui-même du roi change. Il y a une mutation de l’image royale.

 

Le problème, ce n’est pas la famine. C’est : « nous sommes en guerre ». Il y a une hiérarchie des urgences.

Les crises dont on parle posent la question de la finalité du pouvoir. Le bon gouvernement, c’est la gloire du roi et de l’État ou alors le « bonheur » du peuple ? Quelque chose se joue là-dessus à la fin du règne de Louis XIV.

 

Le pouvoir se projette-t-il sur le lendemain de la crise ?

Oui. Louis XIV se projette. Il sait qu’il va laisser un royaume en miettes. Il prépare la régence. A partir de 1714, on sait que c’est le neveu du roi, Philippe d’Orléans qui est régent légitime. Cela gêne Louis XIV car il a des relations compliquées avec lui (il a fait des erreurs politiques). Il essaye de pousser le duc du Maine (bâtard avec Mme de Montespan), en lui donnant un rang de prince du sang : il va jusqu’à bafouer les lois monarchiques les plus importantes. C’est extraordinaire à l’époque. Mais il sait que ça ne fonctionnera pas, que son testament sera cassé.

Le 2 septembre 1715, ouverture de son Testament au Parlement : les parlementaires donnent la régence à Philippe d’Orléans.

Philippe d’Orléans, tout en étant dans la continuité de Louis XIV, met en place des réformes profondes. Différents conseils sont remplacés, c’est une petite évolution (ce sont les mêmes gens qui restent dans les bureaux globalement), même s’il ne croit pas aux réformes lui-même. Il met cela en place parce que les circonstances l’exigent.

Cela permet de donner 70 postes de ministres, cela permet de donner un petit bout de pouvoir à des contestataires possibles. En début de régence, il y a des risques. Mieux vaut avoir ses ennemis avec soi. Il est utile de créer un consensus.

 

Question du public :

Mme Garrigues (moderniste) : Saint Simon, d’accord, mais Mme de Maintenon, est-elle une experte ?

Non, mais elle se mêle des affaires gouvernementales. Elle a un rôle politique, elle est au courant des dossiers. Mais ce n’est pas une experte. Elle est en contact avec des ministres, dont les finances, car elle avait besoin de financer St Cyr.