Pourquoi s’intéresser aujourd’hui aux “Dix décisives” de la fin du Second Empire à la “République aux républicains” ?

Il y a un demi-siècle, Jean-Pierre Azéma et Michel Winock analysaient à la faveur du centenaire de la débâcle de 1870  la très longue gestation du régime républicain, entre le 4 septembre 1870 et la conquête de tous les pouvoirs par la majorité républicaine en janvier 1879.

Depuis les ouvrages de Charles Seignobos et de Daniel Halévy, les étapes de l’installation de la Troisième République semblent établies et Jean-Marie Mayeur observait que « ce que l’on sait le mieux, c’est le commencement, et le récit des luttes qui menèrent de la “République des ducs” à la “République des républicains” ».

Ce récit traditionnel, parfois héroïsé, de la lente et chaotique conquête du pouvoir par les républicains a profondément été renouvelé depuis les années 1980. Le colloque « La France des années 1870. Naissance de la IIIe République », organisé en 2000, en constitue un jalon important. Parmi les avancées historiographiques, les travaux sur le libéralisme ont permis de réintégrer cette famille politique « dans la trame historique de la fondation républicaine », en considérant l’établissement de la République comme le fruit d’une alliance entre les républicains modérés et les libéraux.

Notre connaissance des débuts incertains de la Troisième République bénéficie de nouveaux éclairages sur les consultations électorales, la vie parlementaire, les réseaux, les grandes figures politiques et les événements majeurs de la période, comme la guerre franco-prussienne, la Commune de Paris ou encore la crise du 16 mai 1877.

Les recherches les plus récentes sur l’Empire libéral ont réévalué son héritage en termes de pratiques politiques et d’usages institutionnels. Elles établissent des continuités entre le Second Empire et la République naissante, nuancent l’ampleur des ruptures et remettent en cause la vision classique de l’historiographie présentant la Troisième République comme prenant systématiquement le contrepied du « césarisme », « dans une altérité radicale avec les expériences antérieures ».

Enfin, signalons que 2020 constitue le 150e anniversaire de la proclamation de la République, anniversaire qui a fait l’objet d’un colloque suivi par les Clionautes, le 4 septembre 2020, à l’Assemblée nationale

Modérateur

Walter BADIER

Docteur en histoire, professeur d’histoire-géographie à l’Université d’Orléans

Intervenants

Jean-Pierre MACHELON, Professeur émérite et doyen honoraire université Paris-Descartes

Eric ANCEAU, MCF-HDR Histoire contemporaine université Paris Sorbonne

Pierre ALLORANT, Professeur à l’Université d’Orléans, doyen de la faculté de droit, d’économie et de gestion

Les nouveaux programmes d’histoire de lycée ont redonné au XIXe siècle la place qu’il avait perdue. L’occasion pour les collègues enseignants de mettre à jour leurs connaissances.

Walter Badier propose d’évoquer trois thématiques : les conditions d’exercice du pouvoir, les gouvernants, la postérité de cette décennie.

 

Les conditions d’exercice du pouvoir

Eric Anceau :

De la IIe République à l’Empire autoritaire

Deux phases bien connues dans l’empire de Napoléon III : jusqu’en 1860, la phase autoritaire, puis celle de l’empire libéral dont le processus s’opère de façon volontariste.

Le juriste Raymond-Théodore Troplong écrit la constitution de 1852. C’est la plus courte constitution de l’histoire, qui fait référence à la fois aux principes de 1789 et à celle de l’An VIII. Les ministres sont uniquement un conseil de gouvernement. Le Président élu n’a qu’à modifier un nom dans cette constitution le 8 décembre 1852.

Un tournant libéral voulu par l’Empereur

À partir de 1860 plusieurs décisions impériales engagent la libéralisation du régime. Les ministres sans portefeuille défendent la politique du gouvernement devant les chambres. Celles-ci peuvent voter une adresse critique au discours du Trône. Le ministre d’État Eugène Rouher, « vice-empereur » sans responsabilités, garde une grande marge de manœuvre.

En 1867, Napoléon III accorde aux parlementaires une interpellation. Il promulgue deux lois: une sur la libéralisation de la presse et une autre sur l’autorisation de réunions politiques pendant les campagnes électorales. Rouher est renvoyé la même année. Emile Ollivier, ancien opposant républicain, rallié à l’empire libéral, forme une équipe représentative de la majorité parlementaire. Enfin, un plébiscite ratifie la 2nde constitution de 1869.

Jean-Pierre Machelon :

Les années sans constitution…

L’histoire semble avoir longtemps hésité entre la monarchie et la république. La proclamation du 4 septembre 1870, sans validation constitutionnelle, suspend l’avenir de la république à la majorité monarchiste. Adolphe Thiers, en est 1er président jusqu’en 1873. Puis la loi du septennat est votée pour que Mac Mahon, le successeur de Thiers, ait le temps d’installer la monarchie.

C’est par les trois lois constitutionnelles de 1875 que la IIIe République naît sur le plan juridique, avec le Sénat comme pièce maîtresse. Les orléanistes ont exigé cette assemblée en échange de leur ralliement au régime. Celui-ci associe de manière inédite la république, le suffrage universel et le parlement. Quant à la réalité des larges pouvoirs du président de la république, ils sont sujets à interprétation. En effet, les textes ne prévoient pas de Premier ministre mais un président du Conseil.

… Qui ne profitent pas aux monarchistes

Le 16 mai 1877, le président Mac Mahon remplace Jules Simon à ce poste par le duc de Broglie. Coup d’État ? Erreur politique majeure assurément. Gambetta met Mac Mahon en demeure de se démettre ou de se soumettre. Il fit l’un et l’autre.

Comme l’a écrit Daniel Halévy, c’est la fin des notables, et du rêve orléaniste. En 1871, le pays voulait la paix et la stabilité politique contre la révolution : il a voté pour les conservateurs. Mais aux élections partielles de 1875 et en 1876, il vote républicain, préférant une république centriste à un régime autoritaire. 

Pierre Allorant :

Quelles sont les conditions de gouvernement d’un territoire dont les décisions sont prises à Paris ?

Les physiocrates y avaient déjà réfléchi. Les révolutionnaires de 89 créent les départements, pensés d’abord comme géographiquement égalitaires. Heureusement, il faut un Mirabeau pour rappeler à ses collègues députés que la France n’est pas un « pays de Hurons » que l’on peut découper à sa guise ! Aussi les Blésois ont-ils défendu leur refus, face à Montargis, d’un département « taille de guêpe » entre Tours et Orléans. Le maillage se met en place avec le district, le canton et l’arrondissement.

Le Consulat y a rajouté une chaine hiérarchique cohérente avec centralisation absolue ; il est tentant de le copier. Pourtant, les préfets de l’époque délèguent beaucoup aux sous-préfets et aux maires d’arrondissement. Les temps de déplacements sont si longs. Sous Second Empire, si le ministère de l’intérieur nomme les maires, les rapports des préfets soulignent l’importance d’aller dans le sens des choix des électeurs.

Cette tendance à la décentralisation municipale est freinée par la guerre et surtout par la Commune. Néanmoins l’idée reste populaire, et les préfets sont régulièrement mis sur la sellette par les opposants. Ironiquement, les plus critiques comme Jules Grévy ne seront pas mécontents de les conserver ensuite, une fois parvenus aux affaires.

Les gouvernants

Eric Anceau :

Un régime « semi-parlementaire » ?

Qui gouverne ? Avec l’Empire libéral, René Rémond parle de régime « semi-parlementaire ». Le gouvernement est issu du Corps législatif qui peut le renverser. Le Sénat devient une chambre parlementaire de plein droit. Napoléon III, l’architecte de ces réformes progressives, conserve néanmoins ce qu’il considère comme essentiel, le plébiscite, ainsi que son domaine réservé avec la guerre et les colonies.

Donc l’empereur joue le jeu. Lorsque le journaliste Victor Noir est tué par son cousin Pierre Bonaparte, il souhaite une condamnation ferme, alors que la Haute Cour le gracie. C’est également lui qui met fin aux candidatures officielles imposées dans la première phase de l’Empire. De même qu’il ne voulait pas non plus du plébiscite pour l’empire libéral imposé par les conservateurs. Or il le gagne.

Mais cette politique de transformation progressive de l’empire est mise à bas le 19 juillet 1870 avec la guerre contre la Prusse. L’empereur part vers son destin et l’impératrice régente laisse la révolution du 4 septembre triompher sans faire tirer sur la foule.

Jean-Pierre Machelon :

« La république des avocats »

En 1871, il n’y a pas de véritable campagne électorale. La place est néanmoins vacante pour les grandes personnalités : Thiers, Gambetta, mais aussi Grévy ou Dufaure, l’homme-clé de la justice. Gambetta en 1872 exalte « la couche sociale nouvelle » que sont les professions libérales et notamment les avocats.

On sait qu’il est courant de parler de « république des avocats » pour la IIIe,  mais pour les Dix décisives, il faut nuancer. Un quart des membres est inscrit au barreau. C’est donc un phénomène qui s’amorce. Le mouvement s’inscrit d’abord dans une continuité historique : 34% des représentants viennent de la noblesse et 36% de la grande bourgeoisie. Mais ce sont ces derniers qui donnent le ton, plus à l’aise que les aristocrates avec le système de vote universel. L’image célèbre, celle de Mac Mahon quittant le pouvoir à cheval, annonce le changement. Ce sont ensuite les redingotes noires qui triomphent.

Pierre Allorant :

Renouveler la formation des élites

Qui administre ? Le préfet est là pour obéir, non pour prendre des initiatives. Or, la formation des élites est considérée comme une priorité après la débâcle qui a vu faillir le système de formation militaire français. D’où la création de l’Ecole libre des sciences politiques de Paris en 1872, un précédent qui se reproduira pour les mêmes raison en 1945 avec la création de l’ENA par Michel Debré.

Si la haute administration se restructure, on a vu que l’aspiration des électeurs à choisir ses maires restait très forte. A partir de 1882-3, « La république des maires » se met en place durablement. En atteste le succès des banquets municipaux organisés pour les expos universelles (12000 maires en 1889 et 24-25000 en 1900).

L’héritage de la période

Eric Anceau :

Nous avons montré que les récentes avancées de la recherche historique confirment la continuité des notions centrales d’ « ordre » et de « libertés » qui structurent les avancées juridiques de l’empire libéral à la république. Continuité, certes, mais aussi rupture, car la république naissante, ne pouvait accepter un retour du césarisme. 

Jean-Pierre Machelon :

Les parlementaires, « souverains de la nation »

Mal née avec les élections de 1871, la république doit son salut politique à  l’invention de « la discipline républicaine » entre républicains radicaux et conservateurs. Quant aux grands tribuns comme Thiers ou Gambetta, ils subissent l’aversion réservée aux grandes personnalités, vite soupçonnées de césarisme.

Après la victoire républicaine aux élections législatives de 1876 s’instaure un nouvel équilibre voulu par le président Jules Grévy, « le grand notaire de la république ». Bon gré mal gré les successeurs s’y adaptèrent. Cet effacement profite au président du Conseil, personnage devant être rassurant et nécessairement consensuel : Grévy tient à l’écart du pouvoir Gambetta pourtant chef du parti républicain, mais jugé trop radical. Les parlementaires sont « les souverains de la Nation » et influent la politique et notamment coloniale. Les ministres n’avaient pas droit aux amendements, la parole était reine.

Conséquence : l’instabilité ministérielle, avec des chefs de gouvernement voués aux accusations perpétuelles, ce qui indirectement favorise l’administration (« les ministres passent, l’administration reste », formule d’ailleurs toujours en vigueur).

En bref, la république est un gouvernement de contre-pouvoirs, renforcée par la haine du bonapartiste, des velléités autoritaires de Mac Mahon et des partisans de l’ordre moral.

Pierre Allorant :

La question de la simplification de l’administration

Cette aversion pour l’exécutif ne se retrouve pas sur la plan départemental. Les mesures s’appliquent avec les préfets et les corps municipaux. La question de leurs suppressions revient pourtant de façon récurrente, mais n’est jamais appliquée par les 2 chambre à la fois (à l’instar du vote des femmes voté 2 fois par la Chambre et refusé par le Sénat).

Quid de l’échelon régional ? L’école de géographie de Vidal de la Blache rappelle que le « cheval de fer » (les tramways ruraux) n’est plus le cheval de la révolution. En fait, il faut attendre 1941 et le préfet régional pour institutionnaliser ce niveau.

L’autre impensé avec le département est la coopération inter-communale. Le cumul des mandats a pour raison de peser face aux préfets. Le ministre de l’intérieur qui lui donne des ordres, c’est un parlementaire. Il ne peut se contenter d’être un député ou un sénateur hors-sol et se défendra à la chambre. La véritable rupture c’est Vichy, quand la région autoritaire s’installe.

Question du public :

Que se serait-il passé si l’empire libéral avait perduré ?

JPM : Emile Ollivier publie en 1895 « L’empire libéral ». L’ancien président du Conseil, républicain rallié à l’empire libéral, avait souhaité une monarchie républicaine, mais la république s’installe sans exécutif fort. Son rêve, ce sera la Ve République qui le réalisera.

PA : « j’ai en 1869 des aïeux partis en Amérique pour étudier les ponts métalliques. Aux questions de leurs homologues américains sur l’évolution de la république naissante, ils penchent pour l’hypothèse orléaniste, qui n’aura pas lieu avec leur ralliement à la république. Ce qui rejoint, finalement celle d’Emile Ollivier »

Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez consulter l’ensemble des comptes-rendus de lecture sur la IIIe République de la Cliothèque.