La dernière conférence en salle Gaston d’Orléans accueille Monsieur François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, accueilli par les Rendez-Vous de l’Histoire de Blois afin d’offrir au public, venu en nombre, apporter son regard de grand banquier et de haut fonctionnaire sur la situation économique de la France, notamment dans le contexte de la crise liée à la COVID-19.

L’échange, animé par Mme Dominique Rousset, prend la forme d’un dialogue dont nous vous rapportons ici le verbatim.

 

La Banque de France, une institution républicaine

Modératrice (Dominique Rousset) : la tradition veut que depuis 1945 le gouverneur de la banque de France remette au président une lettre pour faire part de ses réflexions et ses recommandations sur la situation économique et financière de la France. Est-ce un lien importa nt avec le pays ?

Gouverneur (François Villeroy de Galhau) : la Banque de France est un haut lieu républicain, créée par Bonaparte en 1800. Nous en tirons d’ailleurs une certaines fierté car c’est Bonaparte Consul et non Napoléon Empereur qui fut à l’origine cela.

Pour revenir plus directement à  votre question, je dirais que cette lettre est bien une tradition depuis 1945. Je la signe mais elle est le résultat d’un travail collectif. Je suis toujours un peu prudent sur le fait que cela soit la Banque de France qui annonce ce qu’il faut faire. Nous agissons avec une certaine humilité pour apporter notre éclairage. Il ne s’agit pas d’adresser de bons et de mauvais points mais de faire un travail totalement indépendant. Nous n’avons pas la prétention de choisir mais d’apporter des éclairages. 

Il y a une petite constante dans mes publications :  nous avons plus d’atouts que nous le croyons. Nous avons une capacité à l’autocritique, voire l’auto-flagellation qui est assez incroyable. Nous conservons encore une image d’arrogance dans le monde. Pour autant nous ne nous sentons et nous ne  nous pensons plus ainsi. Nous essayons donc de dire que tout n’est pas noir : nous avons de très grands groupes, des start-up, une démographie importante, une très bonne productivité. 

Une action européenne et mondiale

DR : Vous siégez aussi au conseil des gouverneurs européens. Ce conseil a un vrai poids dans notre politique  économique. Vous êtes à l’initiative de la création d’un conseil faisant la promotion de la finance verte. Cela dénote de l’image habituelle que nous avons de la Banque de France. 

FVG : Oui nous avons une image d’arrogant. Nos grandes missions sont doubles :

  • Assurer la confiance dans la monnaie
  • Assurer le financement des entreprises. La Banque de France a les armes pour imposer des choses au système bancaire français. Ainsi tous les 18 mois, l’ACPR publie un rapport sur les risques des établissements financiers français et leur implication dans la finance verte.

Nous sommes partis à 8, dont 5 européens, dans ce réseau de finance verte. Nous sommes aujourd’hui plus de 60. J’ai jamais  vu un tel changement aussi rapidement. Il manque encore les Etats-Unis d’Amérique et j’espère qu’ils feront le bon choix dans un mois (et je quitte mon devoir de réserve en disant cela). Concernant la crise actuelle nous sommes loin de la crise de 2008. La crise de 2008 est partie du système financier et elle s’est diffusée. Il s’agit ici d’une “crise volontaire” pour sauver des vies. Si la crise ne s’est pas autant diffusée qu’en 2008 au domaine financier c’est en raison des garde fous mis en place depuis (Bâle 3). Ces choix imposés après 2008, contre l’avis des banques, ont évité le pire.

L’autre leçon tirée de la crise de 2008 est celle de la stratégie monétaire : il vaut mieux réagir très vite pour abaisser les taux d’intérêt et maintenir des liquidités pour amortir la crise. Une des grandes craintes de mars dernier était l’arrêt du système bancaire.  On a évité cela, grâce aux PGE (Prêts Garantis par l’Etat)

La Banque de France dans la crise de la COVID-19

DR : L’Etat a joué un rôle d’amortisseur aussi avec son plan de relance. Est-ce que cela vous a impressionné ? Il y a t-il eu un moment où vous vous êtes posées questions ?

FVG : Je me suis dit que l’on y allait très fort. Je n’avais jamais vécu une période pareille (deuxième quinzaine de mars). Rappelons-nous du déblocage de 750 milliards le 18 mars.

De plus indépendance de la Banque de France ne veut pas dire isolement. Nous avons travaillé avec Bercy main dans la main en restant en communication permanente avec les services de l’Etat. Une chose qui nous a énormément mobilisé à l’époque fut les PGE. Pour la France il s’agit de 120 milliards d’euros (plus gros montant en Europe). 

DR : D’où sortent ces centaines de milliards, disponibles en quelques heures ? 

FVG : C’est une question que beaucoup de personnes se posent. Il y a déjà ce qui vient de l’Etat (120 milliards, le chômage partiel et les mesures d’urgence). C’est de la dette supplémentaire, empruntée pour 50% auprès des banques françaises et pour 50% auprès d’investisseurs étrangers. Cela pose la question de la confiance dans la stabilité de l’Etat. 

Une autre partie est issue des liquidités de la Banque Centrale Européenne. Nous n’avons pas besoin d’emprunter car la définition même de la Banque Centrale est de pouvoir créer sans limite de la monnaie. Mais c’est de l’argent prêté, et qui donc doit être remboursé. Nous devons aussi éviter l’inflation et assurer la stabilité des prix (environ 2% par an). 

DR : Pourquoi mettre en place ce dispositif maintenant et pas pour les autres crises (Gilet Jaune) ?

FVG : Nous ne décidons pas de la politique budgétaire française, c’est l’Etat qui agit et celui-ci doit conserver en tête la gestion de la dette française. Et la circonstance était exceptionnelle en mars : nous aurions vu le chômage exploser avec plusieurs millions de personnes supplémentaires. Il n’y a que l’Etat qui pouvait être amortisseur dans ce moment là, et la Banque de France a aidé et agi à sa place. 

Questions diverses

DR : Vous dîtes qu’une dette doit être remboursée :que voulez-vous dire ? Nous pourrions désavouer nos dettes ? J’aimerais revenir également sur vos prévisions économiques : vous avez anticipé une décroissance de 6% au premier trimestre 2020.

FVG : Pourquoi une dette doit être remboursée ? Par bon sens et s’assurer la pérennité du système d’emprunt via la confiance. Pour répondre à la seconde partie de votre question nous anticipons une récession de 9%. C’est beaucoup mais moins que nous avions prévu au tout début de la crise. Nous pensons que nous pouvons avoir un net rebond en 2021 (7%) et 2022 (3%). Ce qui nous aurait fait perdre 2 ans de croissance avec cette crise. 

DR : Vous avez parlé de choc dur mais temporaire. Ne pensez-vous pas que cela dure tout de même ?

FVG : Nous devons vivre avec l’incertitude, et personne n’aime cela. Selon les moments l’humeur bascule d’un côté comme de l’autre. Nous essayons de ne pas être dans l’optimisme ou le pessimisme, mais rendre compte de ce que nous voyons. Nous pensons que les acquis de la reprise sont relativement solides. L’aléa qui est devant nous est celui de la sortie du virus. La victoire est certaine, mais combien de temps pour l’obtenir ? 

DR : Beaucoup d’entreprises sont endettées aujourd’hui via les PGE. Combien de refus de la part des banques ? Est-ce un chiffre significatif ?

FVG : Le chiffre se situe entre 2 et 3% : c’est très bas. On craignait plus.

DR : Est-ce que la crise signifie afin de la monnaie liquide ? 

FVG : Je ne pense pas. Nous imprimons les billets et assurons la sécurité des cartes bancaires. Mais il n’y a qu’une seule ligne qui compte : le choix des français. Si les français préfèrent le cash alors la monnaie physique va perdurer. Nous assurons l’égal accès aux moyens de paiement et sa garantie.

 

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