Georges Vigarello, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a donné une conférence passionnante, « Le corps en mouvement dans la peinture », dans la magnifique salle des États Généraux du château de Blois.

La conférence relève le défi de comprendre comment une surface plane, immobile peut donner l’impression du mouvement. Georges Vigarello souligne qu’il est étonnant que le mouvement ait été peu étudié dans l’histoire de la peinture ; or il est essentiel car il renvoie à toute l’histoire de l’art et définit quelque chose de l’ordre social ; ainsi dans le Livre de chasse (1387 à 1389) de  Gaston Phébus (https://classes.bnf.fr/phebus/livre/index.htm ) les notabilités situés en haut, adoptent des gestes prudents alors que les piqueurs, en bas, ont des gestes bruts, grossiers.

En dehors de la technique elle-même, l’étude du mouvement dans la peinture relève de différents domaines. L’historien l’illustre en présentant une série d’œuvres depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine. Les œuvres sont reproduites dans le PowerPoint joint que Georges Vigarello a eu l’extrême gentillesse de me donner. Cet historien passionnant est une personne exquise avec laquelle j’eus la chance de discuter après l’avoir aidé à assurer la dimension technique de sa conférence. Je le remercie à nouveau d’avoir accepté de diffuser le fruit de ses recherches pour les enseignants.

Entre Antiquité et modernité : de la surface à la profondeur

-Grèce Course, vase, VIe siècle avt J. C.

Absence de profondeur mais l’impression de mouvement est donnée par un magnifique travail du geste des coureurs (bras, jambes)

L’obstacle de l’espace contraint est ainsi contourné.

-Rome Flore, Villa Stabies Pompei 1er s. ap. J.C.

La profondeur commence à apparaître avec Pompéi

Magnifique image qui suscite l’impression que Flore nous quitte et entre dans le tableau.

-Moyen Âge, Martyre de St Quirin, Ermitage de Ste Juliette de Quiro, XIIe siècle

Ce sont les corps torsadés qui donnent le sentiment du mouvement. Malgré l’absence d’espace, une dynamique est créée.

Le cadre donne l’impression de restitution d’un tableau.

-Fin Moyen Âge, Très Belles heures du duc de Berry, 1409, La peste

La profondeur commence à être inventée mais il n’y a pas encore de point de fuite

Les enterreurs sont placés l’un de face, l’autre nous tourne le dos ; ce qui rend la scène très réaliste. Les pliures des bras, la position des pieds accentuent le mouvement.

Le château, symbole du pouvoir politique et laïc, domine avec un ange porteur du châtiment divin. Au tout début XVe siècle, la peinture commence à montrer la puissance politique avec la puissance religieuse.

-Renaissance, frères Pollaiuolo, Martyre de St Sébastien, 1475

Toujours au XVe siècle, invention de la perspective avec un petit point de fuite.

Les arbalétriers adoptent le même geste mais Pollaiuolo les montre sous des angles différents.

La Renaissance manifeste un immense effort pour nous faire entrer dans le présent malgré la prégnance du religieux. C’est une luxuriance progressive servie par le mouvement.

Classicisme : de la mécanique au sensible

-Classicisme et mécanique, Léonard fin XVe

Le De pictura (De la peinture), rédigé par l’humaniste Leon Battista Alberti en 1435 en latin (puis traduit et adapté en italien toscan en 1436), est le premier traité théorique et humaniste de la peinture de la Renaissance.

D’après Alberti, on ne peut pas représenter le mouvement si on n’a pas pris en compte la mécanique, la musculature, la position des pieds etc. C’est une richesse nouvelle.

-Classicisme et mécanique, Le Caravage, Crucifixion de St Pierre, 1600

L’intérêt pour le présent grandit ; intérêt pour les Cités, les travaux de force etc.

Prise en compte de l’effet mécanique. Déplacement des jambes pour porter la croix.

-Lumières, Mouvement et instant, Fragonard, Hasards heureux de L’escarpolette, 1767

Les grands peintres s’affranchissent des sujets religieux et s’intéressent au présent, au quotidien, aux gens.

Diderot Essais sur la peinture (1795) (https://fr.scribd.com/document/542102747/Essais-Sur-La-Peinture-Par-Diderot-Denis-Btv1b105351578  et https://gallica.bnf.fr/accueil/fr/html/diderot-et-chardin-ou-linvention-de-la-critique-dart )

Par exemple, les jeux prennent de l’importance au XVIIIe siècle.

Dans le tableau de Fragonard, la sandale s’échappe du pied : c’est l’instant qui acquiert de l’importance. A droite du tableau, quelqu’un profite du mouvement pour voir ce qui se passe sous la robe. C’est la capture de l’émotion d’un instant (Cf. les travaux d’Alain Corbin).

Au XVIIIe siècle, attention portée à la sensibilité : Histoire du sens interne : Cf.  Chapitre 5. L’invention des « sens internes » dans Vigarello (2019) Le Sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle). Seuil.

C’est une œuvre majeure aux yeux de Georges Vigarello. Il l’a choisie comme œuvre de prédilection en réponse à une question du public, à l’issue de la conférence : « L’Escarpolette scelle une révolution dont nous sommes les enfants. C’est le nouvel intérêt pour la transgression, la sensibilité. »

 –Lumières, Mouvement et individualité Lavater, Essai sur la physiognomonie, 1780

Cette rupture institut l’individualité. Chaque individu se démarque par rapport aux autres.

Ce changement artistique renvoie à un homme du social et de l’individu.

Lavater, Johann Caspar (1741-1801) La physiognomonie, ou L’art de connaître les hommes : d’après les traits de leur physionomie, leurs rapports avec les divers animaux, leurs penchants : https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/lavater1781bd1/0089/image,info

Présentation du livre sur : https://blogs.univ-poitiers.fr/budl/2015/01/19/johann-caspar-lavater-et-la-physiognomonie/

Romantisme : de la dynamique à l’infini

 –Romantisme, Liberté et infini La liberté guidant le peuple, Delacroix, 1830

Il y a un infini qui n’est pas un infini religieux mais un infini naturel. Affranchissement par rapport au religieux pour un infini qui est la liberté.

Composition du tableau = triangle ; avancée vers le spectateur qui crée une profondeur.

-Romantisme Fièvre et invention formelle. Géricault, Le Derby d’Epson, 1821

Bel exemple de rendu de la vitesse

-Romantisme Fièvre et invention formelle Musée Philippon, 1843

Libération totale par rapport aux formes des corps.

Mouvement dans l’épure.

Univers contemporain : le l’intensité à la subjectivité

-Pré-contemporain, intensité, Von Menzel, La Forge, 1872

Intensité dans le rendu de l’activité humaine

-Pré-contemporain, cubisme et enjambement des plans, Le cycliste, Metzinger, 1912

Affranchissement par rapport aux plans

Les plans peuvent se manger les uns les autres. Le spectateur voit tous les plans en même temps ce qui crée un effet de vitesse.

-Pré-contemporain, invention de la détente Manet, en bateau, 1874

Rupture car acceptation d’entrée dans la détente.

 –Contemporain, Création du « dedans », Picasso Anatomie, Le Minotaure, 1930

Le moi l’emporte et, en même temps, souci du mouvement. Inversion du dedans

-Contemporain, inversion du « dedans » Yaako Adam, double métamorphose, 1968

Tableau qui se sert du regard du spectateur et qui joue avec le déplacement du spectateur.

 Conclusion

  • Le mouvement est l’aventure de la profondeur
  • Le mouvement est l’aventure de la culture
  • Le mouvement est l’aventure du « dedans »
  • Le mouvement est l’aventure du spectateur

Cette belle conférence suscite l’envie d’approfondir le sujet par la lecture du livre Le corps en mouvement qui vient de sortir aux Editions du Seuil.