PNF – Les frontières dans les nouveaux programmes – Table ronde sur l’ «Atlas historique mondial – L’Histoire – Les Arènes»

PNF – Les frontières dans les nouveaux programmes – Table ronde sur l’ «Atlas historique mondial – L’Histoire – Les Arènes»

15 h 45 à 16 h 45 – IUT, amphithéâtre

PNF – Les frontières dans les nouveaux programmes : Table ronde sur l’ «Atlas historique mondial – L’Histoire – Les Arènes» avec Christian Grataloup, professeur émérite, université Paris-Diderot, Frédéric Miotto, ingénieur cartographe, gérant de la société « Légendes Cartographie » , Charlottte Rousset, professeur d’histoire-géographie et Delphine Papin, cartographe du Monde. 

Nous utiliserons pour appuyer ce compte-rendu à l’intention des collègues enseignants les cartes numériques de l’Atlas que nous reproduisons ici en format .pdf. 

La table  ronde se déclinera en 3 temps :

1- L’idée de la frontière (Christian Grataloup)
2- Comment on écrit une frontière (Frédéric Miotto)
3- Comment on enseigne une frontière (Charlotte Rousset)

« Le flou et la ligne »

Christian Grataloup : une frontière n’est pas forcément une ligne. Comment l’est-elle devenue ?

Carte p. 61 des premières métallurgies africaines (Ve-Ier millenaire av. J-C)  :  les régions d’où se diffuse la métallurgie dans le néolithique subsaharien (qui ne suit pas les continuités établies dans le Croissant fertile et donc les datations communément admises) est représentée par un point qui devient une auréole.

 

 

La carte p. 224 de l’Afrique ancienne (Xe-XVIe siècle) est celle du développement du commerce et des royaumes intérieurs. La carte est classique, avec une représentation linéaire.

 

 

A contrario, la carte p. 274 de l’Afrique « contournée » (XVIe-XIXe siècle) connait une inversion des courants d’échanges avec les routes de traites des sociétés forestières vers les ports tenus par les Européens. Les Etats sahéliens se contractent, saignés par la traite et par les conquêtes coloniales, Retour au flou…

 « Qui tient les hommes tient le territoire » pourrait être la vision de l’Afrique des empires, à rebours de la vision européenne depuis les traités de Westphalie, pour laquelle le contrôle des territoires comme Etats souverains va s’avérer essentielle. Une frontière, c’est l’affrontement de 2 lignes.

Avant, le lieu n’était pas l’indication de l’allégeance : des allégeances différentes se superposaient sur des territoires (évêchés, seigneuries laïques).

  Le laboratoire, c’est la frontière de la France de Louis XIV au nord-est que Vauban stabilisera pour 2 siècles (carte p. 328), invention européenne, donc qui met fin aux guerres de religion qui avaient ravagé une partie de l’Europe avec le triomphe final du principe « Cujus regio, ejus religio » (« Tel prince, telle religion »). Cf. Daniel Nordman «Frontières de France : De l’espace au territoire (XVIe-XIXe siècle).

« Puzzle et réseaux » 

La carte de la peste noire (mi-XIVe siècle) se moque des frontières et montre en creux la très forte interconnexion des réseaux de l’Eurasie atteinte au XIVe siècle en raison de la « Pax Mongolica ». 

Diffusion et réseau (polynésien)

La partie de l’Atlas sur « le tissage européen du monde » montre plusieurs cartes des empires coloniaux européens dans lequel la notion de frontière signifie à la fois limite de territoires conquis (par des aplats) et réseaux interconnectés (par des flèches).

Enfin le planisphère des murs (carte p. 612) nous rappelle que si le monde est traversé par un nombre toujours plus important de flux de toute nature, l’ouverture des frontières reste sélective : ainsi pour les migrants, la mondialisation ne signifie pas la fin des frontières mais plutôt leur fortification !

Comment écrit-on une frontière en tant que cartographe ? 

Frédéric Miotto : Le vocabulaire de la frontière est riche en synonymes ! Limite, marge, lisière, confins …Comment peut-il se définir seulement par le vocable « trait », comme le simplifie un peu vite l’un des manuels de spécialité 1ère ?

Autre question qui se pose au cartographe : comment représenter l’évolution historique d’un tracé, sans saturer l’oeil ?

La carte p. 149 de la domination tatare sur la Rus’ de Kiev. (XIIIe – XVIe siècle) utilise aux côtés du trait, aplats de couleurs et hachurés pour mettre en évidence les différentes étapes de la progression mongole (« tatare » pour les Russes). Les limites du pouvoir des princes étaient des limites d’allégeance, donc difficiles à délimiter clairement. 

 

La carte p. 605 des inégalités de développement dans l’Afrique au début du XXIe siècle va elle mettre en évidence les nouvelles frontières de la mondialisation avec la présence de points plus ou moins gros symbolisant l’influence grandissante depuis les dernières décennies des grandes métropoles s’intégrant à la mondialisation. La frontière devient ici un chapelet de points.

 

Que signifie une approche pédagogique sur les frontières ?

CG : En géopolitique, le coeur de l’approche, c’est ici la carte. Pensons aux bonnes vieilles cartes murales dont la contemplation permettait à l’élève distrait et passablement ennuyé en classe d’acquérir des savoirs…

2 cartes a priori sans rapport – la fin du bloc soviétique (pp. 588-9) et la fin de l’Empire comanche (pp. 382-3) – montrent des bouleversements de frontières induits par des événements géopolitiques de grande ampleur,

 

 

ici la disparition du grand empire comanche (la « Comancheria ») sous les avancées des colons américains après la fin de la guerre de sécession, là, l’implosion de l’Union soviétique à genoux économiquement après 40 ans de Guerre froide.

FM : Du point du vue du cartographe, la carte de l’Empire Comanche n’étant pas un territoire fixe, il y a la volonté de porter l’intérêt sur l’espace naturel : grandes plaines, Rio Bravo. Comme la maitrise de cet espace est partielle, le choix est le semis de points. On peut ainsi exprimer le temps qui s’écoule, le temps figé. La cartographie dispose d’une riche palette d’outils pour exprimer ces variations. De même pour la carte de la conquête de l’ouest. Elle s’anime par les choix des figurés principaux (aplats de couleurs) accompagnés de lignes et de pointillés : la construction progressive de la « frontière » au sens que les Etats-Unis en construction donnent à ce terme montre la progression vers l’Ouest (« Western »). 

CG : L’enseignement doit enfin introduire une nécessaire dimension critique à des jeunes publics dont l’idée préconçue est souvent la vérité de la carte ou à tout le moins le « dire » du professeur. C’est un enjeu civique pour les élèves de savoir critiquer une carte et de remettre en cause les choix pour faire prendre conscience que la carte est une construction.

La carte en classe de Spécialité HGGSP

Charlotte Rousset : Le programme de spécialité HGGSP de 1ère nous invite à étudier les divisions politiques du monde via les frontières. Il s’agit de croiser les approches pour étudier les frontières dans la longue durée tout en changeant d’échelle, de faire prendre conscience de leurs différentes formes et dynamiques, puis des enjeux et jeux de pouvoir qu’elles induisent. La carte est donc au cœur de cet enseignement. 

Comment utiliser les cartes en classe ?

1ère approche, la carte « illustrative », proposée par l’enseignant ou par l’élève dans le cadre d’un exposé.

Cf. le « jalon » (terme désignant les événements devant être obligatoirement étudiés pour chaque thème) sur le recul de l’Empire ottoman au XIXe siècle (carte p. 428).

 

 

2ème approche, la carte « heuristique » qui permet de faire construire et aboutir une réflexion sous forme d’un commentaire écrit mais qui peut être discuté en classe sous forme de questions que la carte invite à formuler : pourquoi ce recul ? A ce propos, les commentaires explicatifs présents aux côtés des cartes sont des mises en contexte précieuses, que l’enseignant gagnerait à transmettre à ses élèves…

cf. le jalon sur les 2 Corée et la « DMZ » (carte p. 551). On fera ainsi apparaître les dynamiques d’intégration à côté d’une fermeture considérée comme une des plus strictes. Le trait choisi, qui n’est pas une simple ligne, invite les élèves, par son épaisseur même, à réfléchir à la notion d’interface.

 

3ème approche, la carte de synthèse, qui invite les élèves à mobiliser leur capacité à sélectionner, classer et organiser les informations. Il s’agit de faire faire un croquis en faisant des choix à justifier. 

On pourra prendre ici l’exemple de l’évolution de l’espace post-soviétique avec les différentes cartes proposées par l’atlas aux pages 582 (« Les nouveaux Etats depuis 1991 »), 588 (« L’effondrement de l’URSS 1990-1 »), 590 (« La Russie et ses voisins depuis 1991 »).

La construction se fait en classe à partir d’un plan, d’une proposition de légendes. Le croquis de synthèse joue le rôle d’un commentaire organisé sur le devenir de la Russie et de ses voisins depuis 1991, jusqu’à la situation géopolitique actuelle, en particulier avec l’Ukraine. 

 

Questions au public : 

Delphine Papin : Enseignants, partez-vous des cartes dans vos classes ? Est ce que c’est facile ou difficile d’enseigner avec les cartes ?

– Difficile de faire une carte de synthèse en début de chapitre ! Les élèves pensent que pour le Bac ils doivent apprendre par cœur un exercice visuel, et ça ne les incite pas à comprendre la méthode cartographique. 

CR : Effectivement, ce travail ne peut pas être fait en début d’année. Ensuite, tout dépend de ce que l’on entend par carte et quel exigence on demande ou non en début de chapitre. Ne pas sous-estimer l’intérêt des élèves pour cet exercice.

CG : On a parlé de cartographie, parfois de géo : dans tous les cas, à partir d’un atlas historique. On fait autant de carto et de géo dans un cours d’hist que dans un cours de géo … Quand vous utilisez une carte en classe, celle-ci porte sur de la cartographie ou sur le sujet ? Par expérience, quand on corrige une faute d’orthographe dans un texte, on n’est pas en cours de français. Si on fait la correction d’une erreur de sémiologie graphique, on n’est pas en cours de cartographie …

CR : L’apprentissage de l’écriture particulière de la carte se fait dans notre discipline. 

– Comment gérer la progression ? être capable de choisir le « fond de carte », la projection ?

CR : la projection choisie n’est pas un message, mais c’est les infos que l’on met dessus.

– Comment gérez-vous l’apprentissage cartographique ?

CR : C’est un travail important à mener dès le collège, avec la place de la réflexion : « comment je fais pour représenter ça ? » La construction d’un croquis et de sa légende peut être valorisant pour des élèves rebutés par le compte-rendu écrit… Il y a des manières ludiques d’aborder l’exercice au collège ; par exemple, utiliser une carte du manuel, et demander aux élèves de faire autrement cette carte, en le justifiant et en apprenant à être critique de la carte du manuel.

 FM : quand on produit une carte pour manuels, on n’a pas beaucoup de retour sur les cartes qui semblent être des documents sacrés. Or, derrière la carte, il y a un message, une intention et des choix graphiques. Il est donc formateur de sensibiliser les élèves que derrière une carte, il y a un message que l’on peut critiquer ou compléter.

 

À propos de l'auteur

Jean-Michel Crosnier

Prof HG / EMC au lycée du Grésivaudan, Meylan-Grenoble Intérêts scientifiques : totalitarismes ; histoire et géographie culturelles ; géohistoire ; questions géopolitiques ; révolution numérique Membre du comité éditorial des Clionautes pour les questions géopolitiques et numériques ; clio-carto ; clio-news Membre du comité scientifique du Festival de géopolitique de Grenoble    

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