Le Golfe: un carrefour migratoire

Le Golfe: un carrefour migratoire

Espace historique de connexion entre les mondes sud-asiatiques et moyen-orientaux, pôle migratoire majeur depuis l’exploitation des hydrocarbures dans la seconde moitié du XXème siècle, les pays du Golfe sont aujourd’hui confrontés à des transformations rapides tant sur le plan géopolitique (conflits en Irak et au Yémen, rivalités entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, crise diplomatique entre le Qatar et ses voisins) qu’économique (stratégie de conversion post-pétrolière, investissements massifs dans la culture et le tourisme, crises immobilières) qui ont des conséquences fortes sur la distribution et la composition des flux migratoires, mais aussi sur les pratiques transnationales des migrants.

Une conférence à quatre spécialistes du Golfe (ce qui est rare), une salle comble pour un dimanche matin… Preuve de l’intérêt que suscite cette conférence .

Quelles sont les idées directrices de cette conférence?
  • Le Golfe Persique est la première région migratoire du monde !
  • La moitié des résidents sont des étrangers.
  • Mais pas d’intégration et une citoyenneté impossible.

Il s’agit donc d’une question incontournable dans ces états membres du Conseil de Coopération du Golfe.
Nos quatre chercheurs nous proposent un plan en quatre parties :

I) Des pays d’immigration massive.
II) Politiques migratoires
III) Figures de migrants
IV) Espaces et territorialisations migratoires.
I) Des pays d’immigration massive.

Le Conseil de Coopération du Golfe a été créé en 1979. Sa création répondait à une demande d’intégration économique et géostratégique. Il est composé du Qatar, du Koweït, du sultanat d’Oman, de l’Arabie saoudite, de Bahreïn et des E.A.U. Mais pas le Yémen. Ce visuel est très utile pour les auditeurs, le public et notre sujet.

Tout d’abord, un chiffre, 50 millions d’habitants vivent dans la région… Mais de fortes disparités existent dans la taille des états, et les chiffres de leur population. Le tableau ci-dessous montre la part des étrangers dans la population des pays du CCG en témoigne :

Ainsi, ce qui frappe c’est la part des étrangers dans les populations totales. En Arabie saoudite, c’est un tiers de la population qui est étrangère, 50% à Bahreïn, et près de 90% aux E.A.U.! Et les chiffres sont faux! il faudrait les majorer de 1,2 ou 3 points de plus! aux E.A.U., les groupes d’indiens et de pakistanais dominent, la population des émirats ne venant qu’en 3ème position…

Au début, les migrations étaient celles des arabes (palestiniens), mais à partir de 1991, on fit venir des asiatiques. Pas des arabes (trop impliqués dans les conflits) mais des hommes en dehors de ces questions brûlantes, des migrants plus dociles, plus mal payés, moins enclins à s’organiser. Ainsi, la communauté indienne est la plus forte au monde aux E.A.U. .

Et les droits de l’homme ? Ces migrants subissent des contraintes et des violences. On relève des morts sur les chantiers, des blessés, et parfois aussi des viols. Mais très peu d’éclairages, de reportages sur les conditions de travail et de vie de ces migrants.

II) Des politiques migratoires dans les pays du Golfe non intégratives.

Il s’agit d’avoir une main d’œuvre pour ces états et de gérer les flux….
Au coeur du dispositif, la Kafala. C’est quoi? «La Kafala est une procédure d’adoption spécifique au droit musulman qui correspond à une tutelle sans filiation.» C’est une sorte de « sponsor », de « parrain local », personne physique ou morale. Dès qu’un étranger est dans un pays du Golfe, il est « sponsorisé » par un individu qui assure sa responsabilité civile et juridique. C’est en quelque sorte une « sous-traitance » de ces migrants à ces individus. Ce qui explique toute une série d’abus (pas de salaire lorsque le migrant passe d’un emploi à une autre, autorisation pour toute sortie du territoire, confiscation des passeports…). Celle-ci a évolué de deux façons.

  •  Depuis 1990, la Kafala avec la tutelle d’émiratis permettait une assistance gratuite! Mais elle est payante désormais et devient même une rente. On parle d’une « monétarisation » de la Kafala….
  • Avec la mondialisation, on pensait qu’il y aurait une «désponsorisation » . Mais cela n’a pas marché. S’il n’y a plus de Kafala, le risque est la montée de revendications et de démocratisation!

 Un marché de l’emploi dominé par les étrangers : ces travailleurs, nous l’avons dit, sont exploités et sous-payés… On trouve des migrants à tous les niveaux de compétences – et d’échelle sociale-. Ainsi, on trouve des professeurs, des médecins, des avocats internationaux, des financiers…. Les émiratis? On les trouve dans le secteur public. C’est le secteur privé qui est le plus marqué par les migrants.

• Un modèle non intégratif? Oui. Il existe seulement moins de 1% de migrants naturalisés! Car la question, c’est la redistribution de la rente pétrolière; ainsi les soins, la santé, l’éducation sont gratuits et une parcelle de terre est offerte lors du mariage – pour les émiratis -. Il y a aussi une instrumentalisation de cette question pour faire baisser le nombre de chiites par rapport aux sunnites. On naturalise les migrants sunnites pour faire baisser le nombre de chiites. Des syriens, pakistanais ont été naturalisés dans les années 70/80. Ils ont le passeport mais pas le livret qui donne plus de droits …

• Pour éviter les enquêtes ou les recensements de l’ONU, on répond «ce n’est pas un migrant», mais un «travailleur délégué». Moyen d’éviter les références et indicateurs de l’ONU. Tous les gens qui partent dans le Golfe sont des «voyageurs»…

                   Photo : Laveurs de vitre pakistanais à Abu Dhabi (source : Dubucs, 2018)

Comment réduire la dépendance aux migrations ? Ils repartiront, ces migrants. Une politique de « saoudisation », avec des quotas, des travaux réservés est mise en place. En Arabie saoudite, crainte du chômage, d’où un renforcement du contrat social, de l’assurance chômage mais aussi des taxes sur les immigrants pour limiter celles-ci. C’est le problème des populations peu nombreuses et où les femmes ne travaillent pas…. Cela change.

III) Figures d’immigrés dans le Golfe : du « guest worker » à l’expatrié.

Un volet très large : on trouve des manœuvres exploités avec une mortalité élevée, mais aussi les « westerners » occidentaux qu’évoque Amélie Le Renard dans son dernier ouvrage : «Le privilège occidental, travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï » aux Presses de Sciences Po, 2019.

http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100074350&fa=author&person_id=2237

Ce qui compte c’est la hiérarchie des passeports. En haut de l’échelle, les occidentaux, français, beaucoup mieux payés et traités. Au-delà d’un certain «bling bling», les pays du Golfe sont entrés dans une reconversion, dans une économie post-pétrolière (musées, tourisme, événements sportifs mondiaux, restauration, hôtellerie…) avec des volontaires internationaux, des stagiaires à Dubaï. On a bien une diversité de migrants avec des parcours et des positions sociales très différents.

Les égyptiens ? Ils ont moins d’aura que les occidentaux. Mais un certain rang dans ces figures d’immigrés. («Nous les descendants des pharaons, on va chez les bédouins»…) Ils sont 1,5 million aux E.A.U. avec des coptes aussi (qui ont sept églises aux E.A.U.). Ils occupent les classes moyennes et et le cinéma reste « au cœur de l’imaginaire national » :

 

Pour les égyptiens, il est plus facile d’aller travailler dans le golfe, qu’en Europe. Cela sert aussi de «tremplin» pour aller travailler ensuite ailleurs (Canada, Europe…).

Une non-intégration ? Les égyptiens de 2ème génération se sentent des égyptiens «d’Abu Dhabi». Ils ont une « égyptianité » transnationale ; les études sont très chères à Dubaï, et les retours en Egypte ne sont guère envisageables, car ils sont mal reçus… Un lien sur un ouvrage écrit par Delphine Pagès-ElKaroui: https://journals.openedition.org/cy/3151

Et les indiens dans le Golfe? Une présence dans le commerce et ce, depuis longtemps! Sur les grandes routes commerciales de la Chine à l’Europe, il existait des communautés marchandes indiennes. Une petite minorité est restée dans les pays du Golfe et a même été intégrée. «Les grands-mères comptent en roupies! »… En effet, les E.A.U. étaient sous protectorat britannique en 1947 comme l’Inde qui devint indépendante à cette date. Ainsi, arrivée de fonctionnaires, de soldats et d’employés britanniques mais d’indiens aussi depuis le début du XXème siècle. Les indiens sont partout, on les voit le vendredi soir dans des cafés, des lieux de rencontre avec des népalais. Mais avec le boom pétrolier, on vit un gonflement des effectifs.

A partir de 1991, on ouvre les portes à l’Asie du Sud, c’est l’immigration massive, avec une grande variété socio-économique de migrants. Les conférenciers nous montrent une enseigne commerciale, type « Leclerc » version Abu Dhabi.

 

En Inde, il y a un imaginaire fort de la migration dans le Golfe: du “worker” exploité aux «success stories» d’Indiens ayant fait fortune (exemple de la chaîne de supermarché “Lulu”, patron indien devenu richissime). Une migration qui est devenue une “évidence” versus la discrimination quotidienne.
Tout le monde connaît quelqu’un dans le Golfe, chez les indiens ou migrants d’Asie du Sud. Mais les indiens sont beaucoup moins reconnus que les égyptiens ou les occidentaux.

Le Golfe est un espace transnational! Voire avec les migrants qui représentent 50% de la population, on peut parler de «binaries states». Il y a plus de 3 millions d’indiens dans le Golfe, c’est énorme!

IV) Les espaces de la migration.

Il existe un état en Inde, le Kérala –Sud-Ouest de l’Inde- qui compte 3% de la population indienne, mais envoie 50% des indiens aux Emirats Arabes Unis et dans les autres pays du Golfe. On parle de «golfe pocket», et tout le Kérala est un « golfe pocket »! On trouve des mobilités résidentielles à Koweït-city, par exemple dans les domaines de la santé (hôpitaux, cliniques), avec des médecins, des infirmières chrétiennes, au point de constituer un « micro-Kérala » Des évangélistes travaillent les chrétiens de cette région de l’Inde pour qu’ils puissent même émigrer aux Etats-Unis!

Une photo d’un « labour camp » montre des migrants dans les espaces historiques centraux de Dubaï. Il s’agit de logements en colocation (une française travaillant dans l’hôtellerie avec 8 autres colocataires). Les photos d’Hadrien Dubucs témoignent de la difficulté à se loger dans ces quartiers où les logements sont surpeuplés. Les accès à la ville et ces logements sont difficiles, très coûteux. Cela atteste de ségrégations et de colocations où les partages sont peu visibles.

 

 

Des espaces publics« inclusifs »? Oui. Il existe des espaces publics accueillants, ouverts et inclusifs. Mais sur des photos ou des affiches, on cache les migrants, les populations pauvres qui ne doivent pas être visibles pour les étrangers! -2 photos nous sont proposées, dans le parc de Reem Island la vraie et celle qui a été retouchée comme celle où Trotsky, sur la photo où Lénine haranguait la foule sur la place Sverdlov à Moscou, disparut en 1927. Donc à moduler…

CONCLUSION 

– le Golfe  est un pôle migratoire majeur du monde. Des flux migratoires qui sont entrants alors que les flux financiers sont sortants!
– Une grande diversité de migrants, des politiques de contrôle migratoire dures en Arabie saoudite, moins ailleurs bien que réelles.
– Ces migrations ont été renforcées, pérennisées par le boom pétrolier. Mais tout est en place pour l’après-pétrole!

Questions :

Quels rapports entre les E.A.U. et l’Inde?
La fuite en avant… Il y a eu des demandes d’asile d’émiratis en Inde. Ces E.A.U. sont «une tour de Babel. Mais ils ont besoin l’un de l’autre, et les E.A.U. ont du pétrole pour 40 ans!

Et les femmes ? Port du voile ? Droits ? Langue couramment parlée? A Dubaï, les femmes ont plus de libertés, mais pas en Arabie saoudite. Des philippines se promènent en short large. L’anglais est la langue vernaculaire, mais on parle l’arabe dans le secteur public.

La Kafala, qui en sont les garants ?
Pas nécessairement les employeurs. Ce sont des émiratis mais aussi des étrangers parfois.

Et les tensions géopolitiques, conflits, incidences sur ce carrefour migratoire? -question que j’ai posée aux conférenciers- Ces états du golfe ont connu des expulsions de palestiniens, de koweïtiens lors de la première guerre du Golfe; Dubaï a des tensions avec le Qatar. L’Arabie saoudite a fait un blocus contre le Qatar, mais celui-ci a fait un flop. Mieux, ce blocus l’a rendu populaire…. D’autres tensions existent entre Dubaï et l’Iran ; c’est gênant, des iraniens partent, d’autres sont partis également (anglais, américains… Au moment de la crise de 2008/2009 Abu Dhabi a racheté une partie des dettes de Dubaï, qui était en faillite…

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2009/12/15/04016-20091215ARTFIG00003-abu-dhabi-offre-10milliards-pour-sauver-dubai-.php

L’Inde et la Chine sont de plus en plus puissantes et présentes. Mais l’Inde a besoin de pétrole – comme la Chine! – et les E.A.U. ont besoin de main d’œuvre. Cela dit, il existe pour les pays du Golfe d’autres viviers de main d’œuvre, comme l’Erythrée, l’Éthiopie, le Bangladesh, le Soudan… D’autres flux migratoires à l’avenir. Mais l’Inde va aussi monter en puissance…

Au total, une très belle conférence, structurée, vivante et enrichissante. Paritaire en plus! Exposé qui donne beaucoup d’informations, des faits, des chiffres actualisés sur ce thème, particulièrement pour une région souvent caricaturée ou peu documentée… Même si quelques aspects ont été moins évoqués (la figure des femmes migrantes, en dehors de la question dans l’échange post-débat, ou les conséquences des tensions, des conflits de la région sur ce carrefour migratoire).

Un très grand merci aux conférenciers (Hadrien Dubucs et ses collègues qui m’ont fourni les visuels et une partie des diapos de la conférence!

Diaporama llustrant la conférence

Pour les Clionautes, Pierre Jégo.

À propos de l'auteur

Pierre Jego

Enseignant d'Histoire Géographie au Lycée de La Baule

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