Les cafés géopolitiques des Clionautes  –  Médiathèque André Malraux Mercredi 23 mai – 18 h 30

Lorsque l’histoire s’inscrit dans une démarche identitaire, force est de constater qu’elle s’appuie énormément sur des mythes. Le vase de Soissons, l’épée du Comte Roland, la chevauchée de Charles Martel arrêtant les sarrasins à Poitiers, sont les plus connus. Mais cette liste n’est pas exhaustive.
Périodiquement, la révolution française alimente la production de certains de ces mythes. Et lorsque le législateur dépose une proposition de loi à propos d’un épisode de la révolution française qui fait débat, il appartient aux historiens de s’en préoccuper.
Laurent Avezou est un historien issu de l’école des Chartes, qui s’est très largement intéressé à l’histoire des mythes et à l’historiographie. Il est donc particulièrement qualifié pour apporter son éclairage sur ce que l’on appelle, « le génocide vendéen », une appellation qui fait très clairement débat.

Analyse d’une proposition de loi mémorielle

Le 7 février 2018, la députée de la 6e circonscription de l’Hérault ( Béziers), ainsi que celle de la 4ème circonscription du Vaucluse ont déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi « visant à la reconnaissance des crimes commis contre la population vendéenne en 1793-1796 et annulant les lois en exécution desquelles ils ont été commis ».

Cela traduit pour ces deux parlementaires une conception pour le moins élargie du territoire vendéen qui irait jusqu’au Vaucluse en passant par l’Hérault.

La proposition de loi

Proposition de Loi

L’orientation idéologique de cette proposition qui vise à donner une catégorisation juridique à un événement historique sans tenir compte de la recherche scientifique à ce propos nous parait relever d’une volonté du politique « d’écrire ou de réécrire l’histoire ». C’est la raison pour laquelle nous citons des articles publiés à propos des travaux de Jean-Clément Martin sur ce sujet. Historien reconnu de la Révolution française, il remet en cause l’utilisation de ce terme de « génocide » qui ne doit en aucun cas être confondu avec celui de « crime de guerre » au risque de banaliser le premier.

Depuis 2014, le locataire de l’hôtel de ville de Béziers n’a eu de cesse de vouloir créer le « buzz », par des interventions multiples, traitant entre autres de l’histoire, celle de Jean Moulin, tout comme celle de la guerre d’Algérie.

Depuis 2005, en s’élevant contre une tentative de certains politiques de vouloir « écrire l’histoire », à propos du « bilan positif de la colonisation » les Clionautes se sont engagés résolument dans la lutte contre l’instrumentalisation de leur discipline.

En 2014, et en 2015, nous avons été particulièrement actifs sur le territoire de la ville de Béziers, organisant un forum national faisant le point sur la personnalité et l’action de Jean Moulin, « récupérée » à des fins partisanes et délibérément clivantes sur ce territoire.

De la même façon, à intervalles réguliers, « la mémoire de la guerre d’Algérie » se voit traitée de façon sélective par les services de communication de la ville.
On constatera sans doute la proximité entre la proposition de loi citée plus haut et la gestion mémorielle sélective de l’histoire par le premier magistrat de la commune de Béziers.

La posture idéologique du courant auquel se réfèrent les deux députées est bien connue. Elle s’inscrit dans la longue série des lois mémorielles contre lesquelles la communauté des historiens s’est régulièrement élevée, au nom de la liberté du chercheur.

Rappelons que le terme de « génocide », obéit à une catégorie juridique précise qui ne se retrouve pas dans les événements qui se sont déroulés pendant les guerres de Vendée, et qui peuvent relever, selon les différents spécialistes, dont Jean Clément Martin, des « crimes de guerre ».

Cette notion, également définie par les conventions internationales, peut d’ailleurs se retrouver dans de très nombreuses catégories de conflits, pendant les périodes de la colonisation, comme de la décolonisation, mais pas seulement. L’intervention en Espagne, sous le premier empire, a vu son lot d’actes relevant également de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui « des crimes de guerre ».

D’autres exemples pourraient être cités, et il appartient aux historiens, et certainement pas au législateur, de les définir dans le cadre de leurs travaux et de leur publication.

L’histoire n’est pas la mémoire, même si celle-ci doit être traitée en utilisant les méthodes scientifiques de confrontation des sources. La simple analyse de la proposition de loi montre qu’il est fait référence à des dispositions qui ont été largement remises en cause, à la lumière des travaux de recherche historique, ainsi que de dispositions juridiques, que les deux parlementaires semblent passer sous silence.


Notre prise de position ne saurait être liée à l’appartenance partisane des deux élues en question, mais simplement à notre engagement visant à s’opposer à toute instrumentalisation de l’histoire, dans le débat public, comme dans les programmes scolaires, et cela d’où qu’elle vienne.

Les publications de Laurent Avezou

 

  • Sully à travers l’histoire : les avatars d’un
    mythe politique
    Paris, École des chartes, coll. « Mémoires et documents de l’École des chartes » (no 58), , VII-554 p. 
  • Raconter la France : histoire d’une histoire, Paris, Armand Colin, 2008 (2e édition 2013).
  • La France du XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 2011.
  • 100 questions sur les mythes de l’histoire de France, Paris, La Boétie, 2013.
  • Les Institutions de la France moderne (XVe – XVIIIe siècle), Paris, Armand Colin, 2014.
  • Le Beau Livre de l’Antiquité, Paris, Dunod, 2017