Emmanuelle Polack

Le marché de l’art sous l’Occupation (1940-1944)

Rendez-vous de l'histoire - Blois 2019 - Carte blanche aux éditions Tallandier - 12 octobre 2019 - Centre de la Résistance et de la Déportation

Le marché de l’art sous l’Occupation (1940-1944)

Emmanuelle Polack, docteure en histoire de l’art, est commissaire scientifique de l’exposition « Le marché de l’art sous l’Occupation » au mémorial de la Shoah à Paris, et membre du groupe de travail sur les provenances d’œuvres récupérées après la Seconde Guerre mondiale.

Emmanuelle Polack choisit de porter son propos principalement sur les ventes aux enchères publiques à l’hôtel Drouot sous l’Occupation.


Elle débute sa présentation en évoquant les difficultés qu’elle a rencontré pour accéder aux sources (les archives des commissaires-priseurs, de certaines galeries), en commençant ses recherches à partir des années 2010. Ce sujet de recherche est connexe et transdisciplinaire, car il convoque à la fois l’histoire du goût, l’histoire des musées, des galeristes privés et de l’hôtel Drouot.
En 2012, on retrouve 1258 œuvres dans l’appartement munichois de Cornelius Gurlitt (mort en 2014), fils du marchand d’art d’Hitler, Hildebrand Gurlitt. Parallèlement, la mise en vente en 2011 d’une œuvre de l’expressionniste allemand Beckmann par la maison Lempertz à Cologne amorce l’ouverture d’une enquête. En effet, alors que le galeriste juif de Beckmann, Alfred Fleichtheim, prend le chemin de l’exil dès 1933, Gurlitt entre en possession de cette œuvre. Ce tableau et le reste de la collection s’inscrivent donc potentiellement dans les spoliations des œuvres d’art du IIIe Reich.
L’arrestation de Gurlitt a constitué un tournant historiographique pour la chercheuse. Elle a pu obtenir des dérogations pour travailler sur des archives (au titre d’experte internationale au sein de la Taskforce Schwabinger Kunstfund). Toutefois, le testament de Gurlitt en faveur du musée des Beaux-arts de Berne rend difficile le travail sur cette collection.
En travaillant sur ce dossier en 2015, Emmanuelle Polack est tombée sur une petite note de Béatrice Bretty, la compagne de Georges Mandel, assassiné par la Milice en 1944, où elle dit se souvenir que dans le petit salon était accroché un Portrait de femme assise de Thomas Couture (professeur notamment de Manet) sur lequel il y avait un petit trou au niveau du décolleté. Forte de cette note, elle l’a envoyée au restaurateur à Munich. Par la suite une analyse au rayon X, a confirmé la revendication Georges Mandel. C’est ainsi que cette œuvre qui avait été retrouvée dans la collection Gurlitt a été restituée le 8 janvier 2019 à la petite fille de l’homme politique assassiné.

La maison de vente aux enchères publiques de la rue Drouot ferme ses portes en juillet 1940.
Les autorités occupantes publient au journal officiel une ordonnance le 15 juillet 1940, précisant que toute œuvre d’art dépassant les 100 000 francs doit être signalée à la Feldkommandantur, pour leur transfert et « leur mise en sauvetage ». Le signalement comporte la description de l’objet, sa valeur, le nom et l’adresse du propriétaire ou du détenteur, et enfin le lieu où se situe l’œuvre. Un mois après l’arrivée des nazis à Paris, on a une cartographie du patrimoine artistique de la France occupée. Par la suite, les lois de Vichy conduiront à la dépossession des familles juives. L’hôtel Drouot sera alors un des réceptacles de ces confiscations.
Un rapport du Kunstschutz, l’office de préservation du patrimoine artistique pendant les conflits armés de la région militaire de Paris, signale dès le 26 septembre 1940 une requête adressée par une délégation française, conduite par l’expert Pierre Blanc, pour accorder la réouverture de la maison de vente aux enchères.
En 1942, on se presse à l’hôtel Drouot, où l’on trouve de tout, en cette période de grande pénurie.


Sur une photo, on voit Jean Tissier, acteur populaire (il joue dans L’assassin habite au 21, d’Henri-Georges Clouzot, sorti en 1942), travaillant pour la Continental-Films (financée par des capitaux allemands)… qui regarde des affiches devant Drouot. On remarque qu’elles concernent le passage en vente du matériel de fourreur, de machines à tricoter. Il faut comprendre que la maison de vente aux enchères est proche des ateliers des artisans juifs, en leur ôtant tout possibilité de productivité, on fragilise dramatiquement ces familles. Elles deviennent vulnérables, et sont livrées à la déportation. Le marché de l’art à cette époque est très florissant avec 2 millions d’objets qui passent par l’hôtel Drouot (voir les travaux de Laurence Bertrand Dorléac).
On vend de grandes bouteilles de vin, qui vont enrichir les tables du « gai Paris », des enrichis du marché noir et des nantis de l’Occupation.


Sur une autre photo, Jean Tissier observe un tableau de la Renaissance. Mais la publication de cette photo en couverture de la revue hebdomadaire « Toute la vie » du 3 novembre 1942, montre désormais un autre tableau, un Lucas Cranach, artiste préféré de Goering et l’un des peintres les plus recherchés par Hitler. Ce montage témoigne de l’histoire du goût de cette époque. Ce Cranach est vendu pour la somme considérable de 820 000 francs, le 30 octobre 1942.
L’histoire du goût prend son attache dès 1933 en Allemagne. Le point d’orgue du combat des avant-gardes, des expressionnistes, des modernes trouve son apogée en juillet 1937, où deux expositions se font pendant. Visitée par plus de 3 millions d’Allemands et d’Autrichiens, l’exposition L’art dégénéré (Entartete Kunst) concentre 600 œuvres déposées des cimaises des musées allemands. Elle transite à travers différentes villes allemandes, avec une muséographie qui doit susciter le dégoût : on a de grandes salles obturées par des cimaises à mi-parcours des ouvertures, un accrochage presque à touche-touche. Sur les cartels on peut lire où l’œuvre était auparavant présentée et on en renseigne le prix, nécessairement élevé, en reichsmark pour provoquer le rejet de cet art. En pendant, la Grande Exposition de l’art allemand, qui célèbre le nouvel ordre voulu par Hitler, met à l’honneur les œuvres du sculpteur Arno Brecker.
En mai-juillet 1942, en France, se tient la grande exposition des œuvres de Brecker à l’Orangerie des Tuileries à Paris.
Pendant quatre ans, les œuvres prises aux familles juives sont exposées au musée du Jeu de paume, sorte de « salon » officiel de la spoliation, réserve de chefs-d’œuvre. D’ailleurs, Goering viendra plus de vingt fois y faire son marché. Rose Valland, attachée de conservation bénévole à partir de mars 1941, sera le témoin de ces exactions, du pillage des galeries d’art, des commerces d’antiquités et des habitations particulières. Dans une salle appelée, Salle des martyrs, sont rassemblées des œuvres de facture moderne : Marie Laurencin, Fernand Léger, Picasso, Matisse, Chagall. On assiste à un glissement sémantique, car ces tableaux ne sont pas considérés comme dégénérés, mais judéo-bolchéviks.

Les caractéristiques du marché de l’art sous l’occupation allemande

Dès l’été 1940, est exercé un repérage dans le secteur de la place Vendôme, lieu des grands antiquaires.
Les lois de Vichy, concernant l’aryanisation, et plus particulièrement celles du 22 juillet 1941, vont pourvoir toute galerie, tout commerce en possession juive à un aryen, via un administrateur provisoire ; et imposer la nécessité d’apposer une affiche.
A l’entrée de l’hôtel Drouot, on peut lire (juillet 1941) : « A la demande du Commissariat Général aux questions Juives, l’entrée des Juifs dans les salles de l’Hôtel des Ventes est interdite d’une manière absolue ». Un gardien se tient devant l’entrée et contrôle les cartes d’identité. Avant cette date, Drouot a permis aux juifs de vendre de la fourrure, de l’argenterie, des vieux vêtements afin d’obtenir des liquidités pour partir.
La physionomie de la clientèle de l’Hôtel des Ventes change. Les Juifs ne pouvant plus venir, une nouvelle clientèle se développe. Raymonde Moulin, sociologue et historienne de l’art, dit que les enrichis du marché de l’art ont cherché dans la peinture une garantie financière, un élément de prestige social, mais aussi une source de plaisir. De nouveaux venus à l’hôtel Drouot enrichis par le marché noir disposaient de liquidités qu’ils investissaient dans une consommation ostentatoire d’objets d’art.
La vente de tableaux constitue le temps fort à Drouot. Parmi le public, on peut trouver le préfet et sa femme, des directeurs de musées allemands ou suisses, à la recherche de belles marchandises. On observe par ailleurs la présence de dignitaires nazis, mais aussi de policiers français.
Sur une photo, on reconnaît un Cézanne, La Vallée de l’Arc et la montagne Sainte-Victoire, présenté par maître Etienne Ader. C’est l’œuvre la plus chère de la période de l’Occupation. Elle est achetée 4,8 millions de francs (complétée par d’autres œuvres) par Gurlitt. Il s’avère que ce Cézanne était un faux!

Emmanuelle Polack essaye, par son travail de recherche sur le marché de l’art pendant l’Occupation, de décrire cet instant fugace où les œuvres collectionnées, passionnément, pendant de long moment, passe en l’espace de deux ou trois heures au feu des enchères, et finalement se dispersent. Pour mener à bien cette étude, il est nécessaire d’analyser les archives, en dépouillant la gazette de l’hôtel Drouot, en regardant les catalogues de vente. N’ayant pas eu accès aux archives de Drouot, elle a numérisé, via l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), 3000 catalogues de vente de 1938 à 1950. Elle a pu ainsi établir la trajectoire de différentes œuvres d’art, dont certaines avaient été spoliées.
Les commissaires-priseurs des maisons d’enchères les plus zélées sous l’Occupation ont eu l’art de tourner casaque. En effet dès novembre 1944, ils vont avoir à cœur de tourner l’opinion en leur faveur, en confectionnant de beaux catalogues, arborant des croix de Lorraine, pour des ventes au profit des familles de FFI de Paris, de prisonniers et de déportés libérés.

Dans la continuité de cette thématique, Emmanuelle Polack s’attache aujourd’hui à étudier la biographie des œuvres d’art, autrement dit le transfert de propriété (Bénédicte Savoy, professeur au Collège de France, parle plutôt de translocation patrimoniale).
Restituer signifie rendre ce qui a été pris ou possédé indûment. Le professeur Emile Terroine, un des premiers acteurs impliqué dans le processus de restitution des biens culturels aux familles juives, livre une autre interprétation de ce mot, dès janvier 1945 : « La restitution des biens spoliés est une œuvre de justice et d’humanité dont la signification morale et politique dépasse de beaucoup les valeurs matérielles. Elle doit être aux yeux de la France et du monde une des grandes manifestations tangibles du rétablissement du droit et de la légalité républicaine. »

Eric Joly, pour les Clionautes

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